3 – Enfin une bonne nouvelle
– Enfin une bonne nouvelle ! se félicitait don Alejandro en lisant la lettre. Les Pulido font une fête demain soir pour le retour de don Carlos et sa famille.
Assis dans le fauteuil du salon, Diego haussa un sourcil.
– En quoi est-ce une bonne nouvelle, père ? Pas que je ne me réjouisse pas d'une fête, bien entendu, mais il ne s'agit que d'une fête.
Alejandro ne fit pas de cas de la remarque de son fils. Rien ne pourrait émousser sa bonne humeur aujourd'hui. Ricardo Del Amo avait pris la veille une chambre à la taverne et était trop préoccupé par une certaine señorita pour venir mettre son hacienda sans dessus dessous. Cette seule nouvelle aurait suffi à son bonheur, mais voilà qu'ils étaient invités à une fête chez les Pulido. Là où se trouverait forcément Estrella Pulido, jeune femme que son père désespérait de marier.
– Avise-toi de bien te préparer, Diego, nous irons à cette fête, avertit Alejandro.
Diego tiqua. Il était toujours le mieux apprêté pour ce genre d'événement. Pas un homme dans toute la Californie ne pouvait envier sa garde-robe. Pour quelle raison aurait-il dû faire un effort supplémentaire ?
Le sourire qui barrait le visage de son père lui donna la réponse.
– La señorita Pulido n'est pas fiancée, n'est-ce-pas ?
– Puisque tu comprends, tu feras un effort !
– Mais, père...
– Il n'y a pas de mais qui tienne, Diego. Je t'assure que si tu ne fais pas la cour à cette jeune femme de toi-même, je m'arrangerai avec don Ernesto pour lier nos familles par le mariage. Il est aussi désespéré que je le suis et se rangera sans hésitation à mon avis. Il l'avait d'ailleurs proposé il y a quelques années avant ton retour d'Espagne.
L'idée n'était pas pour plaire à Diego. Il connaissait Estrella et l'appréciait. Ils se ressemblaient mais ne s'aimeraient jamais, ils n'étaient pas fait pour être ensemble. Ils étaient d'accord sur ce point. Eux aussi en avaient discuté il y a quelques mois quand don Ernesto avait soulevé l'idée auprès de sa fille. Ils n'étaient que de bons amis.
Il ne le dit pourtant pas à son père. Il évitait autant que possible les confrontations depuis un moment. Il irait à la fête bien sûr, il en discuterait de nouveau avec Estrella et les deux jeunes gens se mettraient d'accord sur une façon d'expliquer à leurs parents qu'il n'y aurait pas de mariage. L'affaire était déjà entendue, inutile d'affronter déjà don Alejandro sur ce sujet. Il opta pour un autre sujet de conversation.
– Je dois me rendre au pueblo aujourd'hui. Le señor Montebello m'attend pour rédiger plusieurs contrats. J'emmènerai Bernardo.
– Comme tu veux, accepta Alejandro.
La nouvelle activité de Diego n'était pas ce qu'il attendait de lui mais c'était mieux que rien. Et puis Javier Montebello était content de son travail. Il remontait ainsi un peu dans son estime. Alejandro commençait à se faire l'idée que son fils deviendrait peut-être avocat ou notaire. C'était un poste respectable, il pourrait admettre une telle situation. Si toutefois Diego se mariait enfin.
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Le travail fut rapide au bureau du notaire. Javier Montebello lui avait mâché le travail comme souvent. Diego prit le temps de rédiger les contrats de sa plus belle plume pour ne pas avoir à partir trop vite. Le notaire crut qu'une fois encore le jeune homme était lent à cause de l'effort trop intense à fournir. Une nouvelle preuve que personne au pueblo n'imaginait un instant qu'il puisse être autre chose qu'un indolent
En réfrénant un soupir, Diego rangea ses affaires.
– Puisque j'en ai terminé, je vous laisse, señor Montebello, lui dit-il.
Le notaire leva difficilement les yeux du document dans lequel il était plongé. Les nouvelles qu'il recevait du nord de la Californie concernant des transactions illégales lui donnaient plus de travail ici. Don Diego connaissait bien le sujet mais ne pouvait apporter nullement son aide, pas plus que le capitaine Toledano pour qui c'était hors de sa juridiction. Ils ne pouvaient que veiller à ce que la situation ne se reproduise pas par ici.
Javier papillonna des paupières pour reprendre pied dans la réalité.
– Entendu, Diego. Nous nous verrons à la fête des Pulido.
Diego acquiesça sans que le notaire fasse véritablement attention à sa réponse. Soupirant vraiment cette fois, il passa dehors.
Ricardo Del Amo le cueillit au sortir de l'étude.
– Diego ! Comment vas-tu ? Ça fait longtemps !
Son ancien camarade était plein d'énergie et d'entrain, tout son contraire.
– Bonjour, Ricardo. Cela fait longtemps en effet.
– Un an, n'est-ce-pas ?
Déjà.
– Le temps passe vite, confirma Diego en les guidant vers l'étal de Sylvia.
Bernardo devait lui donner des mesures afin de lui réaliser un nouveau costume. Son domestique avait raison, il avait perdu au moins deux tailles ces derniers mois.
– Tu travailles pour le notaire ? continuait Ricardo. J'avais du mal à le croire quand le sergent me l'a annoncé.
– Est-ce si surprenant ?
– Je ne doute pas que tu as toutes les qualités nécessaires.
– Mais ?
– Travailler ? Toi ? Ah ah ! C'est la meilleure !
