Recroquevillé dans son lit, Galen avait le regard plongé dans le vide. La mine qu'il arborait était celle d'une personne en pleine dépression nerveuse. Même s'il ne dormait pas trop mal, il donnait l'impression de ne pas avoir fermé l'œil depuis plusieurs nuits. Galen remarqua les rayons de lumière. Le soleil était levé depuis un bon bout de temps. Galen décida de se lever. En passant à côté d'un miroir, il se regarda et constata un nouveau changement. Son corps commençait à prendre une forme squelettique. Personne ne semblait l'avoir remarqué. Plus les jours passaient, plus Galen perdait espoir de pouvoir être sauvé par un vaccin.

Terminant de s'habiller, un grincement de porte accompagné de petits bruits de pas attirèrent son attention. Galen fit volte-face derrière lui pour s'apercevoir que la porte de sa chambre était entrouverte. Du coin de l'œil, il crut voir une silhouette bouger sous son lit. De là, il entendit de petits rires enfantins maladroitement étouffés. Galen sourit en comprenant que Ténébris et Jadina venaient de se faufiler en dessous de son lit pour lui jouer un tour. Quand ces deux-là se mettaient en tête de manigancer une farce, elles agissaient comme de vraies petites fouineuses. Faisant mine d'être encore fatigué, Galen retourna s'allonger sur son lit.

Sous le lit, Ténébris et Jadina ne voyaient que les pieds de Galen. Dès qu'il remonta dessus, elles saisirent l'occasion pour mettre leur plan en œuvre. Doucement, nos deux petites princesses rampèrent de l'autre côté du lit. Quand tout à coup, une paire de mains les saisirent par la cheville. Jadina et Ténébris poussèrent un cri de surprise alors qu'elles se faisaient tirer en arrière.

– Ha ha ! Je vous tiens, bande de petites fouineuses ! sourit Galen en les prenant ensuite dans ses bras.

Serrées contre lui, nos deux princesses rirent joyeusement puis lui rendirent son étreinte. Voilà un type d'amusement qui redonnait le sourire au père de Ténébris, lui faisant oublier son malheur. Ces instants où il n'était qu'un père de famille comme un autre.

– Comment t'as fait pour savoir qu'on était caché ? demanda Ténébris.

– Parce que je vois tout, ma chérie. C'est un tour de magie.

– Vous avez triché, monsieur Galen ! rétorqua Jadina en faisant une moue, bien que cela ne pût masquer son amusement.

– Hé hé, si votre maman est la reine d'Orchidia, moi je suis le roi de la triche, plaisanta Galen en les reposant avant de continuer plus sérieusement. Allons, vous savez bien que je n'ai pas le droit d'être en votre compagnie sans la présence de votre mère. Je risque d'avoir des ennuis.

– Nulle crainte à avoir, dit Adeyrid entrant à ce moment-là. Elles m'ont justement fait part de leur plan.

Galen fût aussitôt rassuré.

– Venez, on va prendre le petit déjeuner ! déclara joyeusement Jadina avant de partir en courant avec sa sœur.

Juste après qu'elles aient quitté la pièce, Galen se mit soudain à toussoter. Heureusement ça ne dura pas et aucune goutte de sang ne coula. Néanmoins, l'aggravement de sa maladie en restait la cause ; et ça non plus ce n'était pas bon signe.

– Galen, est-ce que ça va ? demanda Adeyrid.

Depuis qu'ils ont appris à se faire confiance l'un et l'autre, Adeyrid semblait de plus en plus se préoccuper de son état de santé. Au moindre symptôme, elle s'inquiétait pour lui autant que s'il était un membre de sa famille. Galen la dévisagea d'une mine renfrognée par l'inquiétude, hésitant quelques secondes à répondre.

– Oui… je vais toujours bien, mentit-il.

Encore une fois pour éviter d'intensifier l'inquiétude des gens autour de lui ; du moins pour ceux qui se préoccupaient de son sort. Mais Adeyrid n'était pas dupe pour autant. Étant au courant de tout, elle savait parfaitement que rien n'allait en vérité.

