En politique, quand on veut appliquer une décision, il faut d'abord la proposer à ses collaborateurs puis croiser les doigts pour qu'elle soit validée, ce qui n'est jamais chose aisée. Dans le cas de la reine d'Orchidia, bien qu'elle possédait le pouvoir absolu, il lui aura fallu un certain temps pour convaincre sa cour de ne pas s'inquiéter au sujet de Galen. Les conseillers d'Adeyrid ne pouvait rien faire pour l'en empêcher, mais cela ne les empêcha pas de chercher à l'en dissuader en lui rappelant les risques que cela créeraient pour la sécurité de la famille royale ainsi que celle du royaume tout entier. Cela étant fait, la reine se rendait à présent à l'infirmerie pour annoncer la nouvelle à Galen. Marchant dans corridor, elle croisa par hasard deux infirmières dont elle perçut la conversation.
– …trois quarts d'heure qu'il marmonne en boucle la même chanson.
– Il peut y avoir toutes sortes de réactions face à un cancer. Mais lui, c'est très singulier.
– De toute façon, tu me diras, il s'agit de Darkhell. Pas étonnant qu'il n'ait pas l'esprit net.
La reine continua son chemin vers l'infirmerie non sans un brin d'étonnement quant à ce qu'elle venait d'entendre. Il est vrai que chanter est une bien étrange réaction face à une maladie grave comme le cancer. Mais en plus pour quelqu'un comme Galen. Lorsqu'elle ouvrît la porte de l'infirmerie, elle vît ce dernier debout face à la fenêtre, en train de chanter à voix basse. Il avait toujours le même regard ombrageux qu'à sa première visite. Adeyrid avança lentement vers lui en écoutant les paroles. La première chose que sa conscience lui disait de faire était de ne pas l'interrompre.
– Well if they freed me from this prison, if that railroad train was mine, I bet I'd move it on a little farther down the line, far from Folsom prison, that's where I want to stay…
Galen marqua une pause et posa les yeux sur la personne qui venait d'entrer. Il ne fût point surpris de revoir Adeyrid, et encore moins avec cette expression qui trahissait l'étonnement qu'elle avait à l'entendre chanter. Mais même la présence de la souveraine d'Orchidia ne ferait pas renoncer Galen à aller jusqu'au bout de son chant. Quand on passe des années en prison avec la chanson pour seul divertissement, très vite on la considère comme une chose sacrée que l'on se doit d'achever jusqu'au bout. Dans leur échange de regard, il espérait bien qu'Adeyrid comprendrait qu'il ne chantait pas pour elle.
– And I'd let that lonesome whistle, blow my blues away.
Puis le calme revînt. Un instant de silence durant lequel les parents de Ténébris ne se quittèrent pas des yeux une seule seconde sans dire le moindre mot. Adeyrid voulu lui laisser un peu de temps au cas où il n'aurait pas terminé sa chanson. Galen attendait ce qu'elle avait à lui dire. Prenant une inspiration, Adeyrid se décida finalement à engager la conversation.
– Ma décision est prise : je t'accorde le droit de rester avec Ténébris, ainsi que le droit de vivre en semi-liberté au palais. J'ai également convaincu le service médical de te faire suivre un traitement de guérison, déclara-t-elle.
Notre sorcier fugitif ressentit une forte émotion pleine d'espérance monter en lui. Il n'en montra rien à part un sourire au coin des lèvres. C'était la première bonne nouvelle depuis l'annonce de son cancer. Étrangement, il éprouva tout à coup beaucoup de reconnaissance pour Adeyrid. Qu'on accorde un droit de semi-liberté lui convenait, du moment qu'on lui laissait voir sa fille autant de fois qu'il le souhaiterait. En plus d'un traitement médical pour le guérir, ou du moins pour le maintenir en vie, c'était aussi inattendu que merveilleux. Voilà enfin une vraie justice, se disait-il. La Reine Adeyrid enchaîna sur un ton moins doux :
– Que les choses soient bien claires entre nous, Galen : s'il arrive quoi que ce soit à ma famille, je ferai donner l'ordre immédiat de suspendre ton traitement et de te renvoyer à Barek. Me suis-je bien fait comprendre ?
Toutes ces instructions, Galen ne les prit pas à la légère. C'était pour lui l'occasion idéale pour prouver sa valeur au monde. Et puis qui sait, avec le temps il gagnerait la confiance de la famille royale et petit à petit celle du peuple orchidien. Il a trouvé la rédemption, à présent il semblait parti sur le bon chemin pour racheter ses fautes. Notre fugitif se plaça bien en face d'Adeyrid, qui eut un petit mouvement de recul, se demandant ce qu'il avait l'intention de faire. Il acquiesça et répondit d'un ton sincère et déterminé :
– Pour Ténébris.
