Je dédie cet OS à ma famille Potterhead, à ces personnes qui m'ont accepté tel que je suis et qui m'ont donné l'amour, l'acceptation et l'ouverture dont j'aurais voulu bénéficier dans ma famille. À BrownieJune, qui est le centre de tout. À Nathanaelle S, Carine, Mery-Alice Gilbert et MissPika42 qui, avec BrownieJune, êtes les premières personnes à qui je l'ai dit...

Cet OS est également un OS cadeau pour la grande Rose Malefoy, pour perpétuer une habitude commencée en 2017. Je te souhaite un joyeux anniversaire, j'espère que tu trouveras à travers mes mots autant d'intensité et de justesse que je peux en trouver dans les tiens.

Ceci est un portrait un peu particulier, puisque cette fois, la thématique est abordée d'un point de vue extérieur. J'avais envie de vous plonger dans le regard de celui qui découvre… alors je vous laisse découvrir.

Merci à A.T.S Ludwig, NathanaelleS, BrownieJune, Damelith et Lyra Verin.


« J'ai passé une année entière dans un trou noir

Et si j'fais rien ben...

Y aura toujours cette trappe sous moi (...)

.

J'étais en surcharge, j'en ai eu plein le dos

L'impression d'être retourné à ma rentrée (...)

Où tu prends tous tes livres, des coups de pression dès le matin tôt (...)

.

Les fantômes de mon passé viennent se nourrir de mes angoisses présentes (…)

.

J'avais rien demandé à personne moi (...)

C'est pour ça que j'essaie de rester discret, pas laisser la place à un seul regret. »

L'autre Kyan, Kyan Khojandi.


Le secret de Charlie

Il y a des réalités que l'on dissimule mais qui méritent parfois d'être connues.

Je ne connaissais pas très bien Charlie il était surtout le frère de mon meilleur ami et l'éleveur de dragons qui s'était exilé en Roumanie pour vivre de sa passion. Mais il était évidemment bien plus que cela, même si je n'y avais jamais réellement songé jusqu'à ce que les circonstances m'amènent à faire plus ample connaissance avec lui.

C'était au surlendemain de la guerre. Poudlard et le monde sorcier dans son ensemble se reconstruisaient peu à peu après que le marteau de la Justice ait frappé le destin de nombreux Mangemorts et autres partisans de Tom Jedusor. Et moi, Harry, j'errais, un peu paumé par cette absence de responsabilités et de destinée. J'avais vaincu, j'étais vide de bataille. Même mes anciens ennemis, tel Drago Malefoy, me tenaient en une indifférence courtoise.

Hermione m'avait houspillé pour que je passe mes ASPIC de rattrapage en même temps qu'elle puis, échouant à me convaincre, s'était ralliée à la cause de Ron qui voulait que je me joigne à lui durant sa formation d'Auror. Les inscriptions pour la rentrée d'octobre étaient cependant très loin derrière moi et, à quelques jours de celles de janvier, je ne savais toujours pas si c'était la direction que je voulais donner à ma vie. Ron, lui, m'attendait toujours. Et Hermione, sans surprise, étudiait sans relâche pour sa première session d'examens en politique magique.

Insensible à l'ambiance qui régnait au Terrier, je décidai de sortir prendre l'air. L'atmosphère glacée en ce début de janvier 1999 me happa et je frissonnai à m'en crisper un muscle, me frottant énergiquement les bras de mes mains attaquées par le froid. Bien sûr, j'avais laissé ma veste à l'intérieur, mais je n'avais pas oublié ce qui constituait une addiction depuis plusieurs mois à présent : je tirai hors de la poche de mon jean mon paquet de Knockturn Smokey, la cigarette dont la fumée vous en fait voir de toutes les couleurs.

Je soupirai en constatant que mes exhalations étaient aussi grises que mes pensées. Pas noires au point d'être inquiétantes, mais pas non plus arc-en-ciel. Les cinquante nuances de gris étaient aussi fades que mon existence actuelle, à l'image de mon mental, alors que la magie contenue dans ce tabac permettait de montrer des coloris que j'étais incapable de nommer.

« Tu fumes, toi ? »

Je me retournai suffisamment pour constater que Charlie m'avait rejoint. Je ne l'avais pas entendu arriver, probablement trop perdu dans mes songes pour cela. J'inspirai et relâchai une nouvelle bouffée de ma cigarette tout en dévisageant le deuxième né de la famille Weasley.

Je l'avais toujours trouvé impressionnant et en même temps très simple, dans le sens posé et humble. Il ne m'avait jamais pris de lui taper la causette, et lui-même n'était pas très bavard, ce qui faisait qu'on n'avait jamais vraiment eu l'occasion de discuter ensemble. Mais nous ne nous étions jamais retrouvés seuls non plus, j'en prenais conscience à cet instant.

« J'en suis surtout étonné », se justifia Charlie, comme s'il interprétait mal mon silence. « Connaissant Ginny, elle m'en aurait sans doute parlé. »

Je haussai les épaules. Ginny n'était effectivement pas au courant de mes petites habitudes si mauvaises pour la santé, sans quoi elle me l'aurait fait remarquer, sans aucun doute. Depuis qu'elle s'était mis en tête de devenir joueuse de Quidditch professionnelle, elle ne jurait que par sa silhouette, allant jusqu'à calculer ses apports en protéines, lipides, sucres et Merlin je ne savais quoi encore. Donc non, je ne lui avais pas laissé l'occasion de commenter le fait que je fumais et je m'assurais toujours de me lancer un sortilège de menthol avant de la retrouver.

« Elle n'a pas non plus grand-chose à raconter puisque notre relation est au point mort », commentai-je malgré moi.

« Ah ? » s'étonna Charlie. « C'est vrai que ma petite sœur a un sacré caractère. Je ne sais pas comment elle est en couple, mais elle peut être une sacrée teigne quand elle le veut. »

Il souriait en disant cela, et je trouvai touchante l'émotion qu'il dégageait en parlant d'elle. Sans aucun doute, il avait beaucoup d'affection pour elle, et je me surpris à sourire de ce constat.

J'avais toujours aimé la ténacité de Ginny. Mais on ne partageait plus grand-chose depuis qu'elle avait trouvé quoi faire de sa vie et moi…

« Je suis un peu paumé, surtout », repris-je. « Contrairement à elle. »

« Ce n'est pas toujours évident de trouver sa voie », confirma Charlie. « J'en sais quelque chose. »

Je le regardai fixement, sincèrement surpris par cette révélation.

« Sérieusement ? J'ai toujours pensé que tu savais depuis toujours que tu voulais devenir Dragonologiste. »

Le sourire de Charlie s'agrandit et son regard se perdit dans un monde que je ne connaissais pas : je ne savais pas encore à ce moment-là où il se trouvait, cela pouvait être nulle part et partout à la fois.

« Oh oui, ça, je le savais. J'ai une passion dévorante pour les dragons depuis… pfiou… ma plus tendre enfance. C'est plus compliqué à faire accepter qu'à réaliser, ceci dit. »

« A cause du danger que ça représente ? »

« En partie, oui. Mais en vrai, avec une famille de Gryffondor, ça passe encore. Non, le plus difficile, c'était de partir, de quitter l'Angleterre. J'en avais vraiment besoin, mais maman ne l'entendait pas de cette oreille », développa Charlie en soupirant. « Ça va bientôt faire dix ans que je vis en Roumanie, et elle pense toujours que j'ai pris une mauvaise décision. »

« Mère lionne », commentai-je en riant.

J'en savais quelque chose avec toutes ces fois où Molly m'avait protégé et couvé comme l'un de ses rejetons. Comme si j'en étais le huitième représentant.

« Totalement », renchérit Charlie en pouffant. Pourtant, son regard s'assombrit, m'interpelant. « C'est lourd parfois, mais c'est la vie. »

« Tu disais que tu en avais besoin ? »

Charlie perdit de son sourire pour devenir plus nostalgique.

« Ouais, ouais, c'est ce que j'ai dit », acquiesça-t-il en soupirant derechef.

Il y eut un silence, et je le vis déglutir. C'était quelque chose de difficile pour lui, visiblement, et je n'aurais jamais imaginé ça de lui… Mais enfin, c'était logique en y pensant, tout être humain vivait ses propres difficultés. Les ignorer ne les rendaient pas moins réelles.

« Je ne veux pas me montrer insistant, mais si tu as envie de me partager les raisons de ton exil, j'en serais heureux », lui assurai-je, sincère.

« Tu… tu aurais envie de savoir ? Ça fait tellement longtemps que je n'en ai plus parlé et... »

Un poids semblait être tombé dans la poitrine de Charlie et, sous le choc, j'acquiesçai.

« Oui, bien sûr », lui confirmai-je.

« O.K. Dans ce cas, rendez-vous dans ta chambre. Cette nuit. Trois heures du matin. »

Déterminé, le second né Weasley tourna les talons, me laissant sur place, pour le moins intrigué. Une lueur semblait s'être allumée dans ses iris.

§§§§§§§

Minuit vingt. Une heure. Une heure trente. Deux heures. Deux heures quarante. Le temps se déployait lentement et me paraissait de plus en plus lourd à mesure que je me tournais et me retournais dans mon lit, dans l'attente de l'arrivée de Charlie.

Je n'y avais pas pensé sur le moment, mais j'en avais eu la possibilité à force de regarder le plafond, par la fenêtre, ou en direction de Ron qui ronflait comme le plein mort qu'il était, à force d'apéritifs et de dinde fourrée, sans parler de l'Elixir d'hiver, le fameux vin sorcier au clou de girofle : nous risquions de le réveiller si nous discutions ici. À moins que Charlie vienne juste me chercher… mais pour aller où ? Et que dire aux autres si nous nous faisions prendre ? J'avais compris avec les années que je ne savais pas mentir, en tout cas pas en étant crédible, et je n'étais pas certain que Charlie veuille que son histoire s'ébruite. Même si ce n'était que de l'ordre de l'intuition, au vu des circonstances.

