Il y a des endroits où la lumière du jour n'a jamais pénétré. Des endroits comme ceux où d'innombrables âmes damnées finissent leur vie dans des conditions misérables et une terrible humiliation. Comme ici, à la prison souterraine du palais d'Orchidia. Beaucoup sont emprisonnés pour toutes sortes de délits qui leur ont coûté la liberté. D'autres en revanche n'ont rien fait de mal et se sont retrouvés enfermés à tort. À travers les couloirs de la prison, on entendit résonner des quintes de toux. Celles d'un nouvel arrivant. Les autres détenus ignoraient qui c'était et quel était son crime. Coupés du monde extérieur et gardés à l'écart des autres détenus – une sale idée de la part des geôliers afin que les prisonniers puissent mourir de solitude – impossible d'obtenir le moindre renseignement sur les raisons qui ont mené les autres jusqu'ici. Si la réponse au sujet de ce nouveau prisonnier leur parvenait, ils en seraient grandement surpris.
Tout seul dans sa cellule, assis contre le mur, le regard éploré, Galen souffrait intérieurement, dans tous les sens du terme. Sur le plan moral comme sur le plan médical. Et dire qu'autrefois il appréciait de vivre dans une atmosphère sombre et humide comme celle-là. Mais aujourd'hui ce décor le dégoûtait. Il n'avait pas connu pareille souffrance depuis ce funeste jour où sa mère et son petit frère Hellon furent sournoisement tués par le Collecteur. Des images qui n'ont cessé de le hanter, lui causant des nuits blanches. Avant qu'on ne le [re]jette en prison, les gardes s'étaient donnés un malin plaisir à lui infliger une série de coups, sous prétexte de faciliter la maîtrise. Après cette séance de torture, vint le véritable coup fatal : plaqué contre le mur, ils lui ont injecté une énorme dose d'antimag. Galen sentait le venin circuler à dans ses veines. La punition pour un crime dont il était innocent cette fois. On ne lui a même pas accordé de procès. Rien pour se défendre. Aucune enquête n'a été menée. Même Adeyrid n'a rien voulu savoir. Et Ténébris ? Sa petite Ténébris ? On ne lui a pas non plus accordé le droit de la revoir une dernière fois. Ils l'ont brutalement arraché d'elle, en plein moment passé en famille. Galen était enfermé là, sans nouvelles de sa fille, incapable de savoir comment elle allait et si on l'avait mise au courant de l'affaire. Ténébris était probablement morte d'inquiétude à l'heure actuelle. Rien que d'imaginer Ténébris pleurer sa disparition le rendait fou.
Une fois de plus, on lui avait tout pris. Ne pouvant retenir ses larmes, Galen laissa son esprit tomber dans l'abîme du désespoir. Pourquoi n'avait-il pas droit de vivre auprès de sa famille ? Et si cette malchance était le prix à payer pour toutes les atrocités dont il fût l'auteur ? Était-ce cela que le destin lui réservait ? Serait-ce le message que les dieux essayaient de lui faire comprendre ? Accepter son sort était la seule chose que Galen pouvait faire en attendant que la mort vienne le délivrer de ce monde devenu bien plus cruel que lui. Pendant un instant il resta à se lamenter sur son sort avant qu'une certitude lui parvint à l'esprit, comme une révélation évidente, suffisamment forte pour balayer toute la tristesse qui le rongeait. Les paroles qu'un vieux jaguarian lui avait apprises en cours de route. Un enseignement important qui, après avoir été mis de côté, refaisait surface dans sa mémoire.
Galen se renfrogna. Dans le cas actuel ce n'était pas lui qui était cruel, mais ceux qui le faisait souffrir au nom de la justice. La prétendue justice qui n'était en vérité que l'injustice agissant sous le nom de tout ce qui l'oppose. Ceux qui l'ont enfermé pour le priver de sa famille et le tuer avec un poison rongeant ses organes n'étaient pas de vrais justiciers. Ces imposteurs qui punissent de mort les gens sans leur laisser une chance de se défendre ou de s'expliquer, sans leur laisser une seconde chance, sans demander à ce qu'une enquête soit ouverte. Non. Ce ne sont que des criminels au pouvoir ; ils ne représentent pas la vraie justice. Ils font ça pour le plaisir d'avoir du pouvoir et de l'autorité, pour nourrir leur orgueil, pour le plaisir d'infliger la souffrance, et pour le plaisir de voir une vie s'effondrer. Des hypocrites pour qui la rédemption n'est que baliverne. Galen se souvint qu'il fût un temps où il était comme ces horribles personnes. Mais ça, c'était avant que Ténébris ne vienne au monde pour tout changer. Le changer lui.