Personne n'aurait cru en une telle sincérité venant de Galen. Adeyrid se sentit apaisée et eut même de l'espoir. Un espoir qui s'est manifesté en voyant à quel point un monstre comme Darkhell pouvait avoir une part de bonté cachée quelque part. Auparavant, elle-même avait refusé de croire en cette repentance soi-disant impossible. Mais à présent qu'elle le découvrait par elle-même, ses doutes vacillèrent. Sa relation avec Galen restait quelque peu tumultueuse, certes. Sauf désormais, les parents de Ténébris étaient tous les deux prêts à mettre leurs différends de côté rien que pour leur fille. Le bonheur des enfants passait avant tout.
Une fois que Galen fût autorisé à quitter l'infirmerie, Adeyrid tint à l'escorter en personne jusqu'aux appartements royaux pour le confier à des serviteurs chargés de lui redonner une allure propre. Galen changea ses vieux habits usés pour enfiler un pantalon neuf et un gilet bleu-vert turquoise à manches courtes. Il se recoiffa et raccourcit sa barbe.
– C'est tout ce qu'il a accepté de porter, déclara un des serviteurs. Monsieur est très têtu en goût vestimentaire.
– Le reste de votre garde-robe me donne l'air d'un clown, reprocha Galen.
Maintenant que notre sorcier était (re)devenu plus présentable, ils se rendirent dans le salon privé de la famille royale où plusieurs personnes les attendaient. Dès qu'ils ouvrirent la porte, Ténébris accourut aussitôt vers son père.
– Papa ! fit-elle en s'accrochant aux genoux de celui-ci. T'étais où ?
Galen lui rendit son étreinte, tout aussi heureux de la revoir. Il remarqua également la présence de la princesse Jadina, du roi Kinder et son frère Cylbar. Notons que ces deux derniers arboraient des mines dépourvues du moindre enthousiasme.
– Oh ben, pas très loin, répondit-il en reportant son attention sur sa fille. Je me trouvais juste… quelque part où on pouvait discuter ta mère et moi.
Sur ces paroles, il échangea un triste regard avec Adeyrid. Ils s'étaient mis d'accord tous les deux pour ne rien dire à Ténébris au sujet du cancer de son père. Cependant, ils ne s'attardèrent pas plus pour lui révéler la bonne nouvelle dans tout ça, celle comme quoi les parents de Ténébris ont réussi à trouver un arrangement pour que Galen puisse rester. Le visage de Ténébris s'illumina d'une joie équivalente à celle qu'elle avait éprouvée lors de leurs retrouvailles. Son père lui promit qu'ils seraient à nouveau une famille. Profondément émue par cette bonne nouvelle, Ténébris enlaça son père comme jamais. Tandis qu'il lui rendait son étreinte, Galen ne souhaita plus qu'une chose : celui de ne jamais voir ce bonheur s'effacer du visage de sa fille. Jusque-là en proie au doute, Adeyrid sentit le poids de l'incertitude s'alléger. Ténébris se tourna ensuite vers elle et vint l'enlacer à son tour. Sa fille aînée leva ses yeux d'où coulaient des larmes de joie vers ceux de sa mère et la remercia du fond du cœur. Merci d'avoir accepté de laisser son père rester auprès d'elle. En la prenant dans ses bras, Adeyrid était sûre à présent qu'elle avait fait le bon choix pour Ténébris. Elle en était convaincue rien qu'en voyant tout le bonheur qui rayonnait sur le visage de sa fille aînée.
Devant un moment de joie aussi émouvant que celui-ci, où tout semblait aller pour le mieux, seul le roi et son frère restaient de marbre, le regard braqué sur Galen, lui jetant des éclairs. Kinder n'arrivait pas à croire que sa propre épouse puisse laisser cet individu approcher sa famille. L'échange de mauvais regards complice avec son frère Cylbar, qui semblait du même avis que lui, présageait qu'ils n'avaient pas l'intention de laisser les choses se dérouler ainsi.
Pendant ce temps, dans le laboratoire du Pr. Vangelis
Cloîtré à l'intérieur depuis un long moment, le médecin de la famille royale avait complètement retourné son laboratoire à la recherche de ses notes sur la formule d'antimag. Il avait également emporté un échantillon de sa dernière formule mise au point dans le but d'effectuer des analyses. Du fait que le cancer de Galen provenait d'un produit conçu spécialement pour annuler les effets de magie, il serait très difficile de trouver un remède scientifique, en sachant qu'aucune magie ne pourrait le guérir, à part celle des dieux. Or les dieux ne sont plus ici.
La vision au microscope d'une seule goutte de la dernière formule d'antimag montrait bien la présence de molécules extrêmement nocives. Mais comment auraient-elles pu se former ? Vangelis passa un long moment à chercher l'origine de ce poison. La seule découverte qu'il fît était que ce poison provenait bien des mêmes ingrédients utilisés pour la fabrication de l'antimag. Mais alors, était-ce vraiment un effet secondaire ? Pourtant, le prototype de cette formule qu'il a conservé depuis longtemps déjà ne contenait aucun poison. Rendu fou par l'incompréhension de ce dramatique mystère, le professeur renversa sa table de travail. Ses calculs prouvaient qu'il était impossible qu'un tel poison cancéreux ait pu se produire.
Ça n'avait tout simplement pas de sens.
À suivre…
Veuillez m'excuser, c'est la grosse panne d'inspiration ces temps-ci.
