Les premiers rayons de la journée s'épanouissaient sur le paysage sauvage, faisant disparaître la rosée du matin. Seul le chant des oiseaux, l'habituelle symphonie folklorique d'un environnement épargné par l'industrialisation humaine, comblait le silence naturel. Cette mélodie accompagnait un père et sa fille dans leur avancée vers une vie meilleure. Tenant son père par la main, Ténébris se concentrait sur tout ce qui l'entourait, captant chaque élément sonore et visuel qu'aucune serre d'Orchidia ne saurait reproduire avec fidélité. En parlant de la cité, l'arbre de Gaméra, encore apercevable derrière eux à l'horizon, rétrécissait un peu plus à chaque pas. Quitter la cité avant l'aube ne fût pas tellement difficile. L'attention de Ténébris était toujours centrée sur l'environnement qui l'entourait avant qu'une violente quinte de toux n'interrompe son observation. C'était la troisième fois que son père toussait de manière préoccupante.
– *toux, toux, toux, toux* !
– Papa ? T'es encore allergique ? demanda-t-elle avec curiosité.
– Je- *toux* Faut que je vois un médecin, répondit Galen avant de changer de sujet. Tu vois cet oiseau multicolore, là, dans l'arbre à ta gauche ? Tu saurais me dire ce que c'est ?
– Non, avoua Ténébris, intéressée par ce beau volatil. Comment ça s'appelle ?
– Un Rainbow dashus femelle. On la reconnait par ses yeux magenta. Outre leurs belles couleurs, ces oiseaux sont célèbres pour êtres têtus et très rapides.
– Est-ce que je pourrai en avoir un, un jour ? sourit-elle.
– Ah ça… si je parviens à trouver un sort pour les rendre obéissants. On verra bien.
Ténébris espérait beaucoup avoir un animal aussi beau et jouer avec. Elle s'imaginait le nourrir et lui préparer un nid douillet. À force d'y penser, elle désirait avoir une multitude d'animaux de compagnie. Un rêve que sa mère lui a malheureusement refusé. Peut-être que son papa pourra lui en offrir plein lorsqu'ils arriveront à… une nouvelle question vint à la jeune princesse.
– Dis papa, où on va ?
– J'en sais rien, répondit-il songeusement. Quelque part. N'importe où. Une région tranquille où on aura la paix. Là on pourra vivre dans une maison ordinaire.
– Oh oui ! On aura une belle maison toute grande avec une balançoire devant un lac pour se baigner ! Et une grande chambre pour les animaux !
Cela valut un petit rire de la part de Galen. Ah les enfants, quelle imagination ils ont, se disait-il.
– Tu voudrais une chambre pour inviter des animaux à dormir dans la maison ? Eh ben. Les animaux domestiques, oui ; mais d'autres ont besoin de vivre dans leur milieu naturel.
– Maman et Jadina pourront venir nous voir des fois ?
À cette question, Galen perdit son sourire en une grimace.
– Ça risque d'être très compliqué, Ténébris.
Ils continuèrent sans encombre leur avancée dans la nature… jusqu'à ce que Ténébris aperçoive un couple de monarques volant dans la direction opposée. Émerveillée, Ténébris les suivit du regard puis, se tournant derrière elle, vers la cité, elle vit d'autres formes volantes dans le ciel. Quelque chose de beaucoup plus grand, beaucoup plus haut, et beaucoup plus loin. Ce type de bestioles, Ténébris en a déjà vu pleins.
– Papa ! Papa ! Regarde ! C'est les soldats de maman ! prévint-elle avec joie, pensant que sa mère avait finalement décidé de les rejoindre.
Prévenu par le danger, Galen fit volte-face et aperçut au loin dans les airs une flotte de carapax fonçant droit dans leur direction. Galen se doutait bien qu'on aurait sonné l'alerte peu de temps après son évasion et qu'on lancerait immédiatement des soldats le pourchasser. Mais il n'avait pas prévu d'être retrouvé aussi rapidement. Galen prit sa fille dans les bras et se mit à courir le plus rapidement possible. Le chemin emprunté était trop à découvert. Galen chercha n'importe quel coin pouvant les abriter de la vue des soldats orchidiens. Hélas, il n'y avait rien dans les environs, et ils étaient déjà repérés. Rien à faire, à part continuer de courir sans se retourner. Galen craignait qu'on ne lui arrache encore Ténébris s'il se faisait prendre. Non. Il ne laisserait pas faire ça. Mais son principal fardeau dans cette course était son cancer qui continuait sa propagation, affaiblissant de plus en plus notre fugitif. Son corps lui faisait souffrir le martyre. Galen avait de plus en plus de mal à respirer. Ses poumons devaient être gravement touchés.
