Merci pour votre suivi et vos commentaires ! Ça fait très plaisir. Je continue de poster, un chapitre par jour si j'y arrive. Il faut d'abord que je termine l'histoire avant de vous la faire partager. Pour l'instant, je peux encore poster des chapitres d'avance sans risquer de faire une erreur dans la suite des événements. La présentation des personnages s'est avérée plus longue que prévue et l'histoire n'en a fait qu'à sa tête entre ce que je voulais écrire et ce que ça a donné. J'espère que ça vous plaira. Bonne lecture !
4 – À l'hacienda Pulido
À l'hacienda Pulido, Lolita reprenait ses marques dans sa chambre. Elle n'était pas venue depuis six ans. C'était toujours son oncle et sa famille qui venaient leur rendre visite, rarement l'inverse. Leur hacienda à Santa Barbara donnait sur la mer tandis qu'il fallait faire plusieurs kilomètres à cheval pour atteindre la côte d'ici.
Don Ernesto, comme son frère, avait toujours aimé avoir vue sur l'océan. Il aimait raconter à qui voulait l'entendre que Roman et Estrella avaient vu le jour là-bas. Ses cousins n'en avaient que faire et sa cousine avait horreur de l'océan. Seul son tempérament lui avait permis de vaincre sa peur panique de l'eau et d'apprendre à nager quand elle était enfant. Ses frères prenaient cependant toujours grand soin de rester près d'elle quand elle était proche d'une rivière ou du rivage. De la même manière Estrella et Romualdo prenaient garde à Roman dès qu'il y avait de la hauteur. Il avait toujours eu peur du vide.
Lolita enviait leur proximité, elle qui n'avait jamais eu de frère ou de sœur. Ses parents n'avaient pas eu la chance d'avoir d'autres enfants, à leur grand regret. Lolita trouvait auprès de ses cousins l'amour fraternel qu'elle n'avait jamais eu et ils le lui rendaient bien. Tous quatre s'adoraient.
Toc. Toc. Toc.
Elle leva la tête de sa malle et des rares affaires que les domestiques n'avaient pas rangé à sa demande.
– Oui ?
La tête de sa cousine apparut dans l'embrasure de la porte.
– Puis-je entrer ?
– Je t'en prie.
Estrella Pulido, vingt-et-un ans, pénétra dans la pièce. C'était une belle jeune femme aux yeux gris et au visage bronzé de ceux qui passent leur temps dehors. Une natte retenait ses cheveux châtains dont elle avait tant de peine à discipliner les boucles rebelles. À peine plus grande que Lolita, elle avait le visage fin, presque émacié. Une fossette marquait sa joue droite dès qu'elle esquissait un sourire. Son physique avenant lui avait valu de nombreuses marques d'admiration de la part des hommes comme des femmes. Son tempérament de feu en revanche en dissuadait plus d'un de l'approcher.
– Tu n'as pas encore terminé ? s'étonna-t-elle à la vue d'un livre dans ses mains.
– Ce ne sont que quelques affaires que je tenais à ranger moi-même aujourd'hui. Mes vêtements sont dans l'armoire.
Estrella hocha la tête d'un air entendu.
– As-tu ta tenue pour ce soir ? demanda Lolita qui connaissait ses éternels problèmes de garde-robe.
– Sylvia ne devrait pas tarder à m'en amener une. C'est plutôt moi qui devrait te demander ça.
Lolita tira de son armoire une robe rouge de la dernière mode.
– Je l'ai faite faire avant de venir.
– Superbe, commenta honnêtement Estrella.
Du tissu aux broderies, de la couleur à la forme, la robe au décolleté léger était magnifique.
Toc. Toc.
– Entrez.
Une petite femme au visage rond et avenant se matérialisa dans l'ouverture.
– Señoritas, salua-t-elle.
– Sylvia ! se réjouit Estrella en découvrant la couturière. Tu arrives à point nommé ! Regarde ce que ma cousine va porter ce soir !
Habituée à sa fougue, Sylvia se laissa entraîner jusqu'au lit où Lolita avait déposé sa robe.
– N'est-elle pas magnifique ? s'extasiait Estrella.
– Sí, señorita. C'est de belle facture.
– Tu serais capable de faire aussi beau j'en suis certaine.
Sylvia eut le bon goût de rougir. Ses talents étaient bien connus à Los Angeles pour son goût des toilettes pour dames. On venait parfois de loin lui commander une robe. Grâce à cela, Sylvia pouvait subvenir aux besoins de ses parents, usés par la vie. Ses frères et sœur étaient partis voilà longtemps ailleurs en Californie pour réussir. Ils ne se voyaient plus qu'aux fêtes et avaient leurs propres familles à entretenir. Sylvia faisait partie des rares femmes seules à bien réussir sa vie.