Je retins un soupir pour éviter de sortir Ron du sommeil. J'étais trop nerveux mais je m'empêchais tout de même de me lever et de faire les cent pas. De ce fait, j'étais tellement sur le qui-vive qu'il me fallut à peine une demi-seconde pour réaliser que la poignée de la porte de la chambre s'abaissait enfin.

Je sautai immédiatement sur mes pieds, si bien que Charlie sursauta en me voyant debout à moins d'un mètre de lui. Il se ressaisit pourtant rapidement et m'adressa un sourire crispé.

« Tu es réactif », réagit-il sur le ton du reproche et je pouvais deviner l'accélération des battements de son cœur.

« Je t'attendais », déclarai-je aussitôt.

Une étincelle illumina ses iris à cette affirmation. Soudainement, Charlie parut ragaillardi et se mit en mouvement, me dépassant et me laissant perplexe l'espace de quelques secondes.

Je me retournai, découvrant une trappe que Charlie abaissait dans un grincement. Mon regard glissa instinctivement en direction de Ron, dont les ronflements n'avaient pourtant pas essuyé une seule perturbation.

« Ne t'en fais pas. Il n'y a rien qui puisse le réveiller, à part peut-être l'odeur de nourriture. C'est à se demander pourquoi Helga Poufsouffle ne l'a pas revendiqué. »

J'esquissai un sourire, amusé.

« Probablement parce qu'il n'est pas très travailleur », rétorquai-je.

Charlie s'esclaffa d'un rire étouffé.

« Bien vu. »

Il se mit alors à grimper sur l'échelle qui menait au plafond, dans un silence particulièrement étonnant au vu du grincement ayant accompagné son abaissement.

Une fois arrivé en haut de l'échelle, Charlie se pencha, laissant apparaître son visage par l'ouverture.

« Tu viens ? »

De bonne grâce, je m'exécutai. Je gravis les échelons un à un, jusqu'à me retrouver dans ce que je savais être le grenier. Pourtant, dans l'obscurité, je ne discernais rien, sinon Charlie à deux pas de moi.

« Accio escalier escamotable ! » murmura-t-il.

En quelques secondes, dans un son métallique, nous nous retrouvâmes complètement dans le noir. Ce ne fut qu'en entendant Charlie lancer un Lumos ! que je me rappelai que j'étais un sorcier. J'en fis autant et sursautai en discernant un grognement inquiétant.

Je me retournai vivement, éclairant ainsi une masse crasseuse aux dents pointues. Il ne s'agissait évidemment que de la goule. Rassuré, je fis à nouveau face à Charlie, qui m'attendait. Je le suivis dans le fond de la mansarde, ignorant les gémissements de la créature.

Charlie s'arrêta quelques mètres plus loin et s'assit en tailleur. Je remarquai alors le petit meuble coincé entre le sol et le toit. On aurait dit une vieille table basse en bois de coffre, qui ne devait pas faire plus de trente centimètres de hauteur. Il possédait deux tiroirs dans sa longueur, terminés par des poignées en fer forgé. L'ensemble avait visiblement bien vécu mais, surtout, et je pus m'en rendre compte que parce que Charlie allumait une à une les six bougies qui l'entouraient, une pensine y siégeait.

Je repensai aussitôt à celle du défunt Professeur Dumbledore, bien que l'atmosphère soit ici bien différente. Tandis que mes souvenirs de sixième année me rappelaient un monument à la mémoire de l'œuvre sordide de Tom Jedusor, alors que cette nuit-ci respirait plutôt l'intimité. À l'abri des regards, dans un espace mal isolé et en proie au vent heureusement peu présent à ce moment-là, l'installation témoignait ici d'une ambiance calme, sans danger.

Charlie était néanmoins nerveux, je me rendis compte à ses mains tremblantes alors qu'il reposait sa baguette, dans un Nox ! à peine audible. Il prit une grande inspiration forcée, et je devinai son agitation intérieure.

Je me décidai finalement à le rejoindre et nos genoux se touchèrent. À ce stade, j'avais compris que nous allions voyager dans ses souvenirs et l'idée aurait pu en mettre mal à l'aise plus d'un.

« C'est la première fois que tu fais ça ? » murmurai-je, voulant le mettre en confiance.

« Amener quelqu'un ici ? »

« Oui », confirmai-je, patient.

Charlie acquiesça. La lueur des bougies accentuait ses traits fins et malgré son appréhension palpable, je le trouvai en harmonie avec l'ambiance bucolique. Je ne pouvais pas imaginer à quel point il était dans son élément en pleines montagnes de Rezerat, mais les lieux, ainsi aménagés, m'en donnaient pourtant une confirmation intuitive.

« C'est même la première fois depuis longtemps que je m'apprête à replonger dans mes souvenirs », soupira-t-il.

Il m'avait pourtant l'air habitué à venir ici. Étonné, mon expression me vendit. Charlie s'esclaffa.

« Je viens souvent ici », expliqua-t-il. « À chaque fois que je reviens au Terrier, du moins. Mais je n'ose jamais verser une seule fiole… Je crains d'être submergé par les émotions, tu vois ? »

J'acquiesçai à mon tour, la gorge soudainement nouée. Je parvins d'ailleurs difficilement à déglutir. Mes propres émotions avaient peu à peu éteint mes bougies intérieures. Est-ce que j'étais incapable d'affronter la réalité de ce que j'avais enduré, qui m'était destinée avant même ma naissance, et qui était celle d'affronter le plus grand Magie noir de tous les temps jusqu'à ce que mort s'ensuive ? Ou bien, tout simplement, une part de moi était-elle morte au deuxième Avada Kedavra ?

Je me l'étais souvent demandé, ça. Était-il possible qu'en tuant l'Horcruxe, qui renfermait toute la rage de Voldemort, ça ait également tué toute ma rage de vivre ?

« Oh oui, tu vois de quoi je parle », affirma Charlie. « Tu es déprimé depuis la fin de la guerre, ça se voit. »

Je restai coi de son affirmation aussi franche.

« Dans mon cas, ça a pris une plus grande proportion… C'est devenu psychosomatique. J'ai fait une adynamie. Celle des sorciers. »

« Une quoi ? »

Charlie tourna son visage vers moi. La partie droite de son visage se trouvait à présent dans l'ombre et j'eus la pensée fugace que je pourrais… Oh par Godric, je ne pouvais pas me laisser rattraper par ça. Pas maintenant. Je déglutis.

« L'adynamie des sorciers. C'est une forme de dépression qui finit par atteindre jusqu'aux capacités magiques », murmura Charlie, à la manière d'un secret que l'on raconte… une nuit, dans un moment intime. J'en frissonnai d'excitation. « C'est comme une infection. Ça t'affaiblit et tu t'éteins progressivement. Et si on ne fait rien, les dommages peuvent être irréversibles. »

Je tressaillis. L'idée me paraissait à la fois lugubre et terriblement plausible.

« Comment ça se manifeste ? » murmurai-je.

« Je vais te montrer… », affirma-t-il d'un air décidé. « Mais avant, je veux m'assurer d'une chose. »

« Laquelle ? » m'enquis-je aussitôt.

J'étais à présent fébrile à l'idée de découvrir ce que je pressentais comme étant un secret. J'avais l'impression que personne n'avait jamais partagé quelque chose de réellement intime avec moi. Certes, j'avais obtenu la confiance de nombreuses personnes, dormi dans le même dortoir que quatre autres sorciers de la même année, côtoyé Ron et Hermione dans une tente pendant la chasse aux Horcruxes et plusieurs fois occupé le lit de Ginny dans sa chambre d'apprentie poursuiveuse à l'École internationale de Quidditch. Mais en cet instant, mon cœur battait la chamade, impatient de découvrir les mystères d'une réalité qui n'était pas la mienne.

« Est-ce que tu seras là pour moi si je m'effondre ? »

Je le dévisageai, abasourdi. Ce n'était pas tellement parce que j'imaginais mal un grand gaillard comme lui éclater en sanglots, mais plutôt le naturel si troublant avec lequel il m'avançait cette possibilité. Possibilité qui ne m'avait absolument pas traversé l'esprit.

« Oh… je… oui, bien sûr. Mais… pourquoi ? Est-ce que ça risque de te perturber de revivre cette scène de l'extérieur ? »

« Plus que tu ne l'imagines... », répondit Charlie, énigmatique. Il fallait dire que la lueur dansante des bougies accentuait le sentiment. « Je ne... Ça fait tellement longtemps que je n'ai plus pu en parler à personne. Mais j'ai l'impression que je vais perdre la tête si je ne fais rien. »

Il soupira par le nez puis, pris d'un élan soudain, ouvrit les tiroirs d'un geste décidé.

À l'intérieur, des rangées entières de souvenirs qui semblaient appartenir à l'ensemble des Weasley. Une série en particulier attira mon regard. Dans une petite boîte ancienne, il y avait neuf fioles, toutes nommées par le prénom de chaque membre de la famille et la mention « Le Pacte de l'Oubli ».

« Tous les souvenirs que tu vois ici sont les seuls exemplaires. À l'exception du mien. C'est-à-dire que les autres n'en ont pas fait copie. Ils les ont retirés de leur mémoire. Et les ont remplacés par de pâles imitations. »

J'écarquillai les yeux de surprise.

« C'est possible, ça ? »

« Oui, bien sûr », lui assura Charlie. « Notamment par le biais d'une formule magique. »

Il pointa la fameuse boîte que j'avais repérée un peu plus tôt et en caressa l'intérieur du couvercle. La fameuse inscription, « Le Pacte de l'Oubli », s'anima comme des ondulations sur un lac tranquille.

« Je suis le seul détenteur du Souvenir du Pacte. Je me souviens de tout. Je me souviens des raisons. Je me souviens des circonstances. Je suis donc le seul à pouvoir faire éclater la Vérité. Et j'en ai marre d'être le seul à la porter. À faire semblant au quotidien que tout va bien alors que ces fioles renferment un drame que tout le monde ignore et a délibérément choisi d'ignorer. »

Un lourd silence s'abattit entre nous. Ma respiration me parut alors plus laborieuse et je dus m'y reprendre quelques fois avant de me rappeler que Charlie avait besoin de moi.