Des bruits de pas le sortirent aussitôt de ses songes. C'était les gardes chargés de venir lui injecter une nouvelle dose d'antimag. Assez, se disait-il. Galen en avait eu sa dose, et c'est le cas de le dire. Tant qu'il se laisserait faire par ces hypocrites, il n'aurait jamais droit au bonheur de mener une vie normale avec sa fille. Si Galen ne pouvait rien contre eux, il pouvait en revanche les fuir. Fuir le plus loin possible. Et ce n'est pas en laissant la culpabilité le détruire qu'il y parviendrait. Rassemblant alors ses dernières forces restantes, Galen se leva, les poings serrés, plus déterminé que jamais à ne plus jamais laisser ces crapules le garder comme une bête en cage. Puisqu'ils avaient déjà signé son arrêt de mort avec son cancer, Galen ne les laisserait pas l'empêcher de revoir une dernière fois sa seule raison de vivre. Rien ni personne ne l'empêcherait de revoir sa petite Ténébris. Son unique enfant.
Galen se concentra intensément jusqu'à se surpasser puis déchaîna une puissance magique comme jamais il ne l'avait fait auparavant. Dans un hurlement, il libéra une déflagration magique qui traversa tout le couloir de la prison, détruisant les barreaux de sa cellule et neutralisant les gardes. Quand le calme revint, Galen fut pris d'une nouvelle quinte de toux. Et cette fois, la quantité de sang qu'il cracha fût plus élevée que d'habitude. Une flaque aussi large qu'une assiette coula par terre. Un signe comme quoi la fin était proche pour lui. Mais cela lui importait peu. Il était de nouveau libre. Le visage renfrogné, les yeux braqués vers la sortie, Galen se sentait toujours affaibli par son cancer, mais plus remonté que jamais. Les paroles de ce vieux jaguarian lui avaient redonné une très grande force alimentée par une grande détermination.
– Merci à toi, étranger, murmura-t-il.
Essuyant avec sa main le sang qui coulait de ses narines, Galen se mit en route pour retrouver sa fille ; et pour de bon cette fois. Il avait perdu la confiance d'Adeyrid ? Tant pis. Ténébris et lui n'avait peut-être pas besoin d'elle pour vivre heureux.
Elle redoutait que ce jour arrive. Peu de temps après l'arrestation de Galen, Adeyrid eut la lourde tâche de devoir annoncer à Ténébris qu'elle ne reverrait plus son père, à cause d'une chose horrible qu'il avait commis. Le chagrin de Ténébris fût impossible à apaiser. La reine dû rester longtemps auprès de sa fille aînée pour la consoler. Ténébris avait plus que jamais besoin que sa mère soit là pour la réconforter. Hélas, le réconfort de sa mère ne parvint pas à calmer la tristesse de la jeune princesse. Ses larmes n'ont cessé de couler sur ses joues, tel un ruisseau de mélancolie où flottait les fragments brisés d'une âme d'enfant. Ce qu'elle voulait c'était revoir son père. Le soir venu, épuisée par le chagrin et à court de larmes, Ténébris avait fini par sombrer dans un sommeil réparateur. Adeyrid donna l'ordre que personne ne vienne la déranger. Alors qu'elle observait tristement sa fille profondément endormie, les traces de larmes encore visibles sur ses joues, caressant tendrement son épaisse chevelure, Adeyrid était envahie par un terrible sentiment de culpabilité, d'incertitude et de déchéance. La reine avait non seulement perdu sa grande sœur mais sentit également qu'une part de Ténébris s'en était allée. Cette part si importante aux yeux de sa mère : le bonheur de sa fille. Et la voilà totalement anéantie à présent. La reine quitta la chambre d'un air coupable.
Ce soir-là, le royaume d'Orchidia s'endormit dans le deuil. Comprenant qu'il serait sage de ne pas la déranger, ses parents ont demandé à Jadina de dormir dans une autre chambre pour cette nuit. Sous les rayons de la lune, Ténébris ressemblait à un ange vaincu par la main d'un mal puissant. Rien ne semblait pouvoir l'arracher des griffes de son sommeil. Mais au beau milieu de la nuit, une main vint caresser délicatement sa chevelure, suivi d'une voix familière qui parvint à la réveiller.
– Psst. Ténébris.
Elle ouvrit lourdement les yeux. Son père se tenait là. Ouvrant plus grand les yeux sous la surprise, une immense joie la submergea tout à coup.
– Papa !
Ténébris sauta au cou de son père.
– Là. Ne t'en fais pas. Je suis revenu pour de bon cette fois, dit-il en le serrant tendrement dans ses bras, lui aussi soulagé de la revoir.
Galen sentit les larmes de sa fille tomber sur son épaule. Sauf que c'était des larmes de joies. Émue de retrouver son père, Ténébris relâchait toute la peur et la peine qui s'étaient accumulées en elle de l'avoir encore perdu. Ils restèrent comme ça pendant un long moment avant que Ténébris ne se desserre de son étreinte, l'émotion remplacée par la curiosité.
– Dis, papa, c'est vrai ce que dit maman ? T'as tué Tante Invidia ?