– Pourquoi est-ce qu'on court comme ça ? demanda Ténébris.
Galen ne prêta nullement attention à la question naïve de sa fille. Déjà essoufflé et sur le qui-vive, il continua désespérément de scruter les alentours, espérant trouver un bon endroit pour se cacher. Le fait d'avoir couru à l'aveuglette l'a fait se retrouver au milieu d'une prairie. La chance n'était décidément pas de leur côté.
– Faut pas qu'ils nous choppent, murmura-t-il entre deux respirations. J'veux pas retourner là-bas. Jamais.
Prenant une seconde de concentration, Galen eut soudain une étincelle d'espoir en apercevant un mur d'arbres. L'entrée d'une forêt. Le ciel soudain s'assombrit. Sauf que ce n'était pas des nuages annonçant le mauvais temps, mais un carapax venant de les rattraper. Galen ne perdit pas une minute pour traverser la prairie jusqu'à la forêt. Nouveau coup de chance : entre les arbres gros comme des séquoias se trouvaient un amas rocheux sous lequel il y avait un petit passage. Il put entendre les carapax atterrirent non loin derrière. Un soldat orchidien s'empara de son bâton et lança un éclair de jade qui toucha notre fugitif en plein flanc. Sauf qu'au lieu de lui envoyer un choc, l'éclair le transperça. Galen hurla de douleur mais ne s'arrêta pas, couvrant son hémorragie d'une main, laissant couler derrière lui des gouttes de sang.
– Papa ! s'écria Ténébris en découvrant le flanc ensanglanté de son père.
Il pénétra dans la cavité formant un passage sous les rochers. Bien sûr, lui et Ténébris aurait pu continuer jusqu'à l'autre bout du passage pour sortir de l'autre côté, mais la blessure de Galen l'empêcha d'aller plus loin. Il dû s'assoir contre la paroi, le visage contorsionné par la douleur de sa blessure qui saignait bien. Pendant que son père poussait des cris de douleur, Ténébris paniquait, ne sachant pas quoi faire. Elle ne savait pas comment soigner son père. Elle se sentait perdue.
L'escouade d'Orchidia débarqua. Au nombre presque exact de quarante, les soldats formèrent un arc face aux abords de la forêt, gardant une vingtaine de mètre de distance de l'endroit où le sorcier fugitif venait de trouver refuge avec la princesse. Même s'il était mourant et blessé, tous craignaient une confrontation. Aucun ne savait que Galen ne disposait plus d'assez d'énergie pour faire appel à ses pouvoirs. Juste à ce moment, la Reine Adeyrid arriva sur place à dos de carapax, accompagnée du roi et de Cylbar. Se précipitant, le cœur battant fort dans sa poitrine, elle craignait qu'un malheur puisse arriver à Ténébris.
– Darkhell ! lança Cylbar. Vous ne pouvez plus fuir à présent ! Rendez-vous immédiatement et relâchez la princesse Ténébris !
– Vous pouvez toujours courir ! Faites un pas de plus et je tue la gamine !
Percevant les yeux de sa fille braqués sur lui, naturellement choquée par cette menace, Galen la dévisagea sévèrement.
– Ne me regarde pas comme ça. Tu sais très bien que je bluffe.
Derrière le mur de soldats, Adeyrid ne quittait pas la cavité rocheuse des yeux, dominée par la peur que les choses ne tournent mal. À l'écart, Kinder et Cylbar se tenaient sur leur garde, guettant le moindre mouvement depuis la cavité rocheuse avec pour seul objectif en tête de sauver la princesse Ténébris. Quant au sort de Galen, cela leur importait peu.
– Nul besoin de lancer un assaut inutile, murmura Cylbar. Son heure est proche.
Mais la souveraine, bien qu'inconsciente des pensées de son mari et de son beau-frère, n'était pas de cet avis. Si le sauvetage de sa fille était sa priorité absolue, empêcher des morts en faisait également partie.
– Galen ! Rends-moi Ténébris, je t'en supplie, implora-t-elle. Pars si tu le souhaites. Mais par pitié, ne me la reprends pas encore.