« Je te promets que je serai là si tes souvenirs sont difficiles à revivre », lui certifiai-je.

Charlie me renvoya un sourire crispé mais ses yeux, humides, semblaient me remercier.

« Bon, c'est parti alors », décréta-t-il.

Il prit l'unique fiole à son nom et, plutôt que de la verser dans la pensine, la glissa dans la poche de son sweat-shirt. Cela fait, il plaça sa baguette sur son front et commença à extraire de fins filaments de sa tempe. Au vu de ses grimaces de douleur, je devinai que le processus lui demandait des efforts de concentration.

Comme prises dans un brouillard, les images commencèrent à danser sous ses yeux. Je discernai tour à tour des arbres, l'intérieur du Terrier, le bureau du Directeur que je reconnaîtrais entre mille, et d'immenses étendues vertes.

Perdu à ma contemplation, je sursautai lorsque Charlie reprit la parole.

« Allons-y », dit-il en se relevant.

Sa voix était aussi tremblante que ses membres et je frémis intérieurement de le voir aussi vulnérable.

« Ensemble ? » lui proposai-je en lui tendant ma main.

« Ensemble », confirma-t-il avec plus de confiance.

Sa paume se referma autour de la mienne et nous fûmes aspirés dans la pensine.

§§§§§§

Charlie et moi fûmes transportés dans ce qui ressemblait à une clairière. De hauts arbres nous entouraient et je devinai que nous étions à Loutry Ste Chaspoule. La lumière était si éblouissante que je mis un moment à remarquer la forme humaine un peu en retrait, appuyée contre un tronc.

Curieux de reconnaître l'individu, j'avançai, la main de Charlie toujours dans la mienne.

La tignasse rousse ne permettait aucun doute quant au fait qu'il s'agissait d'un Weasley. Cependant, j'avais en face de moi un visage à peine familier, aux traits fins et recouvert d'une longue chevelure lisse, qui appartenait à un enfant indéniablement jeune et maigrelet. Je lui donnai tout au plus dix ou onze ans.

Mais le plus frappant, c'était son expression. Je n'avais encore jamais vu autant de tristesse chez quelqu'un de cet âge.

« C'est toi ? » demandai-je à Charlie en me tournant vers lui.

Je vis sa pomme d'Adam se soulever alors qu'il acquiesçait, définitivement pas en état de parler. Je décidai de lui laisser un peu de temps pour s'habituer aux lieux qui, outre le contexte des mémoires remplacées, n'avaient rien qui puisse indiquer un quelconque danger. Au contraire, on aurait dit un havre de paix.

Je pris soudainement conscience de ce que cela signifiait. Le Charlie du passé fuyait quelque chose. Il cherchait ici un apaisement qu'il ne trouvait pas à l'intérieur de lui.

« Tu étais déjà atteint d'adynamie à ce moment-là ? »

« Fort probablement », admit Charlie d'une voix rauque. « Mes souvenirs sont imprécis. J'ai juste la relative sensation que je venais très souvent ici. Tellement souvent que ma famille pensait que j'étais un aventurier. Ce qui n'est pas totalement faux en soi, c'est juste que... »

Il cessa de parler mais j'avais compris l'idée. Il n'était pas tout à fait ce que les autres Weasley imaginaient de lui.

« Tu avais quel âge à ce moment-là ? »

« Huit ans, dans les environs », murmura Charlie et son visage se ferma.

« Par Godric, comment peut-on renvoyer autant de mal-être aussi tôt.. », m'étonnai-je avec horreur.

Charlie soupira.

« J'ai fini par me faire un ami », dévoila-t-il en éludant le sujet. « Regarde. »

Je sursautai en réalisant que le décor avec quelque peu changé. Charlie semblait avoir légèrement vieilli et se trouvait à présent au centre de la carrière. Son visage était illuminé par la joie alors qu'il jouait avec un Croup au pelage beige et à l'allure vagabonde. Celui-ci était visiblement laissé à l'abandon.

« Je l'ai appelé Fellow Sufferer, mon compagnon de galère. On se voyait pratiquement tous les jours jusqu'à ce que je rentre à Poudlard. L'été qui a suivi ma première année, je suis revenu ici le cœur lourd, craignant de ne jamais le revoir. Et il m'avait attendu tout ce temps. »

« C'est beau », commentai-je en souriant.

J'approchai pour observer de plus près la scène, m'éloignant ainsi du Charlie adulte, jusqu'à approcher de sa version juvénile.

Je croisai alors un regard vide aux iris tirant sur le gris. Le détail, me prenant d'abord par surprise, me serra le cœur. Accroupi, je levai les yeux sur l'homme du présent.

« Ça a pris de l'ampleur », compris-je.

« Oui », approuva Charlie. « Je crois que ça a été le pire été de ma vie. »

« Pourquoi ? »

« Je vais te montrer un exemple parmi ceux qui n'ont fait que s'accumuler au fil du temps. »

Le décor autour d'eux devint brumeux et se modifia progressivement, jusqu'à faire place à quatre murs familiers.

§§§§§§

La cuisine du Terrier avait pris vie autour de Charlie et moi. Comme toujours, Molly s'affairait aux fourneaux et une délicieuse odeur de pâté en croûte s'élevait dans la maison. La seule différence, c'était que la mère lionne paraissait avoir vingt ans de moins.

Et comme pour confirmer mes pensées, le Charlie de l'époque entra alors dans la pièce déjà assombrie par le déclin de la journée. Il devait avoir six ans, tout au plus. Tout aussi gringalet que celui vu un peu plus tôt. Son style avait pourtant bien changé en l'espace de quelques années, et je m'étonnai de découvrir le plus jeune affublé d'une coupe au carré.

Il était étrange de réaliser que Charlie et moi nous trouvions dans la même maison, mais au sommet de celle-ci. Je n'étais moi-même pas encore né au moment où cet épisode avait eu lieu.

« Ah ! Ma Cha', ma chérie, tu es là ! » s'exclama Molly avec réprobation en le voyant entrer. « Je me suis demandé toute la journée où tu étais. Tu étais encore allée te promener du côté du ruisseau, c'est ça ? »

Je tournai la tête en direction du Charlie adulte en même temps que sa version miniature baissait la tête, honteuse.

« Oui, maman... », entendis-je et mes yeux s'exorbitèrent d'incompréhension.

Tandis que le Charlie du passé se faisait enguirlander par sa mère, apparemment morte d'inquiétude pour son petit, le sorcier en face moi évitait très clairement mon regard, préférant le carrelage de la cuisine.

Un long moment de lourdeur s'installa entre nous deux, et j'étais malgré tout complètement sourd aux propos de Molly, jusqu'à ce que l'enfant quitte la pièce et que, mu d'un instinct de protection inutile, je me résolve à le suivre.

J'arrivai dans la chambre de Charlie, décorée d'un fanion des Vagabonds de Wigtown d'un côté et de multiples étagères d'histoires en tout genre de l'autre. L'enfant se jeta dans le lit du côté du club de Quidditch et éclata en sanglots. Ses gémissements de douleur se répercutaient dans la chambre, fracassant mon cœur au passage.

Lorsque le Charlie de ma temporalité fit son apparition dans la pièce, mes propres larmes coulaient silencieusement le long de mes joues.

« Ta mère te prenait pour une petite fille », hoquetai-je. « C'est ça qui te tuait de l'intérieur. »

« Oui... », confirma Charlie en soupirant douloureusement. « Et elle n'était pas la seule. Tout le monde le pensait. »

Je restai interdit un moment, les larmes continuant à dévaler mes joues, comme en soutien avec le minuscule être recroquevillé dans son lit.

« Pourquoi ? Comment est-ce que… comment est-ce que c'est possible ? »

Charlie serra les poings et se frappa le front, puis commença à faire les cent pas dans la pièce.

« Comment c'est possible, oui ? Pourquoi on ne nous dit pas que c'est possible surtout ? » articula-t-il nerveusement.

« Je ne comprends pas », répondis-je, obnubilé par son mouvement incessant.

« Certainement parce qu'on ne t'en a jamais parlé ! » s'égosilla Charlie, sa voix se rompant sur la fin.

« Me parler de quoi ? » hurlai-je à mon tour, déchiré entre la vue d'un gosse qui avait mal et d'un adulte qui en gardait encore des séquelles.

Charlie s'arrêta brusquement et ses pupilles rougies se fixèrent dans ma rétine.

« De la transidentité ! Je suis transgenre, Harry ! »

Je le dévisageai, éberlué.

« Je ne sais pas ce que ça veut dire, Charlie. Je suis désolé, mais je ne connais pas ces mots. »

Charlie soupira longuement et s'assit sur le bord du lit de son frère aîné. J'essuyais alors rageusement mes joues humides et le rejoignis tandis qu'il prenait son visage dans ses paumes.

« Je ne sais même pas par où commencer. Ça fait tellement longtemps que je n'ai plus eu à expliquer tout ça... »

Dans un geste d'encouragement, je posai ma main sur sa jambe.

« Prends ton temps. Rien ne presse. Surtout si ça fait aussi longtemps que tu le dis. »

Charlie acquiesça en soupirant derechef. Son fardeau était visiblement lourd.

De longues minutes s'écoulèrent mais je pris mon mal en patience. Sa respiration laborieuse m'indiquait qu'il avait besoin de se concentrer, probablement pour éviter de se laisser dépasser par les émotions.

« Je suis né le 12 décembre 1972 », s'ouvrit-il au bout d'un intervalle de temps qui m'avait paru une éternité. « Bill avait déjà deux ans à cette époque, et même si mes parents voulaient une grande famille, ils rêvaient d'avoir au moins une petite fille. J'entends encore mon père raconter avec joie ce moment où il est sorti de la chambre d'hôpital en hurlant : « C'est une petite fille ! » S'il savait... »

« Est-ce que… est-ce que tu veux dire que tu n'es pas biologiquement un garçon ? » me risquai-je, n'étant pas certain d'utiliser les bons termes.