– Non, tout ça ce ne sont que des ragots. Quelqu'un a monté un coup contre moi. J'ignore qui, mais je n'ai pas le temps d'enquêter là-dessus. L'important dorénavant c'est qu'on s'en aille tous les deux, d'accord ?
– Maman et Jadina elles ne viennent pas avec nous ?
– Impossible. Tu sais que ta mère me déteste de nouveau. Allez, prépare tes affaires. Mais n'emporte pas trois tonnes de trucs.
– Papa ?
– Oui, qu'est-ce qu'il y a, ma chérie ?
– T'as moins de cheveux on dirait.
Repensant à sa chute de cheveux, Galen fit un geste de la main.
– C'est rien. Ne t'en fais pas pour ça.
Ne posant pas plus de questions, Ténébris obéit à son père et rassembla ses affaires. Néanmoins, même si elle n'avait que sept ans, elle discerna dans le regard et l'insistance de son père que quelque chose ne tournait pas rond. Ténébris était assez grande pour savoir qu'on ne perdait pas ses cheveux sans raison. Son père lui cachait un secret. Mais voulant éviter de se faire réprimander, elle n'osa aborder le sujet plus longtemps.
4h du matin, dans un des laboratoires du palais
Le Pr. Leyton travaillait de nuit ce soir-là. En vérité, cela faisait plusieurs jours qu'il faisait des heures supplémentaires et personne n'était au courant de cela. Leyton était concentré sur une préparation demandant un maximum de délicatesse, et devait rester secrète avant tout. Répandues sur sa table de travail, des fioles contenant des produits dont certains étaient chimiques. Une fois par semaine, quand les doses d'antimag s'estompaient, Leyton aidait le Pr. Vangelis à en réaliser de nouvelles quantités.
– J'aurais espéré me tromper.
Quand on parle du loup. L'apparition soudaine de Vangelis fit sursauter Leyton qui, dans la précipitation, tenta de cacher son travail à la vue de son collègue dont il ne s'attendait pas du tout à recevoir la visite. À vrai dire, personne n'était censé savoir que Leyton était là. L'air déprimé de Vangelis montrait que lui aussi avait sauté de longues heures de sommeil. Avant que Leyton ne puisse commencer à parler, Vangelis engagea la conversation.
– Le cancer de Darkhell était bien dû à l'antimag que nous préparons tous les deux. Sauf que ça n'a jamais été un effet secondaire. Les preuves ont toujours été devant moi. Et à force de chercher une explication ou une hypothèse logique sur une éventuelle cause naturelle, je ne suis tombé que sur des impasses. Il aura donc fallu que j'arrive à la dernière hypothèse restante, comme quoi le poison dans l'antimag a été fabriqué de toute pièce puis ajouté dans chaque dose destinée à Darkhell. En dehors de moi, vous êtes la seule personne ayant toutes les connaissances requises pour élaborer un tel poison.
Les yeux écarquillés, Leyton se détendit peu à peu. Ses yeux baissant lentement vers le sol, commençant à s'embuer de larmes alors que ses lèvres se mirent à trembler. Une longue minute de silence passa durant laquelle Leyton n'osa croiser le regard médusé de son confrère.
– Pourquoi Leyton ? …Pourquoi avez-vous fait ça ? demanda Vangelis, médusé.
Un autre instant de silence avant que le médecin blond ne se décide à relever la tête.
– Je… Je n'ai pas eu le choix. Comprenez-moi, Kalisto, je n'ai absolument rien contre Darkhell. Je le jure. Sa majesté le roi l'a toujours considéré comme une menace et tient tellement à s'en débarrasser. Il a été très strict si je ne voulais pas être exécuté. Je…
– Du chantage… conclut le médecin royal.
Leyton couvrit son visage des mains et s'effondra en sanglots. Vangelis ne lui en voulait pas. Il était un pion dans ce complot. Ses aveux et ses larmes de culpabilité le prouvaient. Le dévisageant avec compassion, Vangelis s'approcha plus près pour le réconforter. Serrant son collègue contre lui, une part de Vangelis se sentit soulagée de savoir qu'au bout du compte il n'était pas responsable du fléau qui rongeait les poumons et le foie du père de la princesse Ténébris. Et c'est son confrère qui se retrouvait à subir le poids de cette culpabilité. Ainsi le vrai coupable était le Roi Kinder en personne. Son propre rival amoureux secret. Le souverain d'Orchidia était-il également l'auteur du meurtre de la comtesse Invidia ? Vangelis l'ignorait. Maintenant au moins, on savait qui était le responsable. On savait qui allait devenir « L'homme qui a tué Darkhell ».
– Oh Misery, murmura le médecin royal. N'y a-t-il donc aucune justice en ce monde ?
Des agitations provenant de l'extérieur attirèrent l'attention des deux médecins. Fronçant les sourcils de curiosité, Vangelis sortit du laboratoire puis tomba sur plusieurs troupes de gardes en état d'alerte.
– Soldat ! Que se passe-t-il ?
– Darkhell s'est volatilisé avec la princesse Ténébris !
À suivre…