Passées les louanges, la couturière analysa la robe de plus près. Le travail était minutieux. Elle reconnut un travail typique de la haute couture espagnole.
– Elle vient du vieux continent, n'est-ce-pas ? L'Espagne ne fait pas ce type de dentelle, c'est pourtant une robe madrilène, j'en suis sûre. Vous l'avez rajoutée vous-même ?
Lolita confirma, impressionnée. Estrella lui fit un clin d'œil.
– Je te l'ai dit, c'est la meilleure !
Sylvia sourit.
– Señorita Lolita est elle aussi très douée. Ces coutures sont remarquables.
– Ma mère a toujours eu beaucoup d'exigence pour que sache coudre moi-même parfaitement, expliqua Lolita. Pourtant je n'aimais pas ça du tout. Si j'avais eu un frère, je crois qu'il aurait dû apprendre lui aussi !
– Mes deux frères ont dû apprendre avec ma sœur et moi la couture et la broderie ! s'exclama-t-elle amusée. Mon père a ensuite insisté pour que nous apprenions tous à ferrer un cheval ! Moi qui n'aime pas les approcher... mais il tenait à ce que chacun de ses enfants soit autonome quelque soit la tâche quotidienne qu'il rencontre et qu'il ne soit pas contraint d'attendre l'aide de quelqu'un d'autre, homme ou femme.
– Votre père est un homme sage.
– N'allez pas dire que tous les parents devraient faire pareil ! intervint Estrella. Je ne supporte pas les travaux d'aiguille !
– J'imagine assez peu oncle Ernesto demander ça.
L'image les fit rire. Lolita se laissa emporter par la bonne humeur de ses compagnes. Voilà longtemps qu'elle n'avait passé un aussi bon moment.
Bientôt, elle débattait de la fête du soir et des tenues de chacune.
.
Quand Alejandro, Diego et Bernardo arrivèrent, la fête battait son plein.
– Je t'avais dit que nous serions en retard, reprocha Alejandro à son fils.
– Vous souhaitiez que je m'apprête de la meilleure manière, c'est ce que j'ai fait.
Le résultat était bien à la hauteur de ses attentes. Son habit bleu clair impeccable attirait l'œil tout autant que les perles et les broderies judicieusement disposées sur les vêtements. De l'avis d'Alejandro, il y avait plus de perles sur la ceinture de son fils qu'au cou des dames présentes ce soir. Diego avait belle allure, c'était le plus important et ce qu'il lui avait demandé. Néanmoins le mouchoir en dentelle qu'il promenait partout pour s'éventer l'insupportait.
Avec un soupir, le vieil hidalgo quitta la voiture et pénétra dans l'hacienda.
Le patio avait été magnifiquement décoré. Des lanternes étaient suspendues tout autour de la cour et au dessus des invités. La plupart sirotaient un verre en discutant. Des petits groupes s'étaient formés dans toute la cour. Dans un angle, un orchestre jouait une musique d'ambiance. Quelques danseurs esquissaient des pas tranquilles. Le temps de la danse serait donné plus tard.
Don Alejandro les mena vers les frères Pulido. Diego se plia à l'exercice des présentation avec politesse sans prétendre être fatigué de ce long déplacement jusqu'à l'hacienda, au soulagement de son père.
– Voilà longtemps que nous ne nous étions pas vus, dit don Carlos en fouillant sa mémoire.
– Trois ans au moins, confirma Alejandro. Nous n'avions perdu l'habitude de vous voir.
– Ha ha, je suis venu avant que ne m'oubliez totalement !
– Je savais que ta venue était intéressée, taquina son frère.
Ils éclatèrent de rire. Les trois hommes ne s'étaient jamais beaucoup côtoyés mais s'appréciaient. Carlos était plus ouvert qu'Ernesto et les discussions étaient plus plaisantes avec lui, mais Alejandro pouvait discuter de la tenue des affaires autant qu'il le souhaitait avec l'aîné. Les avoir comme belle-famille n'était donc pas un problème.
Diego, qui voyait venir la conversation honnie après l'échange de politesse, repéra l'uniforme des lanciers du roi.
– Veuillez m'excuser, señores, dit-il, je vois là-bas un ami qu'il me faut saluer.
– Bien sûr, don Diego, s'exclama Carlos Pulido. Ne restez donc pas avec les anciens que nous sommes. Allez-y.
Diego le remercia sans manquer le regard scrutateur de son père. Il n'avait pas le droit à l'erreur ce soir.
Il laissa Bernardo rejoindre le buffet. Il observa avec le sourire son ami tendre un verre à la couturière de Los Angeles. Estrella Pulido avait invitée Sylvia apparemment.