« Oui, on peut dire ça. La réalité, c'est que le sexe biologique et le genre n'ont pas grand-chose à voir, mais oui, tu as compris l'idée », déclara-t-il.

Une masse sembla lui tomber dessus et il déglutit.

« Quand est-ce que tu as compris que… que tu… que tu n'étais pas une fille ? »

« Je ne sais pas exactement… Je… heu... », bafouilla Charlie. « Je sais juste que j'étais affreusement malheureux et que je passais mon temps à fuir cette maison qui grouillait de gens qui ne me comprenaient pas. Mais comment auraient-ils pu ? Moi-même, j'étais un chaos d'incertitudes. »

« Personne ne s'en est jamais douté ? »

« Ginny, oui », rigola Charlie avec des trémolos dans la voix. « Un jour, elle devait avoir quatre ans… non trois... elle est venue ici, dans cette chambre, elle s'est assise sur mon lit pendant que je jouais avec une balle en caoutchouc que j'avais ensorcelée pour pouvoir m'entraîner à la rattraper au vol. Elle m'a regardé et elle m'a dit, très sérieusement : « Moi, je suis une petite fille. Pas une petite fille qui fait des couettes et qui pleure tout le temps. Mais toi, t'es pas une petite fille, et tu pleures tout le temps, pas vrai ? ». Je n'ai même pas su quoi lui répondre tellement j'étais choqué. »

Je l'écoutais, absorbé par son récit.

« C'était juste avant ma première rentrée à Poudlard. Ça a définitivement touché quelque chose puisque le matin du grand départ, je me suis réveillé avec les cheveux coupés courts… une coupe comme on dirait à la garçonne. Ma mère a paru étonnée, mais elle a supposé à l'époque que « je voulais me faire belle pour la rentrée ». Elle s'est toujours voilé la face... »

Charlie se redressa quelque peu, son menton cette fois en appui sur ses avant-bras. De mon côté, je retirai ma main de sa cuisse et je m'assis en tailleur, le buste tourné vers Charlie, qui poursuivit son histoire sans plus se préoccuper de moi.

« Sur le quai 9 3/4, j'ai serré les dents tandis que ma mère me criait des « tu vas me manquer, ma chérie ! » et des « écris-moi, Cha' ! ». Mais pendant qu'elle pleurait, j'étais pris d'un élan nouveau. J'ai rapidement semé Bill et je suis parti de mon côté, cherchant une personne avec laquelle me lier d'amitié. Je suis alors tombé sur une autre camarade de première année. Ou plutôt, c'est elle qui m'est tombé dessus. »

« Tonks », devinai-je.

« Oui », rit doucement Charlie. « On a fini par se trouver un compartiment où se trouvaient déjà Patrick Fincher, Anna et Lucy Hurst. Deux d'entre eux seront de futurs joueurs de Quidditch, tout comme moi. Ça a d'ailleurs très vite été un sujet de conversation. Et je… je ne leur ai pas dit. Ils m'ont tous pris pour un garçon et je n'ai pas démenti. C'était tellement magique… pour la première fois, je pouvais être moi-même. »

« Ils n'ont pas su ? » lui demandai-je.

« Non. Par contre, ça a fini par remonter aux oreilles de Bill… et de la Professeure McGonagall. »

J'eus un temps d'arrêt, soudainement effrayé par la suite.

« Qu… qu'est-ce qu'il s'est passé ? »

Charlie tourna la tête dans ma direction et me sourit avec gratitude.

« Je vais te montrer. »

Il se leva, donnant ainsi vie à ses mots. Le décor disparut à nouveau dans une sorte de brume et j'eus juste le temps de jeter un dernier coup d'œil au Charlie de six ans avant qu'il disparaisse avec le reste du souvenir.

§§§§§§

Charlie et moi nous démenâmes tant bien que mal pour trouver le frêle Charlie de première année dans la foule des nouveaux élèves qui s'entassaient devant les portes de la Grande Salle.

La sensation était étrange. J'avais l'impression de revivre mon premier jour à Poudlard, attendant avec anxiété la suite, persuadé que l'on allait m'annoncer qu'il y avait erreur, que je n'étais pas un sorcier et que je devais rentrer chez moi. Je trépignai même d'impatience en écoutant la Professeure McGonagall nous annoncer la suite, puis nous entrâmes par les immenses portes, parcourant la Grande Salle sur toute sa profondeur.

Je sentais les regards des autres élèves sur moi, n'en reconnaissant aucun, apercevant malgré tout la chevelure rousse de Bill, et je me fis la réflexion que l'on pouvait se sentir observé alors même que personne ne pouvait objectivement nous voir.

Le groupe s'arrêta et je vis Dumbledore se lever, son visage étiré par un mince sourire jovial. La vision du défunt directeur me noua littéralement la gorge les images de sa mort, de son corps tombant lâchement dans le vide et le désespoir qui avaient suivi, se ravivèrent à mon esprit, se mêlant étrangement avec le goût de la bile dans ma gorge, pour le sentiment de traîtrise qu'il me laissait.

Je fus tellement obnubilé par mes propres ressentis que son discours m'échappa totalement et que j'en oubliai temporairement où je me trouvais et pour quelles raisons. Un coup d'œil à Charlie me ramena au moment présent, ou plutôt au moment de sa répartition, pratiquement quinze ans auparavant.

Il était visiblement tendu en regardant son petit onze ans avancer lentement vers le Choixpeau magique, qui commença à marmonner doucement…

« Oh oh oh ! Un deuxième Weasley ! », dit-il et je compris que je l'entendais car nous étions dans le souvenir de Charlie. « Je perçois beaucoup de courage… oh ça, oui… Mais aussi de l'audace… mêlée à la peur de se dévoiler… Je ne vois aucun doute à t'envoyer à… GRYFFONDOR ! »

La Salle explosa en applaudissement et dans la cohue générale, je vis Charlie rejoindre sa table. Bill arriva rapidement près de lui et lui tapa gentiment l'épaule, comme heureux de l'accueillir parmi les siens.

La scène se brouilla momentanément et ils firent un saut dans le temps. C'était un matin, dans un coin de la salle commune. Charlie regardait tranquillement ses camarades de maison s'éveiller. Il semblait presque… soulagé. Son expression changea soudainement lorsque Bill descendit et se dirigea aussitôt vers lui. Le Charlie actuel se tendit également, et je me rappelai brutalement ce qu'il m'avait dit un peu plus tôt : Bill avait fini par apprendre qu'il ne s'était pas présenté en tant que deuxième née des Weasley, mais plutôt comme deuxième né…

« Charlie ? » lui demanda-t-il et celui-ci sembla se recroqueviller sur place.

Le Bill de quatorze ans se figea, surpris.

« Hé ! Tout va bien, Charlie. Je… je suis ton frère, je ne te veux pas de mal d'accord ? »

Charlie ne répondit pas mais ne le lâcha pas du regard pour autant, attendant la suite.

« O.K. », continua Bill en se rapprochant, de manière à pouvoir baisser le son de sa voix. « Pourquoi tu as dormi dans le dortoir des garçons ? »

Charlie ne sortit pas de ton mutisme.

« Allez, dis-moi ! Je te promets que je dirais rien aux parents ! »

Charlie soupira.

« Tu jures ? »

« Mais oui ! J'ai jamais dit que tu allais à la clairière quand maman te cherchait ! Pourquoi je cafterai maintenant ? »

Charlie se détendit quelque peu.

« Bon d'accord, mais tu te moques pas ! »

« Non ! Et bois d'aulne, bois de cèdre, si je mens, je deviens un Mage noir ! »

« O.K., O.K. Mais crie pas », abdiqua Charlie. « Je voulais pas aller avec les filles. »

« Pourquoi ? »

« Parce que… j'en suis pas une ? »

Il y eut un silence pendant lequel ni les deux frères ni les deux adultes n'osèrent émettre un son puis…

« Oh… vraiment ? » réagit Bill, hésitant.

« Tu le dis pas à maman hein ! »

« Non mais Charlie… tout le monde va finir par comprendre que... »

« Que quoi ? » rétorqua le plus jeune, les larmes aux yeux. « Que j'ai pas de truc entre les jambes ? Je sais mais… je peux pas… je peux pas… faire autrement... »

Il baissa la tête et renifla bruyamment.

« Je veux pas que les autres sachent non plus… Je veux pas qu'on croie que je suis pas comme eux... »

« Je ne dirai rien », promit Bill.

« Tu vas dire quoi à tes copains ? Je suis sûr que tu leur as dit que t'avais une petite sœur qui devait rentrer à Poudlard cette année... »

Bill haussa les épaules.

« S'ils en parlent, je leur dirais qu'ils ont du mal comprendre », déclara Bill. « Qu'ils ont dû confondre parce que j'ai bien une petite sœur mais qu'elle est bien trop jeune pour entrer à Poudlard. Et c'est vrai, Ginny n'a que trois ans ! »

« Merci... », chuchota Charlie en levant des yeux humides dans sa direction.

« Sèche tes larmes maintenant, sinon tout le monde va penser que je tyrannise mon petit frère ! » s'esclaffa Bill.

Le regard que lui lança alors Charlie valait tous les Gallions du monde, et malgré la requête de son grand frère, il pleura de plus belle. Son soulagement était perceptible.

Avant même que je puisse comprendre ce qu'il se passait, le décor changea de nouveau.

§§§§§§

Cette fois, je reconnus le bureau directorial. La Professeure McGonagall se tenait debout sur la droite, à deux pas du perchoir de Fumseck. Elle observait Charlie, l'air sévère, les bras croisés sur sa poitrine. L'enfant se tenait dos à nous, et je pouvais simplement voir sa tête baissée et ses mollets qui se balançaient nerveusement. Dumbledore, lui, ne se départait pas de son sourire et de son regard bienveillant.