La fin était proche. Galen le sentait. Il n'avait plus aucune échappatoire, à part la mort. Le sentiment de défaite lui pesait sur la conscience, autant que ses crimes. Il était prédestiné à mourir ainsi. La propagation de son cancer s'accélérait. Il n'était plus capable de se relever et n'arrivait presque plus à respirer. En fin de compte, s'évader de Barek n'aura pas servi à grand-chose. Ténébris tremblait de peur, se demandant sans cesse ce qui allait arriver. Elle avait peur pour son papa. Devait-elle retourner vers sa maman et le laisser à la merci des soldats ? Galen voyait la terreur s'emparer de sa fille. Lui caressant la joue pour apporter son réconfort, il se rendit à l'évidence qu'il n'y avait qu'une seule solution pour éviter le plus de dégât possible. Mais cela risquerait de leur coûter cher à tous les deux.
– Ma chérie, écoute-moi. Il risque de se produire des trucs vraiment pas beaux si tu ne fais comme je te dis, d'accord ? Alors tu vas aller rejoindre maman tandis que moi je me tire d'ici.
– Tu viens pas avec moi ?
– Non. Papa doit s'en aller. Je n'ai plus d'autre choix.
– Mais… tu avais promis que…
– Impossible, répondit-il en secouant tristement la tête. Je ne peux pas rester avec toi. Plus maintenant. *toux*
Une nouvelle quinte de toux l'interrompit dans sa phrase. Il n'en avait plus pour très longtemps. Quand ça s'arrêta, Galen pensa qu'il était temps de lui dire la vérité ; que ce dont il était atteint était loin d'être une vulgaire allergie. Au vu des circonstances, il n'avait pas le choix. Si son arrêt de mort était officiellement signé pour les minutes à suivre, Galen pouvait encore empêcher que Ténébris ne le voit mourir sous ses yeux. Prenant un air encore plus désolé, il se confessa.
– J'ai… Je n'ai pas été très honnête avec toi, Ténébris. Vois-tu… je… j'ai une maladie très grave qui est en train de me tuer. C'est pour ça que je n'arrête pas de tousser. Et je…*toux* je crois que j'en ai plus pour très longtemps. Le mieux c'est que tu restes avec ta mère.
Les larmes se formèrent dans les yeux de Ténébris. Jadis on les avait séparé de force, et voilà qu'aujourd'hui il l'abandonnait. Mais le plus douloureux à entendre pour la fille de Galen fût que son père allait mourir. Elle savait ce que cela signifiait : ne plus jamais le revoir. Ténébris s'enfouit dans ses bras, le serrant fort, ne voulant pas qu'il parte, et pleura contre sa poitrine. Galen lui rendit son étreinte, conscient que c'était probablement la dernière fois. Puis à son tour, il ne pût contenir ses larmes.
– Je suis désolé, Ténébris. Ce n'est pas de ta faute. J'ai tout foiré. Quel père médiocre je suis.
Ténébris se retira aussitôt de son étreinte pour regarder son papa dans les yeux.
– Attends ! Je peux demander à maman de t'emmener à l'hôpital !
– C'est trop tard, ma puce. Elle a fait de son mieux, tu sais. Seulement voilà, c'a été un fiasco.
Déçue de cette réponse, Ténébris s'enfouit de nouveau dans les bras de son père.
– J'veux pas que tu t'en ailles encore, pleura-t-elle.
– Moi non plus, ma chérie. Mais personne ne me laisse le choix. Allez, file rejoindre ta mère.
À contrecœur, Ténébris se détacha de son étreinte et remonta vers la surface. Chaque étape fût très difficile pour la jeune princesse. Elle prit son temps, se retourna une fois pour échanger un regard d'adieu avec son père. Les soldats orchidiens baissèrent leurs armes quand la princesse apparut, au plus grand soulagement de la reine de voir sa fille aînée saine et sauve. Anxieuse, Ténébris jeta un dernier regard en direction de la cavité avant de se mettre à avancer vers l'escouade de soldats. Mais Galen, de son côté, ne bougeait pas, bien trop affaibli. De nouvelles quintes de toux parvinrent jusqu'aux oreilles de Ténébris. Elle s'arrêta, se retourna vers l'amas rocheux, hésita un long moment, puis décida de rebrousser chemin en courant, ignorant les appels de sa mère. Elle refusait d'abandonner son père. Retournant dans le trou, elle tira son père par la main.
– Viens, s'il te plaît ! lui supplia-t-elle. Lève-toi !