Passons à quelque chose d'un peu plus joyeux. Par ce beau temps, la petite famille s'était installée dans une serre. Avec un accompagnement de gâteaux, de thé, le tout dans un espace rempli d'air pur, Galen apprenait aux filles comment faire des origamis.

– Observez comment je fais, dit-il en pliant une feuille de papier. Il faut plier de manière oblique. C'est une question de précision et de délicatesse.

Assise à sa gauche, à siroter son thé, Adeyrid prenait également part à la démonstration de Galen. Elle s'aperçut des difficultés qu'éprouvait ce dernier à rester concentré. Galen tentait de fabriquer un oiseau avec sa feuille de papier. Hélas pour lui, il l'avait raté… pour la troisième fois.

– Il est raté ton origami. Ça fait trois fois.

– Jadina, ce ne sont pas des manières, la réprimanda sa mère.

– Allez papa, je veux savoir comment bien faire un oiseau en papier ! pressa joyeusement Ténébris.

– Papa n'est pas en forme olympique, ma puce, répondit Galen.

Quand tout à coup, VLAM ! La porte de la serre s'ouvrît brutalement, surprenant tout le monde. Une escouade de soldats accompagnés du Roi Kinder et Cylbar rappliquèrent. Voir la garde royale débarquer dans une telle précipitation signifiait une mauvaise nouvelle.

– Sorcier Darkhell !

– Et merdre, ralla le père de Ténébris, combien de fois ai-je demandé de ne plus m'appeler-

– Vous êtes en état d'arrestation pour meurtre et pour tentative de vol d'une relique d'importance capitale !

Dès qu'il entendit ces mots, ou plutôt cette accusation, Galen se retrouva extrêmement confus.

– Je vous demande pardon ?

– De quoi parlez-vous ? Qu'est-ce donc cette histoire ? demanda la Reine Adeyrid, ne comprenant pas non plus ce qui se passait.

– Maman, papa, qu'est-ce qui se passe ? demanda Ténébris d'une petite voix, peu rassurée.

Mais personne ne prêta attention aux jeunes princesses. La tension montait entre confusion du côté des adultes et l'inquiétude du côté des jeunes princesses restant en retrait.

– Votre majesté, commença Cylbar, plusieurs témoins affirment avoir surpris cet homme en train d'essayer de dérober le bâton-aigle de Jadylina. Il a par la suite tué votre sœur, la comtesse Invidia.

La reine fût pétrifiée et pâlît sous le choc de cette tragique nouvelle. Sa lèvre inférieure trembla, n'arrivant plus à prononcer le moindre mot.

– Quoi ? murmura-t-elle d'une voix étranglée.

Galen quant à lui tombait de plus en plus dans l'incompréhension. On l'accusait d'un flagrant délit qu'il n'avait pas commis.

– Mais enfin c'est absurde, se défendit-il. Je n'ai rien à voir là-dedans ! Adeyrid, tu ne vas pas gober ça tout de même ?!

Il essaya de trouver son regard, mais la reine d'Orchidia était profondément choquée. Elle n'arrivait pas à croire que Galen aurait pu tuer sa grande sœur. Lui qui avait donné sa parole.

– Viens donc constater par toi-même l'étendue de ses actes, dit Kinder.

La voix de son mari la faisant revenir à elle, Adeyrid accepta qu'on l'amène sur la scène de crime. Les gardes prirent Galen pour l'obliger à les suivre. Pendant qu'on l'emmenait, Galen se retourna vers Ténébris, qui tenta de voler à son secours avant qu'Anétha, la suivante de la reine, l'en empêche.

– Non ! Papa ! fût la dernière chose de sa fille avant qu'ils ne soient de nouveau séparés de force.

Plus tard, en arrivant sur le lieu du drame, deux membres du personnel d'entretien, un homme et une femme ayant à peu près le même âge, se faisaient interroger par les gardes et prirent peur en voyant Galen.