« Eh bien », commença le vieil homme. « Minerva, ma chère, si vous m'expliquiez pour quelle raison vous vouliez que je rencontre cette jeune personne. »

« J'ai appris que Miss Weasley fréquentait le dortoir des garçons et ce, depuis le début de l'année scolaire », dévoila la titulaire de Métamorphose.

« Ah vraiment ? » releva Dumbledore, amusé. « Et si nous laissions Charlie s'exprimer à ce sujet ? Est-ce vrai ? »

La nuque de Charlie se releva légèrement, risquant à peine un coup d'œil par-dessus le meuble en bois ciré.

« Oui, Professeur », murmura-t-il d'une voix tremblante.

« Comment est-ce possible ? N'y a-t-il pas eu un problème avec le nombre de lits ? » s'étonna le Directeur.

« Non », croassa Charlie. « Aucun lit n'a manqué chez les garçons, et je n'ai entendu aucune fille parler d'un lit en trop. »

« C'est fascinant ! » s'exclama Dumbledore. « Absolument fascinant. »

Charlie se redressa davantage, et je devinai sa stupéfaction, ayant moi-même eu affaire aux excentricités à répétition du vieil homme.

« Monsieur le Directeur », intervint McGonagall, dont les lèvres émirent un petit son aigu en se pinçant. « Il s'agit d'une infraction au Règlement. »

Dumbledore lui accorda son attention et la douceur de ses pupilles bleues.

« Je ne pense pas, Minerva », la contredit-il. « Il semblerait que Monsieur Weasley ici présent ait été attendu dans le dortoir et que sa place s'y trouve, en réalité. Sinon, comment expliquer que son lit se soit trouvé dans le dortoir des garçons ? La magie fait bien les choses, si vous voulez mon avis. »

La sorcière ouvrit la bouche pour lui répondre, mais la referma finalement, à court d'arguments ou bien prise au dépourvu.

Dumbledore reporta son attention sur Charlie.

« Ai-je bien compris la situation, Charlie ? »

« Heu… Oui, Professeur », répondit Charlie, des trémolos dans la voix.

« Parfait alors. Il n'y a aucun problème dans ce cas. »

La Professeure McGonagall décroisa les bras.

« Comment allons-nous faire, Albus ? » s'inquiéta-t-elle. « Cet enfant… Monsieur Weasley… va grandir. Sa puberté ne se déroulera pas comme celle des autres élèves. Du moins, pas de la manière attendue. »

« Chaque chose en son temps, ma chère », lui assura Dumbledore d'une voix calme et ralentie. « Chaque chose en son temps. À moins que Monsieur Weasley ici présent se soit déjà posé la question, auquel cas nous pourrions déjà en discuter. »

Charlie secoua la tête.

« Bien. S'il en est ainsi, je suggère de modifier tous les registres qui mentionneraient une quelconque appartenance à la gent féminine. Sauf demande express de notre ami, nous devons être les seuls au courant de la situation, afin de lui assurer une protection », décida Dumbledore. « Quant à vous, Monsieur Weasley, sachez que vous pouvez trouver en votre directrice de maison, ainsi qu'en moi-même, une aide à tout instant. N'hésitez pas. »

Charlie hocha plusieurs fois la tête, n'en revenant probablement pas.

« Bien, je pense que ça sera tout pour aujourd'hui. Assez d'émotions !Vous pouvez disposer. »

Charlie se leva, chancelant quelque peu. Il passa devant sa version du futur et moi-même, les traits de son visage exprimant un choc non dissimulable, avant de piler et de faire brusquement volte-face.

« Professeur ? »

« Oui, Charlie ? »

« Est-ce que… que vous pourriez ne rien dire à mes parents ? Je… je ne suis pas prêt… je crois... »

Dumbledore lui renvoya un immense sourire, qui acheva de me perdre. Je retrouvai dans cet homme la sécurité et l'apaisement qu'il m'apportait alors que j'avais le même âge que le Charlie du souvenir.

« Bien sûr. Bien sûr. Prends ton temps. »

Je fus à peine surpris par le changement de pronom, du vouvoiement au tutoiement, preuve que le Directeur s'était pris d'affection pour le jeune Charlie.

Le décor s'embruma encore, et je sentis étrangement l'ambiance se modifier pour devenir plus lourde.

§§§§§§

Au premier abord, je ne compris pas le contraste entre ce qui se déroulait et la lourdeur qui régnait.

Tous les Weasley étaient réunis autour de la table de la cuisine, à l'exception d'Arthur, qui arrivait avec un immense gâteau surplombé d'un huit. Ils scandaient un Joyeux anniversaire, Ginny de façon totalement désordonnée mais joyeuse.

Puis mon regard tomba sur Charlie. Recroquevillé en bout de table à côté de Bill, du côté de la chaise vacante de son père, tout son être criait « s'il vous plaît, ne faites pas attention à moi ». Il avait laissé pousser ses cheveux depuis sa première année, juste assez pour pouvoir les rassembler en une queue.

Il ressemblait à un gamin de treize ans extrêmement timide. Pourtant, si Ginny fêtait ses huit ans ce jour-là, il devait en avoir trois de plus, et l'impressionnante carrure de Bill ne faisait que le confirmer.

Le moelleux aux fraises, coupé en neuf parts, atterrit devant chacun des membres de la famille, mais j'étais comme hypnotisé par l'expression de mal-être évident de Charlie.

Sans aucun doute, l'adynamie des sorciers avait fait son œuvre. Il était diminué, affaibli, meurtri. Il semblait également épuisé par un poids invisible sur ses épaules, et il jeta à peine un œil au contenu de l'assiette devant lui. J'aurais même juré qu'il en avait des hauts le cœur.

« Charlie, ma chérie, mange. Déjà que tu as la peau sur les os ! » s'exclama Molly de l'autre bout de la table.

Je vis littéralement les deux Charlie se tendre en même temps. À défaut de pouvoir soutenir l'adolescent, je m'approchai du plus âgé et glissai ma main dans la sienne. J'avais un mauvais pressentiment, si bien que je déglutis péniblement.

Le plus jeune se força néanmoins à piquer dans son gâteau et porta sa fourchette à la bouche. Je crus qu'il allait vomir et je me sentis affreusement mal pour lui, ma cage thoracique dans un étau.

« Et puis tiens-toi droite aussi ! » soupira Molly. « Quel exemple tu donnes à ta petite sœur ! »

Comme Charlie ne réagissait pas, elle en enchaîna.

« Mais pourquoi tu n'es pas un peu plus féminine ? C'est à force de traîner avec la petite Tonks ça, j'en suis sûre ! » s'insurgea-t-elle. « Sa mère a beau être adorable, trop vouloir couper avec les traditions familiales, ça crée des extrêmes… C'est triste… Aucun homme ne voudra de toi comme ça... »

« Qu'est-ce que tu en sais ? » répondit alors le Charlie du souvenir. « Et puis peut-être que ce sont les filles qui m'intéressent… ou pas... »

La scène se figea, laissant quelques fourchettes en suspension. Les jumeaux qui riaient entre eux cessèrent tout à coup et on ne les entendit plus. La poigne autour de ma main se resserra.

« Allons bon », rétorqua Molly. « Toujours quelque chose à répondre. Tu es insolente, Charlie. Et tu me fatigues avec ta mauvaise humeur. On ne peut jamais rien te dire. »

L'adolescent baissa la tête vers son assiette et se plongea dans un mutisme douloureux. Il avait considérablement pâli. Et moi, j'en avais les larmes aux yeux, j'étais révolté. J'avais envie de crier à tout le monde de voir les choses, qu'elles étaient pourtant évidentes. Mais elles ne l'étaient peut-être pas. En revanche, moi, j'étais obsédé par la souffrance explicite qui transpirait par tous les pores de Charlie.

Un bruit métallique me fit sursauter. Charlie écrasa pratiquement mes doigts. Je compris d'où il venait en suivant le mouvement de tête de Bill, car personne d'autre ne semblait en avoir trouvé l'origine : Charlie.

Il s'était redressé et levait la tête bien haute, comme pour se donner du courage, bien que je le vis nettement déglutir.

« En fait, ça fait surtout trop longtemps que je me tais », déclara-t-il d'une voix tremblante, tirant sur les aigus.

« Ah, tu vas enfin parler. Pour me dire à quel point je suis une mauvaise mère ? Je sens que c'est ce que tu penses, Charlie. »

« Maman, laisse-le parler », intervint Bill.

Molly lui lança un regard courroucé mais se tut.

« Je n'ai pas dit ça, mais il y a des choses qui sont difficiles à dire, maman. »

« Tu sais très bien que l'on peut tout se dire dans notre famille. Je ne vois vraiment pas ce qui te retient », répliqua vivement Molly.

« Maman ! » intervint à nouveau Bill.

« Quoi ? Arrête de la protéger, ce n'est pas nécessaire ! D'ailleurs, arrête aussi de lui donner tes vêtements trop petits, ça ne lui va absolument pas. Elle flotte littéralement dedans, on ne voit plus ses formes », soupira Molly. « Tu es un si joli bout de femme, pourtant... »

Le silence se fit, et je remarquai alors que Charlie s'était levé, le visage déformé et rougi de honte. Il pleurait.

« Je ne suis pas ce que tu crois ! Je ne suis pas ce que vous croyez, tous ici ! Je suis… Je suis... »

Les larmes dévalaient le long de ses joues et je me rendis compte que moi-même, je voyais flou.

« Eh bien vas-y ! Dis-le ! Tu es lesbienne, c'est ça ? Franchement, je me demande bien ce que j'ai pu rater dans... »

« Je suis un homme! » hurla Charlie. « Et je n'en peux plus que tu me parles comme si j'étais ta petite fille ! »

« Tu es encore un enfant, Charlie ! Tu ne peux pas savoir ce que tu es ! Tu n'as même pas essayé. Qu'est-ce que cette attitude ? À renoncer à ce qu'il y a de plus beau en toi sans même... »

« Ce n'est pas parce que tu as toujours vu une fille en moi que... »

Molly se leva à son tour, rouge de colère, et Charlie broya ma main dans la sienne.