Diego se renfrogna un peu plus. Cette étiquette qu'il s'était collée à la peau devenait plus pesante chaque jour.
Ricardo avait aussi cette faculté de le faire sortir de ses gonds. Il riposta.
– Et toi ? Travailles-tu enfin ?
– Moi ? Ah, Diego ! Je suis comme toi, une âme incomprise !
Son camarade leva les yeux au ciel.
– Tu n'as pas changé.
– Toi oui en revanche. Je te trouve... taciturne. Où est donc passé ta bonne humeur ?
– Je ne peux pas être aussi exalté que toi chaque jour.
– Ne me dis pas que tu penses encore à Anna Maria ?
Le rappel à la jeune femme était douloureux, mais pas autant que Diego l'aurait cru. Ce qui l'était vraiment, c'était de s'être fourvoyé autant à son sujet. Il avait l'impression de s'être fait avoir comme un débutant. Mais on l'était souvent quand il est affaire de sentiments.
– Le temps a passé pour toi comme pour moi, Ricardo. Anna Maria est de l'histoire ancienne. J'ai appris qu'elle s'était récemment fiancée.
– À un idiot, tu peux me croire. Mais il a dû charme et il a l'habitude de voyager. Elle a trouvé chez lui le côté exotique et aventureux qu'elle recherchait avec Zorro.
Lui, exotique ? Voilà qui portait un coup à son égo.
– En voilà un qui aura eu raison de refuser l'amnistie, poursuivit Ricardo, je crois qu'il savait ce qu'il risquait. À bien y réfléchir aujourd'hui, c'est une bonne chose qu'aucun de nous trois ne l'ait épousée.
Diego ne pouvait que lui donner raison.
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Ernesto Pulido entra dans la maison avec empressement. Une roue cassée du chariot avec lequel il avait vendu ses peaux à San Juan Capistrano l'avait contraint à rester une nuit dans une auberge del Camino Real.
Don Carlos le serra dans ses bras avec bonheur. Ernesto lui rendit son étreinte. Tous deux ne s'étaient pas vus depuis bientôt six mois.
– Depuis la soirée donnée par ce vieux Jorge Carisba, je crois ! dit Carlos.
– Il me semble aussi.
– C'était bien trop long.
– Depuis le temps que je te dis de venir nous voir !
– Je sais, Ernesto, je sais, mais les affaires...
– Ah, ne m'en parle pas ! Si Romualdo n'était pas là, je me demande comment je ferai !
– Dieu soit loué, Lolita prend à cœur de m'aider. Je devrais dire non bien sûr, mais elle s'en sort si bien...
– Avoue-le, tu adores voir ta fille s'intéresser aux affaires. Je suis convaincu qu'elle est aussi tenace que toi pour marchander.
– Elle a le commerce dans le sang elle aussi, je le reconnais. Rends-toi compte, elle a négocié les étoffes que je t'ai envoyées pour cent pesos. Cent !
– Une commerçante aussi douée que son père.
Le compliment fit plaisir à don Carlos qui s'enorgueillissait de sa fille. La vie ne lui avait pas donné de fils, mais Lolita aimait le métier qu'il faisait et savait l'aider mieux que personne.
Depuis trente ans, il achetait des marchandises aux bateaux qui s'arrêtaient sur la côte Californienne pour les revendre dans la région. Il avait développé un réseau d'acheteurs sur l'ensemble de la côte nord américaine, jusqu'au sud du Mexique. Des liens noués lors de ses voyages de jeunesse lui permettaient de recevoir ce qui se faisait de mieux d'Europe et son entreprise comptait parmi les plus importantes de Californie.
Don Ernesto avait été son partenaire en affaire à ses débuts, avant de rejoindre l'hacienda familiale à la mort de leur frère aîné, successeur de leur père. Il était resté près de Los Angeles et avait continué dans l'achat et la vente du bétail, un domaine qui lui convenait mieux. De ses trois enfants, seul Romualdo était en mesure de lui succéder. Roman était plus intéressé par l'affaire de son son oncle sur la côte et il se serait rendu là-bas pour apprendre le métier s'il n'y avait pas eu Lolita, à qui il ne voulait pas voler l'héritage, et Estrella et Roman dont il ne voulait pour l'heure pas être séparé.
Quant à Estrella, son père était décidé à la marier don Diego de la Vega. Il n'envisageait pas pour elle une autre situation. Carlos et Lolita faisaient exception dans cette Californie du XIXe siècle.
– Dis-moi, reprit Ernesto tandis qu'ils prenaient place dans des fauteuils, en parlant de ta fille... j'ai ouï dire qu'un jeune caballero t'avait accompagné à Los Angeles.
– Ah ! Ricardo Del Amo !
– Oui. J'ai entendu parlé de lui par des amis. Un peu espiègle quand il était petit, on dit qu'il s'est très peu assagi.
– Les "on dit" tu sais... il n'est pas plus dissipé que Roman. C'est une bonne personne, bien qu'un peu trop exubérante à mon goût.
– Pourquoi le laisser courtiser Lolita dans ce cas ?
– Crois bien que je le déplore. Je n'en serait pas arrivé à cette extrémité si Lolita était plus... enfin tu vois ce que je veux dire.
Ernesto acquiesça.
– Je te comprends trop bien. Estrella me met dans la même situation.
– Nos filles nous rendrons fous !
– Ah ah ah ! Je suis bien d'accord.
Mais derrière les sourires se cachaient un agacement identique. Les deux frères avaient la même détermination de marier leurs filles.
Peu importe ce qui leur en coûterait.
