Lorsqu'Adeyrid sortit de l'infirmerie, Vangelis, qui avait patienté durant tout l'entretien entre la reine et Galen, se trouvait ici. Le médecin vît dans le regard d'Adeyrid que quelque chose la préoccupait. Il voulut savoir si quelque chose de mal s'était passé avec Galen. Mais à peine avait-il fait quelques pas qu'il fût devancé par une autre personne plus rapide que lui qui débarqua pile à ce moment-là.
– Adeyrid ?! dit le Roi Kinder en arrivant au pas de course. Veux-tu bien m'écouter, s'il te plaît ? Pourquoi t'inquiètes-tu tant pour Darkhell ?
La reine soutint le regard de son mari, qui ne semblait point apprécier de la savoir toute seule en présence du Sorcier Noir.
– C'est de Ténébris dont je m'inquiète avant tout, répondit-elle. N'imagines-tu pas combien elle sera baignée de larmes quand elle le verra mourir ?
– Le Pr. Léton m'a tenu au courant de ce fameux cancer. Mais quelle importance cela peut bien avoir ? Tu devrais t'en réjouir.
Offusquée face à ce que son époux venait de lui dire, la Reine Adeyrid le foudroya du regard. Jamais elle n'avait entendu de pareils mots sortir de sa bouche. Quel genre de roi jouirait de la mort d'un homme ?
– Me réjouir… ? dit-elle à la fois surprise et consternée. Tu veux que je me réjouisse de la mort d'un homme ? Bon sang, Kinder, te rends-tu compte des paroles monstrueuses dont tu me fais part ? En voulant cela, tu ne vaux pas mieux que lui.
– Ce n'est pas d'un être humain dont il est question, Adeyrid, mais d'un monstre, qui n'est autre que Darkhell lui-même. As-tu oublié les atrocités de ses actes passés ? Sans oublier le fait qu'il ait kidnappé la première de nos filles… encore ?
– Je reconnais que ses crimes sont impardonnables, certes. Mais quand je le vois maintenant, je ne vois plus qu'un homme anéanti.
Restant en retrait, le Pr. Vangelis écoutait leur conversation qui devenait de plus en plus serrée.
– Baliverne ! Ce monstre n'a que ce qu'il mérite : une mort lente et douloureuse.
– N'oublie pas l'importance qu'il a aux yeux de Ténébris ! Rectifia-t-elle en pointant son mari du doigt. Je m'inquiète avant tout pour elle. Si on ne fait rien pour son père elle pourrait nous en vouloir à jamais. Je ne veux pas lui faire subir une telle chose.
– Ne me dis pas que tu as l'intention d'offrir à Darkhell les moyens de le guérir ? Et en plus le laisser s'approcher de nos enfants ?
– Je compte bien prendre une décision là-dessus… mais sans toi.
Le Roi Kinder lâcha un soupir consterné. Les deux souverains continuèrent à se dévisager en silence la reine d'un air déterminé et le roi d'un regard stupéfait. Ce dernier secoua négativement la tête avant de répondre un peu plus calmement :
– Je pense que tu fais une énorme bêtise.
Relâchant ses mots, le roi repartit sans laisser à son épouse le temps de lui répondre quoi que ce soit. Une fois que les bruits de pas du roi raisonnant dans le corridor furent inaudibles, Vangelis vint à son tour vers la reine.
– Merci, lui dit-il sincèrement.
Adeyrid savait très bien pourquoi il la remerciait : pour ne pas avoir révélé à Galen que c'était lui qui avait confectionné la dernière formule d'antimag à l'origine de son cancer. Vangelis ne s'était jamais senti aussi responsable de toute sa vie. Et de la mort d'un homme, c'était encore pire que tout le reste. Aurait-il commis une erreur dans ses calculs ? Quel que soit la raison, voilà qu'une personne allait mourir à cause de lui. Lisant la culpabilité sur son visage, Adeyrid posa une main réconfortante sur la joue de son amant. Leurs regards se croisèrent, et elle lui répondit :
– Un secret de plus à emporter dans notre tombe.
Vangelis lui rendit un sourire triste. Puis la reine se retira, laissant seul le médecin royal dans le corridor de la partie hôpital du palais. Le Pr. Vangelis devait lui aussi réfléchir à ces évènements qui le dépassaient. Certes, Galen avait commis des crimes irréparables, mais est-ce qu'un homme ayant trouvé la rédemption méritait de mourir ainsi ? Vangelis avait également fait des erreurs dans sa vie, comme tout le monde en vérité. Mais celle-ci, il ne se la pardonnerait jamais. Un détail lui échappait cependant : comment aurait-il pu laisser échapper une faute dans ses calculs ? Même si ce cancer n'était qu'un effet secondaire, il aurait dû s'en apercevoir. Ça n'avait tout simplement pas de sens.
Pendant ce temps, à l'infirmerie
Depuis qu'il s'était retrouvé seul, Galen tentait de décompresser afin de se changer les idées. Mais l'avenir incertain ne lui prodiguait aucune sérénité. Ce dont il craignait était de voir la tête que ferait sa fille lorsqu'on lui ferait comprendre que son papa allait mourir dans les mois à venir. Tandis qu'il essayait de chasser des visions d'avenirs douloureux qui lui envahissaient l'esprit, Galen marmonnait quelque chose en même temps… ou chantait à voix basse.
– When I was just a baby, my Mama told me "Son, always be a good boy and don't never play with guns", but I shoot a man in Larbos, just to watch him die…
C'était une de ces vieilles chansons à la mode que les prisonniers chantaient pour tenir bon. Des chansons écrites et composées par des taulards d'un autre temps dans leur cellule. Puis elles se sont répandues presque un peu partout, dans toutes les prisons. Quand on passait un long séjour en isolement, il valait mieux combattre la solitude d'une façon ou d'une autre, au risque de sombrer dans la dépression et d'en mourir (véridique, selon une étude). La musique était une solution parmi tant d'autres. Mais celle que chantait Galen ne figurait dans aucun de ses souvenirs, ni avant ni pendant sa période d'emprisonnement. Il semblait guidé par une voix intérieure qui lui soufflait les paroles et la mélodie, faisant surgir les mots de sa bouche. Malgré la situation dans laquelle il se trouvait, Galen continua son chant sans interruption. C'était tout ce qu'il pouvait faire pour le moment.
– When I hear that whistle blowin', I hang my head and cry…
La seule question qui rebondissait dans son crâne était : que va-t-il se passer après ?
À suivre…
Vous avez peut-être remarqué que j'ai commis une grosse incohérence dans les chapitres précédents : le fait qu'Adeyrid soit déjà atteinte de sa maladie de lerdamer, alors qu'elle ne le sera qu'à partir du tome 13. Au début je croyais que c'était justement ça la fameuse maladie qui l'a rendait stérile, sauf qu'après doute j'ai revérifié pour être sûr, et il s'avère que non. Je me suis donc dépêché de corriger cette grossière erreur. Je vous rassure, y a pas grand-chose de changé.