« Tu es une fille ! Maintenant, tu ne te rassieds et tu manges ton dessert, plutôt que de gâcher la fête d'anniversaire de Ginny ! »

Charlie resta debout, regardant fixement sa mère. Ses iris tempêtaient pour lui, dans un mélange de souffrance et de rage.

« Charlie », le rappela à l'ordre la lionne.

« Non, je ne me diminuerai plus », objecta-t-il.

« Tu exagères. Comme si quelqu'un te diminuait ici ! Et puis tu n'arriveras jamais à ce que tu veux, c'est impossible. »

« Ah oui ? » s'égosilla Charlie. « Alors comment tu expliques que toute l'école sait depuis ma première année et que ça se passe bien ? HEIN ? »

Les yeux de Molly s'exorbitèrent.

« Tu veux dire que tu as menti à Poudlard ? Comment les professeurs… ? Et à nous, depuis toutes ces années... »

« Même la direction le soutient », affirma Bill. « Il ne reste plus que nous. »

« Tu as menti à tout le monde », conclut Molly d'une voix blanche en ignorant son aîné. « En plus de ne pas nous faire confiance, tu es une menteuse, Charlie, tu... »

Charlie tapa du poings sur la table, faisant sursauter tout le monde.

« Je suis un menteur si tu veux ! Mais certainement pas une menteuse. Et si j'ai menti à quelqu'un, c'est à toi, parce que tu es une mère affreuse, qui dit toujours qu'on peut lui parler et qui n'écoute rien quand on lui parle, parce qu'il n'y a que sa vision des choses qui compte ! »

Molly se laissa retomber sur sa chaise, sous le choc.

« J'aurais aimé que tu ne naisses jamais comme ça, Charlie. »

Charlie délaissa ma main. Et avant que je puisse esquisser le moindre mouvement, la brume tomba comme un corps d'un balais et je fus aspiré en-dehors de la pensine.

§§§§§§

Il fallut quelques instants à ma vue pour retrouver les détails de l'environnement. Nous étions de retour dans le grenier, avec les grognements de la goule en fond et les températures qui descendaient sous le zéro. Charlie et moi nous faisions face, et ses deux têtes de plus m'obligèrent à lever la mienne pour réaliser qu'il regardait dans le vide.

« J'ai pas eu le temps de déverser la fiole », murmura-t-il, des sanglots dans la voix. « J'ai pas pu et quand j'ai voulu… il était trop tard… la brume… et nous voilà ici. »

Malgré sa taille et la carrure qu'il avait gagnées au fil des années, Charlie respirait la vulnérabilité. Je revis l'enfant, s'isolant dans la forêt, puis pleurant dans sa chambre. Le prépubère, annonçant à son grand-frère, avec beaucoup d'appréhension, qui il était réellement. Le même, surpris de la réaction de la Direction. Puis l'adolescent, explosant sous l'effet du trop-plein. Et enfin, l'adulte, qui avait trop longtemps porté ce poids sur ses épaules.

« Comment on en arrive à garder tout ça pour soi pendant vingt-six ans ? » m'étonnai-je.

« Parce qu'on laisse passer trop de temps, justement », répliqua Charlie, avec une tension explicite.

Ses pupilles brillaient. La douleur était là, comme elle l'avait toujours été.

« T'es un mec incroyablement courageux, Charlie. »

« Tu parles », me contredit-il avec un soupir. « Je mérite clairement pas ma place dans les rangs de Godric Gryffondor. »

Je secouais la tête.

« Au contraire, je ne connais personne capable de porter ça aussi longtemps », lui assurai-je.

« Ah oui ? Et toi ? »

Je me figeai. J'eus une première pensée fugace pour Seamus Finnigan quand, en cinquième année, il n'avait pas cru au retour de Voldemort… ça m'avait fait un mal digne d'une pétarade de Scroutt à pétard. J'en eus une seconde pour Drago Malefoy quand, en sixième année, je l'avais mortellement touché avec un Sectumsempra… réaliser que j'avais pu être dépassé par un mélange d'émotions indescriptibles au point de lui causer cela… ça avait tout simplement été intolérable. Ensuite, il y avait eu Ginny, notre baiser, notre histoire, et j'avais refoulé tout ça. Parce qu'en dépit de mes doutes, j'avais pu me reposer sur les sentiments que j'éprouvais pour elle.

« Il me semblait bien », trancha Charlie.

« Comment… comment est-ce que tu sais ? » hésitai-je.

« Je ne sais rien », admit Charlie. « En revanche, je vois. Je vois que tu caches quelque chose, peut-être même que tu te le caches à toi-même. Je l'ai vu dans ton regard, toute la soirée. À la manière dont tu fixais les autres sans réellement les voir. À hocher la tête et à forcer le sourire sans que ta légèreté atteigne ton regard. Je ne suis même pas certain que tu suivais une seule conversation. »

Charlie prit une grande inspiration, puis expira sèchement.

« J'ai été lâche, Harry, parce que je me suis dit que si quelqu'un pouvait comprendre, alors ce serait toi. »

Nos regards se croisèrent et s'accrochèrent, longuement. Puis j'acquiesçai, plusieurs fois. Il me tendit la main.

« Amis ? »

Je n'hésitai pas une seule seconde. Je pris sa main et tirai sur son bras pour provoquer un rapprochement. Charlie tomba littéralement dans mes bras et je le serrai fort.

« Je suis touché d'avoir été le dépositaire de ton secret. Mais je crois sincèrement qu'il va continuer à te ronger si tu ne le fais pas éclater », affirmai-je.

« Tu crois vraiment ? »

« Oui. »

Charlie s'éloigna de moi et je le vis sortir la fiole qu'il avait glissée dans sa poche cette nuit-là. Il l'observa avec insistance, comme s'il espérait qu'elle lui parlerait. Ou peut-être comme s'il lui disait au revoir pour la dernière fois.

« Personne ne s'en souvient », murmura-t-il. « C'est comme si j'avais tout inventé. Mais les preuves sont là. La Vérité est là. »

« Oui », confirmai-je. « Et cette armoire de souvenirs en est la preuve. Maintenant, tu mérites d'être libre, Charlie. »

« Tu as raison », décida-t-il.

Il caressa une dernière fois l'inscription sur l'étiquette, avant de la laisser tomber sur le sol dans un bruit de verre. Le liquide se répandit et, avec lui, les vapeurs de souvenir d'un pacte qui se brisait.

Obliviate pactum… vere pacem… Obliviate pactum…

§§§§§§

Six mois plus tard…

« Tiens », fait Charlie en me présentant une Bièraubeurre.

« Merci », dis-je en l'attrapant.

Il s'assied alors à côté de moi et le silence prend sa place, s'allonge, sans que cela soit gênant.

Nous nous trouvons actuellement dans les montagnes de Rezenet, en pleine campagne roumaine. La verdure s'étend à perte de vue, et le paysage a un côté apaisant qui me rappelle la forêt de Loutry Ste Chaspoule.

Je suis là depuis trois heures, et je comprends pourquoi Charlie a fait de cet endroit son refuge. Trop calme pour moi. Mais définitivement une terre promise pour celui qui a besoin de se construire une nouvelle vie, loin de tout ce qui lui cause de la souffrance. Même si le passé finit toujours par nous rattraper, tant qu'on n'a pas tout réglé avec lui.

« Je suis flatté que tu choisisses de passer ta semaine de vacances avec moi », révéla Charlie, rompant le silence. « Tu n'aurais pas plutôt préféré les passer avec Terence ? »

Son rire résonne alors dans la plaine et je rougis.

« Je le vois déjà tous les jours à la caserne », marmonné-je.

J'ai finalement décidé de m'inscrire à la formation d'Auror qui a débuté au moins de janvier, à la grande joie de Ron, et au plus grand soulagement de Hermione. Là-bas, j'ai rencontré, ou plus tôt retrouvé Terence Higgs, l'ancien Attrapeur de l'équipe de Serpentard, de six ans mon aîné, et déjà Auror depuis quasiment autant d'années.

Au départ une simple camaraderie, Terence est rapidement devenu plus, beaucoup plus. Je n'irai pas jusqu'à prétendre que notre histoire durera mais, pour l'heure, je profite de chaque instant. Et d'ailleurs, j'ai arrêté de fumer cette saloperie de Knockturn Smokey, preuve que la dépression ne me grignote plus de l'intérieur.

« D'ailleurs, tu ne m'as pas raconté comment Ron l'a pris », souligna Charlie.

« C'est vrai. Et ça s'est très bien passé, en fait », résumé-je. « Dans un premier temps, il m'a demandé ce que je faisais de Ginny, et je lui ai rappelé que j'avais rompu avec elle juste avant de rentrer à l'École des Aurors. Il a juste dit « ah oui, c'est vrai ». »

Je pouffe, me rappelant son expression ahurie et le haussement d'épaules qui avait suivi.

« Il y a eu quelques rumeurs dans le groupe des Aurors élèves quand j'ai commencé à fréquenter Terence. Ron est très vite intervenu en demandant qui avait un problème avec moi. Personne n'a osé répliquer. Il faut dire que sa carrure a de quoi en impressionner plus d'un. »

Je ris et l'hilarité de Charlie vient se mêler à la mienne.

« C'est vrai que Ron était déjà fameusement grand et costaud, mais depuis vos entraînements... », commenta Charlie en sifflant. « Il y a de quoi être jaloux. »

« Oh ne t'en fais pas, tu n'as rien à lui envier », lui assuré-je.

Il me sourit. Son visage est lumineux et n'a plus rien à voir avec celui que j'ai découvert un beau soir d'hiver, dans le grenier froid du Terrier.

