5 – Le capitaine était là
Le capitaine était là. Cela sauta aux yeux de Diego alors qu'il revenait avec Estrella vers Ricardo et Lolita. Son regard balaya l'assemblée et il identifia le sergent Garcia et le caporal Reyes. C'était la première fois que les trois militaires étaient invités et présents ensemble à une soirée.
Cela l'inquiéta. La région avait beau être calme, par le passé les problèmes étaient toujours survenus dans ce genre de moment. Il fallait qu'il trouve une occasion de discuter avec le sergent.
Estrella sauva sa cousine de la cour de Ricardo Del Amo. Avec soulagement, Lolita se pendit à son bras, prête à s'éloigner de lui davantage. C'est alors qu'elle vit sa mère lui faire signe qu'il n'en était pas question. Diego, qui n'avait rien manqué de l'échange, choisit ce moment pour l'inviter à danser, à la surprise des trois autres.
– Señorita, me ferez-vous le plaisir de danser avec moi ?
Il n'était pas encore temps de la danse même si les musiciens jouaient. Peu de personnes étaient sur la piste. Mais Lolita préférait tout plutôt que Ricardo.
– Avec plaisir, don Diego !
– Mais... commença Ricardo.
– Vous ne comptez pas m'inviter ? le coupa Estrella qui avait compris la manœuvre. Seule ma cousine compte ?
De mauvais gré, il lui tendit son bras. Celle-ci fit un clin d'œil à Diego. Leurs parents ne pourraient pas leur reprocher d'être intéressés par quelqu'un d'autre. Cela ne valait pas la comédie qu'ils comptaient leur servir, mais c'était un début.
Passés quelques pas de danse, Diego engagea la conversation avec la jeune femme qu'il connaissait assez peu. Ils n'avaient fait que se croiser au fil des années, à peine avaient-ils échangé quelques mots il y a dix ans à une soirée similaire.
– Votre séjour à Los Angeles se passe bien ?
– Plutôt. Nous n'en sommes qu'au début.
– Cela doit vous changer de la côte.
– Nous avons souvent rendu visite à mes cousins, je ne suis pas autant dépaysée que vous semblez le croire.
– Je ne voulais point vous offenser. Je me souviens seulement que l'océan a cette faculté de faire voguer votre esprit plus aisément que ces terres arides. Les poètes sont plus prolixes en bord de mer ou en campagne qu'au fin fond de la Californie.
– Vous aimez la poésie ?
– C'est une de mes passions. La littérature en général permet de voyager en restant dans on fauteuil.
– Elle fait beaucoup plus que cela. Les personnages, les lieux, les situations nous en apprennent davantage sur le monde que la politique.
L'éclat dans ses yeux tandis qu'elle disait cela fit ressurgir quelque chose chez Diego. Voilà longtemps qu'il n'avait discuté littérature aussi sérieusement, et plus longtemps encore en si charmante compagnie. Avec tout son respect pour le padre Felipe, il n'était pas aussi agréable à regarder.
– Dites m'en davantage, l'encouragea-t-il.
Elle ne se fit pas prier.
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Diego mit longtemps à se souvenir de son intention première. Exactement cinq danses et un long échange sur le reflet de la politique dans littérature européenne. À ce moment là, Bernardo s'inquiétait de le voir danser autant avec la même cavalière alors que le temps de danser n'était pas officiellement lancé, Estrella était tout sourire de les voir s'entendre si bien et Ricardo lui lançait des regards noirs.
– Pardonnez-moi, señorita, s'excusa-t-il réalisant qu'il était déjà tard, j'ai besoin de m'asseoir. Voilà longtemps que je n'avais pas fourni un tel effort.
– Un tel effort ? Danser ? Les musiciens jouent un air si doux !
– D'ordinaire les discussions que je peux avoir se font dans un fauteuil. Dieu soit loué nous sommes venus en voiture. Monter pour rentrer m'achèverait je le crains.
Il ponctuait chacun de ses mots d'un coup de mouchoir pour s'éventer. Perturbée par ce soudain revirement, Lolita chercha à l'accompagner jusqu'à un siège.