Mais il ne réagit pas. Une part de lui était en colère après Ténébris pour lui avoir désobéi. Une autre part de lui était heureuse de voir à quel point sa fille faisait preuve de courage en montrant qu'elle ne se détachait pas si facilement du moindre espoir possible. Selon Galen, c'était à ça que l'on reconnaissait les héros. Néanmoins, Galen était dans l'impasse, entre suivre Ténébris et se laisser mourir dans ce trou.
N'étant plus certain de ce qui était mieux, il accepta de l'accompagner. Galen se redressa, non sans éprouver les pires difficultés à bouger, avança dos courbé en raison du passage étroit, et laissa son enfant le guider jusqu'en dehors. Ténébris l'aida à remonter en dehors de la cavité. Tous les soldats pointèrent leurs bâtons de jade dans sa direction. Ils n'hésiteraient pas, Galen le savait. Le père de Ténébris avança du mieux qu'il pouvait, luttant de toutes ses forces pour garder l'équilibre tant son corps lui faisait mal. Une vingtaine de mètres les séparaient de la souveraine d'Orchidia. Chaque pas parût durer une éternité. Le tout dans un silence confus. La reine ordonna aux soldats de s'écarter, qu'on la laisse rejoindre sa fille.
– Si jamais Darkhell tente quoi que ce soit, tuez-le sans hésiter, ordonna Kinder à ses soldats.
Puis ce fut le moment pour les parents de Ténébris de se retrouver de nouveau face à face. Cette nouvelle confrontation fût difficile. Galen et Adeyrid se dévisagèrent dans un silence uniquement troublé par le léger son de l'air circulant et de la respiration difficile de Galen. La reine ne sût comment réagir en voyant agonir « l'assassin » de sa grande sœur, à peine capable de tenir debout et un large filet de sang coulant de ses narines. Malgré tout, il fût le premier à briser le silence.
– J… Je n'ai pas tué Invidia… Je le jure.
– Maman ! Papa va mourir ! Il faut l'aider !
– Ténébris… écoute. Je sais que tu voulais qu'on soit ensemble, ta mère et moi. Mais ce ne sera jamais possible.
– Pourquoi ?
– D'abord pace que papa et maman ne s'aiment pas. Ensuite parce que je suis fichu. Tu vois, je vais bientôt mourir. C'est comme ça, répondit Galen avec beaucoup de regret.
En entendant ces paroles, la minuscule étincelle d'espoir qui brillait en Ténébris s'éteignît, telle la flamme d'une bougie ayant atteint le bout de sa mèche. Les débris de cet espoir furent symbolisés par les larmes se mettant à couler des yeux de la petite fille qui était sur le point de tomber en sanglots. Elle voyait enfin la réalité en face. Toute espérance était peine perdue. La jeune princesse trouva cela terriblement injuste. Avant qu'elle ne s'apprête à sombrer dans l'abîme du désespoir, la voix de sa mère vint à son secours.
– Ténébris, mon ange, dit-elle d'une voix attendrissante, ton père et moi nous t'aimons, l'un autant que l'autre. Les relations entre adultes ne sont jamais faciles, mais ce qui nous rapproche le plus tous les deux c'est de t'avoir eue. Tu es ce que ton père et moi avons de plus précieux.
– Et elle a raison, certifia Galen.
Galen porta sa fille dans les bras. Ils se regardèrent tristement. Personne n'était préparé à cette situation. Lui, peut-être. Mais elle, beaucoup moins.
– Un jour tu seras aussi grande que ta mère et moi, murmura-t-il. Tu comprendras toutes ces choses.
Puis il avança pour remettre l'enfant aux bras de sa mère. Adeyrid prit sa fille, mais cette dernière ne voulait pas quitter son père. Ils le savaient. Elle le retint par le bras. Ses yeux larmoyants croisèrent le regard désolé de son père. Galen sût que c'était le moment de lui dire au revoir définitivement. Les parents de Ténébris s'accordèrent pour la rassurer. Tous les deux, tenant leur fille dans les bras, Galen et Adeyrid l'étreignirent en même temps. C'était ce que Ténébris avait toujours souhaité : avoir ses parents réunis, sans aucun différend. Elle était émue de les avoir auprès d'elle, de ressentir leur amour.
Lentement, Galen se détacha de cette étreinte familiale, laissant son enfant aux bras de sa mère. Cette dernière lui adressa un regard désolé. Galen savait qu'elle non plus n'avait jamais voulu que ça se finisse ainsi.
