9 – Diego n'allait pas bien

Diego n'allait pas bien. Ses traits tirés par la douleur et le manque de sommeil firent peur à Bernardo quand il s'installa dans le fauteuil du patio. Le serviteur avait mis des cataplasmes sur les zones endolories de son corps, mais rien n'y faisait. Surtout, il n'y avait rien à faire. Il fallait attendre que ça guérisse seul.

Diego avait envoyé un message chez les Pulido pour dire qu'il ne se sentait pas bien et, pour une fois, c'était parfaitement vrai. Estrella fit une réponse bienveillante. Elle comprenait, ils se verraient dans quelques jours. Il savait qu'il n'irait pas beaucoup mieux quand le moment arriverait. Tout au plus réussirait-il à entretenir la conversation en étant vissé sur des coussins, ce qui en soit n'était déjà pas si mal.

Le jeune homme fulminait de ne pouvoir monter Tornado pour patrouiller la nuit après avoir surpris quelqu'un chez les Torres. Il avait dû se résoudre à envoyer un mot au capitaine Toledano. Zorro ne pouvait de toute manière pas couvrir toute la région seul. Au passage, Bernardo s'était chargé de déposer un mot à l'attention d'Alejandro, pour lui signifier qu'il n'y avait pas de problème à vendre le fameux morceau de terrain.

Averti par le capitaine, les rancheros instaurèrent des surveillances des haciendas et les lanciers multiplièrent les patrouilles nocturnes. La deuxième nuit après sa rencontre avec l'intrus, le capitaine en personne chassa un homme à cheval de la demeure de Miguel Carmona. L'homme était certain d'avoir déjà eu une visite nocturne. Il n'en fallait pas plus au capitaine et à Zorro pour soupçonner que quelque chose chez lui devait être important. Le militaire était décidé à se lancer à fond dans l'enquête aussi mystérieuse soit-elle.

Le troisième jour, Estrella, Lolita et Ricardo vinrent rendre visite à Diego. Il prétexta une fatigue estivale tout à fait normale et réussit à les convaincre que rien n'était plus habituel pour un poète que la fatigue journalière. Il s'étonna lui-même de réussir à leur faire croire à ce mensonge.

Les Pulido lui proposèrent de venir quand il se sentirait mieux. Avant que son père ait l'idée de faire mander le docteur Avila, car il commençait tout de même à se poser des questions, Diego demanda à Bernardo de préparer la voiture pour se rendre chez leurs voisins.

L'heure de la siesta était passée quand il frappa à la porte de bois des Pulido.

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Le temps était magnifique, ni trop chaud, ni trop sec, presque sans vent. C'était idéal pour une balade dans les jardins derrière l'hacienda. Dès que Diego eut salué ses amis, les filles les entraînèrent là-bas avec Ricardo et Roman.

- Vous allez mieux, Diego ? s'enquit Lolita alors qu'ils cheminaient lentement entre les rosiers en fleurs.

L'effluve des différents parfums embaumait l'air de la meilleure manière, le temps était superbe et elle s'inquiétait sincèrement pour lui. Diego voyait refluer les ondes de douleurs au fil des minutes qu'il passait ici. Lolita avait cette étrange faculté de lui faire oublier tout. Il s'en était déjà rendu compte la semaine passée et ne s'expliquait pas ce phénomène.

- Tout va bien, lui assura-t-il. Je me remets doucement.

Elle lui prit le bras pour l'obliger à le regarder tandis qu'ils marchaient.

- Vous semblez dire vrai, jugea-t-elle à ses traits. Tant mieux.

- Vous inquiétiez-vous ?

Comme prise en faute, elle le lâcha brutalement et détourna la tête en rougissant. Estrella la sortit de ce mauvais pas.

- Diego, cesse donc de l'embêter !

- Moi ? Mais je...

- Taratata ! coupa-t-elle. Viens donc plutôt avec moi.

Estrella et sa bonne humeur était communicative. L'après-midi fila sans qu'il le voit passer.

Alors qu'il était bientôt temps de se séparer, Estrella tint à ce qu'ils aillent voir les chevaux à l'écurie. Don Ernesto avait acheté deux nouvelles juments. Roman et Ricardo déclinèrent, ils les avaient déjà vues. Ils restèrent dans le patio autour d'un dernier verre. Diego préféra les suivre que rester avec eux, qu'importe ses douleurs, tandis que Bernardo le gardait à portée de vue en cas de problème.

Ils n'atteignirent pas le bâtiment. Estrella, légèrement devant, passait son temps à se retourner pour continuer à parler à sa cousine de face. En reculant, elle ne vit pas Sancho, le nouveau vaquero engagé par son père, qui arrivait en sens inverse les bras chargés de foin. Elle le percuta de plein fouet et tous deux valsèrent à terre.

La situation n'avait rien de grave mais le vaquero, qui n'appréciait pas la demoiselle, échappa une remarque qui lui parvint aux oreilles.