Il se dégagea.
– Vous êtes énergique, Ricardo sera honoré de danser avec vous. Une femme telle que vous, c'est rare.
Le sous-entendu qu'on pouvait lire dans ses paroles la piqua au vif.
– Puisque je vous gêne, je m'en vais !
Il la vit partir vexée non sans regret. C'était le quotidien de Diego, il devait l'accepter. D'autant qu'il avait plus important à faire.
Il trouva Garcia à son poste habituel, entre le vin et les petits-fours. Reyes n'était plus en vue. Par compassion après l'avoir vu essuyer plusieurs refus, Moneta Esperon l'avait invité à danser, soutenu par Miguel Carmona. Son prétendant, un homme tout ce qu'il y avait de plus convenable, attendait que le moment de la danse soit vraiment lancé pour l'inviter lui-même.
Garcia lui tournait le dos. Diego ne se priva pas pour le surprendre.
– Sergent !
L'homme avala de travers le canapé aux olives qu'il avait en bouche.
Diego dut se répandre en excuses quand il compris que son ami avait vraiment failli étouffer.
– Pardonnez-moi, sergent, je ne voulais vraiment pas…
– Ce n'est rien, don Diego, vous ne pouviez pas… ttth tth savoir.
– Pour la peine, je vous offrirai un verre la prochaine fois que je me rendrai au pueblo. J'aurai une chance de vous y voir cette fois, n'est-ce-pas ?
– Oh, le capitaine accepte les permissions, don Diego. Vous savez, il donne beaucoup d'exercices, mais c'est pour le bien des lanciers. Et je… eh bien, je dois les superviser.
– Bien entendu.
– C'est pour cela que nous ne sommes que croisés ces derniers temps, mais je ne vous oublie pas ! Vous le savez !
– Nous sommes amis, bien évidemment je le sais.
Soulagé et certain que le jeune noble continuerait de payer la plupart de ses notes à la taverne, il vida son verre de vin.
– Dites-moi, sergent, reprit Diego en le resservant, la région est bien calme en ce moment…
– Ah ça pour sûr ! Le capitaine ne plaisante pas avec la sécurité de la population. Nous faisons des gardes et des rondes tous les jours. De nouveaux lanciers nous ont rejoints à la caserne pour que nous puissions en faire davantage.
– Los Angeles est donc sûre ?
– Oh, il y a encore quelque échauffourées. Certains voleurs pensent encore qu'ils peuvent agir sans craindre la justice du roi.
C'était bien ce que craignait Diego.
– Vous êtes là ce soir avec le caporal et le capitaine, remarqua-t-il, n'est-ce-pas dangereux ?
– Oh, ne vous inquiétez pas, don Diego ! Il y a longtemps qu'il n'y a pas eu de vol à Los Angeles. Nous autres lanciers avons ramené la paix. Grâce au capitaine Toledano bien sûr.
– Bien sûr. Néanmoins, si ce soir des personnes mal intentionnées en profitaient pour sévir…
– Il y a Zorro. Il ne laissera rien arriver.
Tout reposait donc sur lui. Inquiet, Diego vit revenir le caporal vers eux en cherchant comment échapper à la fête. Son père terminant de discuter avec la señora Pulido lui donna une idée.
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La soirée était bien avancée et le capitaine Toledano se surprenait à prendre part à la fête. Il avait enfin cessé de couver sa femme du regard. Il n'avait pas réussi à convaincre Raquel de se reposer. Elle avait insisté pour venir. Elle lui avait de nouveau seriné qu'elle était enceinte et non malade. Arturo avait fini par capituler. Au visage détendu de sa femme, il comprenait pourquoi. Voilà longtemps qu'elle n'avait été si épanouie. Qu'importe la fatigue, son ventre arrondi qui la gênait dans certains mouvements, voir du monde lui faisait le plus grand bien.
Il sourit, à son tour détendu. Une fois qu'ils auraient acheté leur maison et qu'ils ne vivraient plus à la caserne, la situation s'améliorerait encore.