« Je suis content que ton coming out se soit bien passé. J'avais un peu peur pour Ginny, je t'avoue. Elle t'aimait depuis… littéralement toujours. Mais c'est une femme forte, aucun doute là-dessus. »

Je perds quelque peu de ma gaieté. Bien que tout se soit effectivement bien passé, j'ai également fait beaucoup de peine à Ginny. Malgré tout, elle s'en doutait. Elle me l'a dit tout de suite : « Ça fait un moment que ça ne va plus entre nous. Et honnêtement, que tu sortes avec des hommes ou des femmes, ou les deux, ça ne change pas grand-chose au fait que cette rupture est ce qu'il y a de mieux pour nous. »

Songeant à mon coming out, je repense à celui de Charlie. Le lendemain de cette fameuse nuit dans le grenier en faisait en quelque sorte office pour Charlie.

Après la destruction de la fiole de Charlie, il s'est produit quelque chose de plutôt… surprenant. Probablement dû au fait que je ne connaissais rien à ce Pacte de l'Oubli. Quoi qu'il en soit, le matin même, tout le monde s'était levé avec une expression étrange. Charlie et moi n'avions pas pu fermer l'œil, à la fois trop excités et trop tendus par les nouvelles perspectives.

Puis Percy l'avait ouvertement dévisagé, avant d'avouer :

« Pourquoi je n'arrive pas à me souvenir de toi avant tes dix-sept ans ? Je sais qui tu es, je sais que tu es mon frère, mais avant ça… c'est comme si on n'avait pas grandi ensemble. Comme si tu étais soudainement apparu dans nos vies à ce moment-là. Et j'ai la désagréable sensation que ce n'était pas comme cela hier encore. »

Tout le monde avait alors échangé un regard, et l'incertitude se lisait dans leurs traits. Moi, j'avais discrètement glissé ma main dans celle de Charlie, avait exercé une légère pression pour lui rappeler que j'étais là, puis l'avait retirée.

À ce moment-là, Molly avait annoncé, les yeux remplis de larmes :

« Moi non plus. Je ne me rappelle plus de mon propre fils. »

Les différents membres de la famille avaient chacun à leur tour manifesté leur absence de souvenirs. Suite à cela, Charlie avait indiqué qu'il savait comment ils pouvaient récupérer leur mémoire. Il leur avait rendu leurs fioles. Toutes, sans exception.

La récupération et la ré-assimilation des pans de vie s'étaient fait dans le plus grand des silences. Bercées d'incompréhension. Puis, peu à peu, d'une réelle lourdeur. Chacun prenait l'ampleur de la situation, des années passées avec un mensonge. Avec l'ignorance d'un désastre.

Charlie s'était d'abord tourné vers Bill. Son premier soutien.

Son aîné l'avait regardé. Une unique larme avait coulé le long de sa joue. Il s'était excusé d'avoir laissé cela se produire. Et Charlie l'avait simplement remercié d'avoir toujours été là pour lui. Les deux frères étaient tombé dans les bras l'un de l'autre, sous le regard attendri de Fleur.

Ce fut ensuite au tour de Ron et de George, qui lui donnèrent une accolade.

« Tu seras toujours notre frère, tu le sais, ça ? » lui promit George. « Et Fred aurait dit la même chose. »

« Ouais », renchérit Ron.

Ginny avait attendu derrière eux et avait dévoilé :

« Je l'avais toujours senti. Mais c'est pas bien important, parce que je t'aime et je t'aimerai toujours. »

Charlie reniflait quand elle le serra contre lui.

Percy fut le dernier de la fratrie à se présenter. Il lui dit juste :

« Ça ne change définitivement rien. »

« Merci. »

Arthur lui frappa l'omoplate en lui parlant d'une voix larmoyante.

« Mon fils. »

« Papa. »

Ils se sourirent.

Enfin, vint le moment où Molly fut la dernière. Elle dévisagea longuement Charlie. Elle s'approcha enfin de lui. Tout ce qu'elle put dire fut à la fois inattendu et difficile à entendre.

« J'avais pris la meilleure décision qui soit, pour toi. Je n'aurais pas pu renoncer à te voir comme ma fille. Maintenant, j'ai pratiquement dix ans de souvenirs de toi en tant que fils. J'espère que tu comprends que l'amour d'une mère n'a pas de limites. Je n'avais pas le choix, pour ton propre bien. »

Charlie n'avait pas répondu. Il était rentré en Roumanie quelques jours plus tard et chacun avait repris sa vie.

Me reconnectant au moment présent, je tourne la tête en direction de Charlie.

« Ton propre coming out a été particulier », dis-je. « Ça a définitivement changé l'image que j'avais de Molly. Ça va mieux avec elle, d'ailleurs ? »

Charlie soupira longuement.

« Oui… et non. Ma mère est toujours persuadée d'avoir fait ce qu'il fallait. Elle nie les conséquences que ça a pu avoir sur moi et sur ma santé mentale. »

« Objectivement, il est possible qu'elle le croie vraiment. »

« Oui, c'est possible. Mais ça n'empêche pas que je lui en veuille. C'est elle qui a forcé la main à tout le monde avec ce Pacte, pour oublier. C'est à cause d'elle que j'ai dû vivre ma transition hormonale, puis chirurgicale, totalement seul. Et surtout, je n'oublie pas les mots assassins qu'elle a pu me cracher au visage avant que je lui révèle qui je suis, et encore après, quand j'ai décidé de partir loin d'elle », expliqua Charlie, acerbe. « Elle m'a fait beaucoup de mal, et elle n'est pas près de le reconnaître. »

Je hoche plusieurs fois la tête. C'est légitime. Moi-même, j'en veux un peu à Molly, depuis quelques mois. Mais je la vois aussi s'éteindre. Arthur m'a dit un jour, à ce propos, qu'elle essayait de gérer sa culpabilité. Elle n'était pas aveugle. Juste dans le déni. Car blesser l'un de ses enfants est ce qu'il y a de plus difficile à encaisser pour une mère.

« Tu crois que tu finiras par lui pardonner ? »

Charlie lance son regard au loin. Il réfléchit.

« Oui », confie-t-il au bout de quelques secondes. « Tout ce que je voulais, c'est qu'elle m'accepte tel que je suis. Et elle fait des efforts, même si ce n'est pas ce qu'elle aurait voulu pour moi. Alors oui, quand j'aurai digéré tout ça, je lui pardonnerai. »

Mon regard se perd à son tour dans l'étendue verte.

On a assurément vécu beaucoup de moments difficiles. Mais il reste tant de belles histoires à vivre.


La transidentité, c'est une thématique que je voulais aborder depuis longtemps dans ces Portraits inclusifs. Évidemment, j'avais déjà eu l'occasion d'en parler, et plutôt pas mal par le biais du personnage de Teddy dans Tu as les yeux de ton père, Élia. Mais parler d'un-e adolescent-e, c'est la porte un peu classique. Parler d'un adulte et des blessures que laisse la transphobie, c'est bien différent.

Pour celleux qui me connaissent, ou qui ont appris à me découvrir en même temps que je publiais, chaque semaine, TALYPE, vous savez que j'ai compris qui j'étais au travers de celle-ci. Mon prénom, Cailean, est d'ailleurs né de cette histoire, et ma naissance est celle de l'OC dénommé de la même façon.

J'ai donc mis vingt-trois ans avant de me sentir légitime en tant que personne transgenre. Et m'autoriser à me qualifier de cette façon, ça a été une grande délivrance pour moi. Jusque-là, j'avais toujours senti que quelque chose n'allait pas avec moi, mais je ne parvenais pas à mettre des mots dessus. En réalité, le problème ne venait pas de moi, mais de cette société qui ne parle pas de la transidentité autrement que par le biais d'une grande souffrance et de « mauvais corps ». Les problèmes, ce sont l'incompréhension, la méconnaissance, le rejet, la transphobie tout simplement.

La transphobie, c'est le fait de faire une différence entre les personnes cisgenres, c'est-à-dire celles qui se reconnaissent dans le genre que leur a assigné à la naissance, et les personnes transgenres, celles qui sont plus confortables avec un autre genre. La transphobie peut s'exprimer par des paroles insidieuses, des insultes, du deadnaming (le fait d'utiliser le prénom de naissance alors que la personne s'en est choisi un autre), du mégenrage (le fait d'utiliser les mauvais pronoms et accords), des coups, un meurtre.

J'ai un exemple récent qui a provoqué beaucoup de colère de ma part. J'étais chez mon amie BrownieJune durant une semaine, je l'ai donc accompagnée dans son quotidien, jusqu'à aller conduire et rechercher avec elle son aîné à l'école. À un moment, une dame l'interpelle, lui dit quelque chose à l'oreille en me regardant fixement et nous repartons. Mon amie me dit, quelques mètres plus loin, ce que cette dame lui a dit : « pour vivre heureux, vivons cachés ». J'ai directement compris à quoi elle faisait référence : je suis un homme transgenre.

J'ai ressenti une grande colère m'envahir, parce que c'est profondément injuste. Je ne lui ai rien dit, rien demandé. J'étais juste là, accompagnant mon amie. Ma transidentité n'était même pas un sujet de conversation, mais visiblement elle savait. Et elle ne se rendait pas compte de la violence de ce que c'était de se cacher, moi qui me suis justement caché à moi-même et à mon entourage pendant vingt-cinq ans.

Dans ma colère, je me suis tu, parce que celle-ci générait de la violence que je ne voulais pas sortir face à mon amie qui, elle, n'est non seulement pas responsable de la bêtise de cette dame mais qui, en plus, est et a toujours été mon premier soutien. J'ai inspiré et expiré plusieurs fois, me disant finalement que c'était cette dame qui aurait profité du fait que je me cache. Ma différence la dérangeait. Ma différence nuisait visiblement à son bonheur. La belle ironie, elle qui ne connaissait pas la souffrance causée par la transphobie et qui ne connaissait rien de ma personne.