Il se demandait où la señorita pouvait se trouver quand une main se posa sur son bras.
– Diego !
Ce n'était pas la jeune femme. Il retint un soupir en découvrant l'homme vêtu lui aussi de ses plus beaux atours.
– Bunas tardes, Ricardo.
Son ami lui lança une grande claque dans le dos.
– Quel plaisir de te voir ici ! Tu es venu avec ton père ou au bras d'une señorita ?
– Je ne fréquente personne, Ricardo.
– Tu as bien tort. Dis-moi, aurais-tu aperçu la señorita Pulido ?
– Laquelle ?
– Lolita bien sûr !
– Pas encore.
Ricardo parut perplexe.
– Elle doit te faire languir, supposa non sans malice Diego. Ou bien te fuit-elle ?
– Ah, ne te moque pas !
– Je te soutiens dans la cour que tu fais à Lolita, ne t'inquiète pas.
– Mais tu doutes de mes intentions.
– Tu agissais de la même façon avec Anna Maria.
Mentionner la jeune femme eut un effet immédiat. Ricardo perdit ses couleurs.
– Je n'agis pas de la même façon, répondit-il piqué au vif.
– Hmm.
– Tu ne peux pas me reprocher de lui faire la cour. J'ai ouïe dire que don Alejandro n'était pas venu ce soir sans arrière pensée.
Ce fut au tour de Diego de pâlir.
Ricardo choisit de ne pas insister. Il n'avait que rarement vu son camarade avec si peu de répartie. Plus le temps passait, plus il le découvrait atone voir apathique et les nouvelles qu'on lui faisait remonter commençaient à l'inquiéter. Où était donc passé le Diego de son enfance ?
Il commençait à croire cette rumeur selon laquelle l'Espagne l'avait changé. Il était plus doux, plus posé. Tellement que c'en devenait terrifiant. Il se remettait même en question à cause de ça. Était-il lui même trop extraverti ?
– Vous êtes bien pensifs, señores, les salua alors Estrella Pulido.
– Señoritas ! Nous vous cherchions justement !
– En grand silence.
– Il faut parfois savoir se concentrer. Pensez-vous que le calme m'est inconnu ?
– Nous avons eu cette impression.
– Je le déplore.
– Vous ne paraissez pas abattu.
– Le calme ne signifie pas la tristesse. Je m'engage à vous le prouver.
– Vraiment ?
– En doutez-vous ?
Il commençait à y avoir de l'électricité dans l'air. Bien au fait du tempérament de leurs compagnons, Lolita et Diego les coupèrent dans leur élan.
– C'est un plaisir de vous rencontrer, señorita, lui dit-il.
– Le plaisir est partagé, don Diego. J'ai beaucoup entendu parlé de vous.
– En bien, je l'espère.
– Bien entendu. Estrella vous apprécie. Sylvia a également fait votre éloge.
– Je doute qu'elle soit objective, nota sa cousine en pointant du doigt le buffet.
Là, un Bernardo tout sourire enchaînait les tours de magie pour le plus grand plaisir de la jeune couturière. La vision attendrit Diego. Il avait déjà remarqué que son ami appréciait la jeune femme, il pouvait voir que c'était réciproque. C'était un soulagement. Il avait craint un temps qu'il se prive de toute vie amoureuse à cause de lui. Qu'il se rapproche à petits pas d'une vie normale le rassurait.
Ricardo del Amo reprit la conversation avec la ferme intention d'attirer l'attention de Lolita. Prête à le rejeter, la jeune femme croisa le regard de sa mère et accepta le verre qu'il voulait lui servir. Elle le suivit vers le buffet. Estrella et Diego se retrouvèrent seuls, non sans avoir manqué les avertissements sur les visages paternels.
– Ils veulent encore nous marier, Diego, soupira Estrella.
– Je le crains. Mon père l'a laissé entendre quand nous avons reçu l'invitation.
– Vous voulez dire qu'il ne vous a pas laissé le choix, n'est-ce-pas ?
Il ne confirma pas mais elle était loin d'être sotte. Elle soupira encore.
– Ils sont en train d'arranger notre mariage et nous allons devoir trouver une explication plausible pour qu'ils y renoncent.
– C'est un bon résumé.
– Une idée ?
– Je crois que nous devrions nous plaindre d'un comportement inadéquat de l'autre...
– Et jouer la comédie ? Brillante idée ! Mon père ne supporte pas quand vous parlez de poésie et je sais qu'Alejandro a en horreur mes lubies.
– Cela va les peiner.
– Préférez-vous le mariage, Diego ?
– Malgré toutes vos qualités, je ne vous ai pas dans mon cœur, Estrella.
– C'est donc entendu. Nos chers pères vont devoir admettre que nous ne sommes pas faits pour être liés par le mariage.