– Vous êtes bien pensif, capitaine, remarqua Javier Montebello en lui tendant un verre.
– J'étais perdu dans mes pensées.
– De bonnes pensées si j'en juge par votre sourire.
– À moins que vous ne m'annonciez une mauvaise nouvelle.
– Je vous rassure, il n'y aura aucun problème pour l'achat de votre maison à Los Angeles. L'affaire suit son cours.
– C'est bien. Et les problèmes du nord ?
– Il n'y a pas eu de progrès, hélas. Mais nous ne sommes pas là pour en parler, n'est-ce-pas ?
– Si nos femmes nous surprenaient à évoquer ce sujet, nous aurions assurément des ennuis.
– Ha ha ha ! Vous avez bien raison !
Arturo tendit l'oreille.
– Il me semble que l'heure est à la danse.
Javier Montebello se retourna. Les musiciens avaient changé de répertoire. La musique devenait plus énergique. Les danseurs envahirent le patio tandis que les autres invités faisaient cercle autour d'eux.
– Je crois que vous devriez inviter votre dame, capitaine.
– N'allez-vous pas en faire de même ?
– Mon fils a la primeur de toutes les danses ce soir, je le crains.
Ce fut au tour d'Arturo de s'esclaffer en voyant le garçonnet de huit ans tenter de reproduire les pas de ses aînés au bras de sa mère attendrie. Le notaire laissa le capitaine rejoindre sa femme tandis qu'il revenait vers le buffet. Le sergent Garcia et le caporal Reyes piochaient dans les petits-fours en devisant gaiement avec don Alejandro. Le vieil hidalgo semblait au supplice. Les deux militaires l'accaparaient depuis déjà un moment semblait-il. Il le lança à son secours.
– Don Alejandro ! Quel plaisir de vous trouver ici !
Le ranchero sauta sur l'occasion pour s'éloigner des deux militaires.
– Señor Montebello !
Reyes et Garcia ne prirent pas ombrage du vol soudain de leur interlocuteur. À peine Javier put-il noter une pointe de regret dans les yeux du sergent.
– Gracias ! le remercia don Alejandro.
– Ce n'est rien, vous sembliez en mauvaise posture, il était naturel de vous aider.
De la Vega apprécia le geste et engagea la conversation. Elle tourna bien vite autour de Diego et son travail pour le notaire.
– Je n'avais jamais vu quelqu'un travailler si diligemment. Votre fils m'a surpris. Je m'attendais à… eh bien, pardonnez mes mots, don Alejandro, mais certaines choses étaient parvenues à mes oreilles et je craignais…
– Je comprends, señor, n'ayez pas peur des mots. Diego est un indolent pour qui monter à cheval est devenu un supplice ces derniers mois. Il ne se déplace plus qu'en voiture. L'imaginer travailler avec vous était une idée saugrenue.
– Je l'ai cru au début. Il est vrai que don Diego n'est pas la personne la plus vive du monde, néanmoins il possède de nombreuses autres qualités. Son grand cœur d'abord, j'ai entendu beaucoup de bien sur l'argent qu'il donne aux plus démunis et de quelle façon il est capable de parler avec bienveillance du plus humble péon au plus grand hidalgo. Ses connaissances ensuite, don Diego a un savoir immense à faire pâlir d'envie certains professeurs d'université. Le capitaine Toledano me disait lui-même l'autre jour à quel point il appréciait échanger avec Diego. Vous devez être fier de lui !
Fier ? Voilà un mot qu'Alejandro n'avait plus utilisé pour son fils depuis des années. Il ne se rappelait pas la dernière fois qu'il avait été fier de lui.
Javier Montebello expliqua comment Diego l'aidait au quotidien. Il pensait qu'il pourrait sans doute passer davantage d'heures à l'aider. Sa paresse pouvait être vaincue quand le sujet le passionnait. Le notaire se proposait de le prendre sous son aile pour le guider dans la voie de la justice.
L'idée fit son chemin dans la tête d'Alejandro. Peut-être était-il temps qu'il voit Diego comme il était et non comme il voulait qu'il soit ?