- Une fille pourrie gâtée !? explosa-t-elle. Je ne vous permets pas !

- C'est ça.

- Excusez-vous !

- C'est vous qui m'avez percuté !

- Vous m'avez mal parlée !

- J'ai dit que la vérité.

- J'exige des excuses !

- Excusez-vous, l'appuya Lolita.

- C'est le monde à l'envers, cracha Sancho avec hargne.

La dispute montait crescendo. Le tempérament de feu d'Estrella et le mauvais caractère du vaquero n'étaient pas pour arranger les choses. Diego ne se fit pas entendre quand il appela au calme. Cependant il réussit à manœuvrer pour se placer devant les cousines et empêcher le vaquero et la señorita d'en venir aux mains.

- Estrella, Lolita, señor, nous pouvons parler plus calmement, implora-t-il.

Ce qui n'améliora en rien la situation. Sancho était prêt à en découdre avec Estrella et Diego n'était absolument pas en état pour l'empêcher.

Prévenus par un domestique, Roman et Ricardo accouraient. Ils éloignèrent le vaquero et lui firent la leçon à grands cris tandis que Lolita réussissait à calmer sa cousine. Bernardo rejoignit Diego, celui-ci assura qu'il allait bien. Il n'était pas en plus mauvaise forme qu'au début de la journée. Seul son égo en avait pris un coup.

La visite des écuries n'était plus à l'ordre du jour quand ils revinrent dans le patio. Passées les explications d'Estrella, Ricardo et Roman s'en prirent à Diego.

- Tu n'as rien fait ! reprochèrent-ils. Sancho se disputait avec Estrella et Lolita et tu ne les as pas défendues !

Faute d'être en état, il s'était en effet seulement placé devant elles.

Seule Lolita avait remarqué le geste. Elle n'en dit rien mais intervint en sa faveur.

- Ne vous en prenez pas à Diego. Les fautes sont partagées, nous nous sommes tous énervés vite pour peu de choses.

Ricardo et Roman n'étaient pas de cet avis. L'insulte adressée à Estrella était une faute grave. Ils continuèrent de reprocher à Diego son attitude. Eux avaient agi contrairement à lui.

Las, Diego se répandit en excuse puis se retira. Ce n'était pas encore aujourd'hui qu'il trouverait grâce aux yeux des autres.

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Installé à table pour le dîner, Diego luttait contre la douleur. Son visage ne reflétait rien mais Bernardo pouvait sentir la légère crispation de ses muscles dans le reste de son corps. C'était imperceptible et Diego réussit à la faire disparaître sitôt que son père entra dans la pièce.

Alejandro ne s'en serait pas rendu compte. Il était dans une colère comme Bernardo l'avait rarement vu, semblable à l'un de ses taureaux écumant de rage. Il le vit poser ses mains sur le dossier d'une chaise et serrer de toutes ses forces pour tenter de se contenir. C'était mauvais signe.

- Don Ernesto vient de m'adresser une lettre, débuta-t-il sans crier mais avec force. Il est revenu sur l'idée du mariage suite aux événements de cet après-midi.

- Je suis désolé, père.

- Non, tu ne l'es pas.

- Vous vous méprenez, je...

- Qu'attends-tu de moi, Diego ? coupa-t-il exaspéré.

- Excusez-moi ?

- Je te demande ce que tu attends de moi. Tu ne veux pas suivre nos affaires, tu ne veux rien apprendre d'autre. Tu aimes la musique et la poésie mais tu ne veux pas en vivre. Tu refuses tout mariage. Tu sembles ne vouloir rien avoir à faire avec le nom des de la Vega. Je t'en supplie, explique-moi car, malgré tous mes efforts, je ne te comprends pas et, surtout, je ne te reconnais plus !

Diego prit le temps de réfléchir à la manière de lui répondre. Il voyait à l'attitude de Bernardo derrière son père qu'il voulait qu'il lui dise la vérité, une partie au moins. Diego campa sur ses positions et esquiva encore.

- Je suis désolé que vous ne me compreniez pas. Je ne puis expliquer davantage que ce que je vous ai déjà dit. Je suis comme je suis.

Ce fut le coup de grâce pour Alejandro qui, quelque part, espérait encore. Mais depuis longtemps...

- Je n'ai plus de fils.

Bernardo vit avec horreur le jeune homme resté silencieux et immobile, encaissant la nouvelle sans aucune réaction tandis que don Alejandro quittait la pièce sans se retourner.

Le serviteur rejoignit son maître avec inquiétude. Il savait que l'annonce l'avait foudroyé. Pourtant Diego fit comme si de rien n'était.

- Il est en colère, c'est normal. Il espérait beaucoup de ce mariage. Cela lui passera.

Tout deux savaient que rien n'était plus faux. Diego venait à l'instant de perdre la dernière chance qu'il avait d'établir un lien avec Alejandro. Dorénavant, il n'existait plus pour son père. Il n'était qu'un invité dans sa propre maison.