– On aurait été bien ensemble, murmura-t-il.
Soudain, Galen fût prit d'un étranglement des plus alarmants. Son sang remonta dans sa gorge. Pire, des entailles s'ouvrirent de partout sur son torse, faisant couler le reste de son sang qui avait pris un teint plus sombre. Puis il toussa fort et tomba à genoux. Horriblement surpris par ce qui lui arrivait, Adeyrid et Ténébris réagirent avant que Galen ne s'effondre totalement.
– Galen !
– Papa !
Agenouillée près de lui, Adeyrid l'aida à se redresser, priant pour qu'il ne soit pas trop tard. Galen venait de perdre une quantité importante de sang. Son foie et ses poumons se décomposaient très vite. Plus vite que n'importe quel cancer. Sa respiration était complètement bloquée. Il n'avait plus la force ni la possibilité de prononcer un mot.
Le Pr. Vangelis arriva à dos de carapax à ce moment-là, portant avec lui une sacoche remplie d'antidote. Tout juste descendu de sa monture, le médecin royal s'arrêta net en découvrant qu'il était arrivé trop tard. Les seuls qui restaient de marbre face à cet horrible spectacle étaient bien entendu Kinder et Cylbar.
Conscient qu'il était en train de vivre sa dernière minute, Galen se concentra sur les deux visages qui l'entouraient. Il sentît Adeyrid prendre sa main, en signe de réconfort avant de mourir. Ténébris, les larmes plein les yeux, le voyait en train de vivre ses derniers instants. Galen caressa la joue de sa fille. Il aurait voulu lui dire combien il l'aimait, mais il ne pouvait plus parler. Notre fugitif se sentait terriblement coupable de ne plus pouvoir être là pour son enfant. Il aurait préféré qu'elle ne soit pas ici pour assister à sa mort. Revoir sa famille, pour aussitôt lui dire adieu. Quel échec tragique.
« Tu te focalises sur un objectif sans jamais prendre le temps d'y réfléchir. »
Cette parole d'une voix caverneuse refit surface dans sa mémoire, celle de ce vieux jaguarian qui avait remis en cause son objectif premier.
« Que recherches-tu vraiment, Galen ? »
S'il ne cherchait pas seulement à revoir sa fille, que cherchait-il donc ?
« C'est bien plus que tu ne l'imagines, mon garçon. »
Dès lors il se rendit compte de la vérité qu'il s'était caché à lui-même. Son but était bel et bien de reconstruire sa famille. Pas pour lui. Pour Ténébris. Ce qu'il désirait par-dessus tout c'était de lui offrir toute sa famille réunie. Et il y était parvenu. Il y aura perdu la vie, mais il y était parvenu.
Cette évidence permît à Galen de partir l'esprit tranquille. Tout ce qu'il voyait autour de lui, chaque élément du paysage sauvage où il se trouvait devenait tellement beau à ses yeux. Il contempla le ciel bleu parsemé de quelques nuages. Galen savait bien qu'il irait en enfer. Voir ce beau ciel bleu était un parfait panorama. Juste ce qu'il fallait. Comme c'est beau.
Doucement, Galen rendit son dernier souffle.
– Papa… ?
Prenant conscience qu'il était définitivement parti, Ténébris s'effondra en sanglots sur le corps de son père. Devant elle, une larme coula sur la joue d'Adeyrid. Ce fût la première fois que la souveraine en laissa échapper une pour Galen. Sans dire un mot, les soldats vinrent récupérer le corps et le transportèrent délicatement dans un drap. En retournant vers son carapax, Vangelis dévisagea froidement le roi et son frère. De par ce regard, il leur fit comprendre qu'il était au courant de leur néfaste machination. Hélas, ne pouvant rien contre eux, justice ne serait jamais faite. Ténébris se laissa prendre dans les bras de sa mère. Il n'y a plus qu'auprès d'elle que la jeune princesse pouvait trouver la consolation. Dans cette contrée sauvage, seuls les pleurs de l'enfant résonnaient. La nature partagea avec elle sa mélancolie.
Le fugitif a rendu l'âme.
La cavale est terminée.
Triste fin, n'est-ce pas ? Hélas, c'est la dure loi du road movie : soit le héros meurt, soit il se fait prendre. Galen est mort, mais l'histoire ne s'arrête pas là. Il reste encore un chapitre.