J'ai respiré, la colère s'est transformée en tristesse. Tristesse parce que ça m'arriverait toujours. Parce que même si je vais mieux, même si je suis heureux d'être moi-même, je ne pourrai jamais changer le monde entier.

Tristesse et impuissance.

Puis je me suis tourné vers cette amie et ses enfants que j'aime plus que tout au monde, et je me suis concentré sur elleux, qui m'apportent inconditionnellement leur amour.

C'est une cicatrice parmi d'autres, mais je me suis promis de ne pas me faire de mal outre mesure pour les choses que je ne peux pas changer. Parce que « s'inquiéter, c'est souffrir deux fois », comme le dit si bien Norbert Dragonneau.

Des exemples comme celui-ci, j'en ai malheureusement à la pelle. Et encore, il est plus facile d'être un homme dans cette société que d'être une femme. Je ne vous parle même pas de ce qu'endurent les femmes transgenres. Ce sont elles les plus grandes victimes de la transphobie. Et principalement de la transphobie qui tue. Je ne parle pas non plus des personnes non binaires, qui sont les grandes incomprises.

Comme je vous le disais en notes d'introduction, j'ai une famille Potterhead qui m'a accepté tel que je suis et qui m'ont donné l'amour, l'acceptation et l'ouverture dont j'aurais voulu bénéficier dans ma famille. BrownieJune, Carine, NathanaelleS, Mery-Alice Gilbert et MissPika42 sont les premières personnes auxquelles j'ai annoncé ma transidentité. La première réaction a été « du coup, on doit utiliser quels pronoms avec toi ? » ... et j'ai pleuré de soulagement. Elles m'ont donné la force de poursuivre sur ma route. Je ne les remercierai jamais assez de ce qu'elles ont fait pour moi.

Malheureusement, ça a été loin d'être aussi facile avec ma famille de sang. J'ai fait mon coming out une première fois, dans les larmes et les cris, parce que j'en avais assez que ma mère parle de transidentité et de transphobie comme si elle savait mieux que moi (c'était mon sujet de mémoire), tout en m'assénant mon deadname et les mauvais accords… L'information est rentrée par une oreille et est ressortie par l'autre et puis elle a continué sa vie comme si je n'avais rien dit…

Je souffrais de plus en plus de la situation. Du fait de me cacher d'elle. Du fait de me cacher tout court. Et plus je me vivais pleinement avec mes ami-e-s, moins je supportais d'être l'ombre de moi-même à domicile (vous remarquerez que je ne dis pas « à la maison » …) et à l'université. Mais j'avais peur, car je savais que ça serait un drame et je n'étais pas prêt à affronter les dégâts causés par l'explosion d'une bombe.

J'ai attendu de quitter le domicile familial et d'emménager à l'autre bout de la Wallonie, où j'ai commencé à vivre en tant que moi-même sans discontinuer. Les visites chez ma mère étaient de plus en plus compliquées, car je ne pouvais plus supporter de me cacher. Chaque fois que mon prénom de naissance était prononcé, c'était comme une lacération profonde dans ma cage thoracique. Chaque fois que j'étais mégenré ou associé à une femme, c'était la même chose. À tel point qu'en chemin entre Charleroi et Liège, je faisais des crises d'angoisse. J'ai fini par associer ces crises à celles que je faisais quotidiennement en vivant encore sous son toit.

Et puis j'en ai eu assez. Après un énième élan de bien-être, parce que je vivais en tant que moi, Cailean, j'ai décidé d'envoyer individuellement un mail à ma mère et à mes sœurs. Je me suis dit que c'était la seule solution, et que je devais prendre mon courage à deux mains, leur montrer qui j'étais pour me donner une chance d'être entendu et compris. Alors que les larmes dévalaient mes joues, je leur ai expliqué mon parcours, mes peurs, mon besoin d'être soutenu dans mes choix, tout en leur assurant que je savais que ça risquait de prendre du temps pour qu'elles s'y fassent… et j'ai conclu par une question simple : Penses-tu pouvoir me voir comme ton fils / grand frère ?

Les heures d'attente ont été interminables.

La première réponse de ma mère a été un soulagement : « J'espère que tu sais que l'amour d'une mère n'a pas de limites... ». La suite a été, comme je m'y attendais, une horreur.

Dès le lendemain, j'ai reçu une avalanche de colère et de méchanceté de la part de ma mère et de l'une de mes sœurs. Celles-ci me reprochaient mon manque de confiance à leur égard, de les percevoir comme des monstres et m'ont littéralement insulté de tous les noms alors que je répétais tout simplement que c'était mes peurs qui avaient parlé. J'ai tu les véritables raisons, qui étaient leurs mots assassins ponctués au fil des années et qui témoignaient de leur manque d'acceptation pour tout ce qui, chez moi, était différent d'elles. Ça n'aurait pas été productif mais, malheureusement, malgré cette précaution, le retour a été d'une violence sans nom…

Je demandais juste à être aimé. C'est ridicule dit comme cela, mais c'est pourtant la réalité. Je ne voulais pas que ma mère et mes sœurs comprennent. Je voulais juste qu'elles se disent « O.K., on veut juste son bonheur. » Pendant des jours entiers, j'ai été harcelé de messages plus haineux les uns que les autres, et de plus en plus intolérables lorsque je les ignorais, parfois simplement parce que j'étais occupé au travail… J'étais sous l'emprise de l'anxiété.

J'ai finalement dû y mettre un terme à tout cela en déclarant à ma mère que sa réaction était injuste et que je méritais du respect. Comme elle était incapable de me le donner, je lui ai aussi annoncé que je prenais mes distances, le temps de me créer une carapace capable d'encaisser les horreurs qu'elle m'avait lancées en pleine face… Tout ce qu'elle a su me répondre, c'est « dommage... », comme si c'était mon comportement qui laissait à désirer.

Dans ce coming out, je retiens les mots, merveilleux d'humilité et de maturité de ma plus jeune sœur, à l'époque âgée de vingt ans : « Je ne sais pas si je suis capable de te voir comme mon grand frère, mais je suppose qu'avec le temps, ça viendra. » J'ai eu l'occasion de la remercier à l'époque, et je l'ai encore remerciée récemment lorsque je lui ai annoncé que j'avais obtenu les documents nécessaires pour fixer un rendez-vous pour ma torsoplastie.

À travers cette histoire et mon témoignage, j'aurais pu vous parler de tellement de choses. Mais on parle déjà tellement du vocabulaire à employer ou à éviter, de la transition physique des personnes transgenres (qui, je le rappelle, n'est absolument pas une obligation ; toutes les personnes trans ne la souhaitent pas, et ça ne les rend pas moins légitimes). Ce que j'ai voulu vous transmettre, c'est l'importance du soutien d'une famille et des dégâts que cela fait quand on n'est pas accepté-e. La transphobie est la cause première du suicide chez les 15-25 ans. J'ai moi-même compris il y a quelques mois que mes crises d'angoisse étaient majoritairement liées au manque de soutien que j'ai pu recevoir de ma famille. Et quand je dis manque, je suis gentil… Je n'ai jamais été soutenu. J'ai été poussé à faire des choses qui étaient jugées « bonnes pour moi » par ma mère, ça oui, mais qui n'étaient pas réellement bénéfiques à mon épanouissement.

Aujourd'hui, je suis heureux, et notamment parce que j'ai une merveilleuse famille Potterhead qui fait office de véritable famille, par l'amour et la bienveillance qui prédominent. Mais une douleur reste et s'éveille encore à moi par moment. C'est toute la souffrance qui m'a été occasionnée par ma famille de sang. Toutes les fois où j'ai été humilié, dévalorisé, jugé « pas assez ». Toutes les fois où j'ai été comparé à un monstre, un être sans cœur ou un être trop sensible, tout simplement parce que je n'étais pas ce que l'on attendait de moi. Et surtout, parce que cette responsabilité ne sera jamais reconnue par les personnes qui en sont à l'origine. Parce que, soi-disant, j'imagine, interprète. Mais les scènes, elles, sont gravées dans ma tête, et les mots bruts, je ne les invente pas… Elles, elles les ont oubliés. Moi, je vis avec chaque jour.

Aujourd'hui, j'ai vingt-six ans, comme Charlie dans cette fanfiction. La similitude n'est pas volontairement choisie, mais quand je l'ai réalisé, je me suis justement dit que ce n'est pas vraiment un hasard… Charlie est d'ailleurs un solitaire et un célibataire invétéré, tout comme moi. Moi qui aime les enfants, j'ai pris il y a longtemps maintenant une décision : je ne serai jamais père. Il y a de multiples raisons à cela, mais l'une d'entre elles, c'est que je ne souhaite à aucun de mes enfants de vivre dans cette famille qui est la mienne. C'est un nid à traumatismes, sous de multiples aspects.

Par contre, je suis récemment arrivé à la conclusion suivante : je veux être un adulte de référence. Un parent d'accueil pour un temps, peut-être, mais surtout un tonton (de sang ou non) auquel on peut se confier, auprès duquel on peut trouver du réconfort, une épaule, une écoute sans jugement et un amour inconditionnel. Je veux être le genre de personne à qui on peut tout dire, déposer ses doutes, ses craintes et ses émotions, quelles qu'elles soient.

J'ai une requête. Que vous soyez parents ou que vous souhaitiez l'être, ou encore que vous ayez des enfants dans votre entourage, ce qui est probablement le cas, s'il-vous-plaît, soyez ce genre d'adulte. Ouvert-e d'esprit. À l'écoute. Qui ouvre à d'autres possibilités que ces normes et ces préjugés qui nous donnent le mal de vivre. Il y a sept ans, j'ai failli y rester, et même si chaque jour qui m'est donné aujourd'hui, je suis reconnaissant envers moi-même d'avoir tenu le coup, d'autres n'ont pas eu cette force et ce courage.

Merci pour celleux pour qui vous serez peut-être leur seule accroche.

Prenez soin de vous,

Flux énergétique de scarabée sur vous,

Cailean.