– Le voilà ! C'est lui ! C'est lui qui a essayé de voler le bâton-aigle et qui a tué la comtesse ! s'écria l'un d'eux en pointant Galen du doigt.

Dans leur regard, ces gens étaient sûrs de ce qu'ils déclaraient, à 100%. Pourtant, Galen ne les avait jamais vu de sa vie.

– Oui, déclara la femme. Il l'a tuée parce qu'elle a tout vu !

À leurs pieds, dans une flaque de sang, gisait le corps sans vie de la comtesse Invidia. Un silence macabre survenu à l'instant où Adeyrid vît de ses propres yeux le cadavre de sa sœur. Mettant la main sur sa bouche pour retenir un gémissement d'effroi, Adeyrid s'approcha délicatement du corps d'Invidia. Son cœur se fragmentait violemment à chaque pas. Les moments les plus douloureux resurgirent. Invidia n'avait jamais été une sœur exemplaire. Adeyrid avait toujours su que sa grande sœur n'éprouvait que du mépris envers elle. Malgré leur rivalité, Adeyrid n'avait jamais désiré qu'elle meure subitement. La voir décédée devant ses yeux l'anéantissait complètement.

– Le meurtre remonte à tout juste un quart d'heure, votre altesse, argumenta Cylbar. Nous sommes également en possession d'une preuve matérielle retrouvée sur le lieu même du crime.

Un quart d'heure. Soit juste avant qu'Adeyrid et ses filles ne viennent voir Galen dans sa chambre. En y réfléchissant, il serait revenu juste à temps avant leur arrivée. Cylbar tendit à sa souveraine un morceau de tissu rectangulaire tâché de sang. C'était le bandeau violet que Galen avait porté autour du front durant sa cavale jusqu'à Orchidia. Le père de Ténébris était complètement dérouté face à cette preuve. Comment ce bandeau, qui était bel et bien le sien, avait pu se retrouver dans un lieu où Galen n'a encore jamais mis les pieds ? Pourquoi aurait-il essayé de voler le bâton-aigle quand on sait que personne à part les héritières du trône ne peuvent l'approcher ? Et pourquoi aurait-il tué cette comtesse qu'il connaissait à peine. Témoignages et preuves matérielles étaient contre lui.

– Tu vois ? Je t'avais mis en garde contre lui, s'écria le roi en regardant sévèrement son épouse. Ce démon est toujours le même ! Il est incapable de changer ! Je le savais ! Tu as voulu lui laisser une seconde chance, et regarde le résultat. Il a tué ta sœur !

Galen fixa Adeyrid avec insistance, cherchant son attention, dans l'espoir qu'elle ne croyait pas en cette fausse accusation. Mais la souveraine d'Orchidia gardait les yeux collés sur le bandeau violet ; la fameuse preuve matérielle.

– …Adeyrid ?

Les larmes commençaient déjà à couler de ses yeux lorsqu'Adeyrid se tourna vers le supposé assassin de sa grande sœur. La façon dont elle le foudroyait du regard signifiait que toute la confiance qu'elle lui avait accordée semblait s'être définitivement effacée. Bien que d'une part d'elle n'arrivait pas à croire qu'il aurait pu commettre un acte pareil, elle ne ressentait plus que de l'amertume envers cet homme pour qui elle avait pris le risque de lui laisser une chance de prouver sa valeur et d'approcher ses enfants. Elle regrettait amèrement de l'avoir cru capable de changer.

– Tu avais prêté serment, Galen, cracha-t-elle. Tu m'avais juré d'enterrer ton passé. Mais en vérité tu n'es qu'un fourbe. Tu t'en es pris à ma famille !

– Non, c'est faux. Je n'ai jamais-

Trop tard. Galen n'eut point le temps d'aller plus loin pour sa défense qu'un garde le frappa d'une décharge de jade. Tombant inerte, paralysé par le choc, la fumée émanant de son corps, les gardes s'emparèrent de lui.

– Enfermez-le, ordonna Cylbar.

Les gardes obtempérèrent et prirent Galen par les bras pour le traîner jusqu'en prison. La tension laissa de nouveau place au silence de mort. Adeyrid s'était détournée du corps de sa défunte sœur. Elle en tremblait encore et risquait de tomber dans de profonds sanglots.

– Je ne comprends pas… Comment a-t-il pu… ? murmura-t-elle en étouffant ses pleurs.

– Adeyrid, regarde-moi, l'interrompit Kinder en venant essuyer ses larmes du pouce.

La reine porta ses yeux sur ceux de son époux qui la considérait avec tout l'amour et la sincérité qu'il avait pour elle.

– Tu es tombée dans son jeu, continua-t-il. Il t'a dupée comme bon nombre d'entre nous. Tu n'as aucune raison de t'en vouloir. Ce qui est arrivé à Invidia nous affecte tous, mais n'oublie pas que nous représentons la justice dans ce royaume. Et il est de notre devoir de ne laisser aucun crime impuni.

Les paroles réconfortantes de Kinder redonnèrent du courage à son épouse. Adeyrid ne pouvait nier tout ce qu'il venait de lui dire. Galen avait rompu son serment, alors il allait en payer le prix. Il en allait de la protection de sa famille et de son royaume. Néanmoins, une part d'elle-même refusait toujours de croire Galen commettant le délit de voler l'objet le plus précieux du royaume et d'assassiner Invidia. Durant tout ce temps où elle l'avait observé, heureux comme jamais d'être aux côtés de sa fille, se pouvait-il que ce n'était qu'une tromperie ? Après tous ces beaux moments en famille, il serait resté le même sorcier démoniaque depuis toujours ? Adeyrid refusait d'y croire.


Plus tard…

Après s'être assuré que Darkhell était bien enfermé, le Roi Kinder partit retrouver son frère Cylbar dans son bureau, là où ils pouvaient être certains d'être à l'abri des oreilles indiscrètes. Refermant la porte à double tour, il fit face à Cylbar et à une troisième personne présente avec eux qui n'était autre que… Galen.

– Tout s'est déroulé comme prévu ? demanda-t-il.

– Comme sur des roulettes. Vous avez brillamment accompli votre travail, complimenta Kinder.

Dressant un sourire fier, Galen arracha un collier autour de son cou et reprit sa véritable apparence. Ce n'était donc pas Galen, mais un mercenaire portant une dent de sagys.

– Tant mieux. Je commençais à en avoir marre d'être sous l'apparence de Darkhell. La dent de sagys trempée dans son sang prélevé pour son vaccin a fonctionné.

Voilà donc ce qui se complotait. Pour le roi, Darkhell avait commis trop de crimes pour être pardonné. En tant que roi, Kinder représentait la justice et se devait de tout faire pour protéger sa famille. Il était même prêt à tous les sacrifices. Cette histoire de seconde chance n'était que cause perdue selon lui. Ce complot pour se débarrasser de Galen était absolument injuste, mais Kinder ne s'en souciait pas, convaincu que son titre de roi justifiait son acte.

– Darkhell n'aura aucune chance lors de son procès, déclara Cylbar. Toutes les preuves sont contre lui. Le temps que la sentence soit prononcée, nous aurons déjà fait disparaître toutes traces pouvant confirmer son innocence.

– Bien, se réjouit le roi. Qu'il soit renvoyé à la prison de Barek ou condamné à mort, l'important est que ma famille et mon royaume soient en sécurité. Ce maudit sorcier doit recevoir le châtiment qu'il mérite. Il ne nous reste plus qu'à faire en sorte qu'on ne puisse jamais découvrir la vérité. D'ici là, j'espère que l'on n'entendra plus parler de lui.

À suivre…


Le confinement, c'est tellement déprimant que j'en perds l'inspiration. J'ai l'impression de me répéter un peu, non ?