11 – Le vieux Savatore

– Le vieux Savatore a perdu son fils et sa belle-fille dans le naufrage, expliquait un homme bourru à Zorro. J'ignorais qui c'était à l'époque.

– Cela je le sais, señor.

Le marin haussa les épaules.

– C'est pour que vous compreniez.

– Je comprends que ce bateau a coulé près des côtes californiennes il y a vingt ans et que vous étiez à bord.

Dimitri Roscov, marin de son état, évita son regard. Il avait choisi de faire sa vie en Californie et de ne plus naviguer il y a bien longtemps. Contrairement aux autres, Zorro semblait parfaitement savoir pourquoi.

– Je vous parle, señor.

– Comment m'avez-vous retrouvé ?

– Le père Felipe de la mission San Gabriel m'a parlé de vous.

– Padre Felipe ?

– Il a pris la suite de padre Lorenzo.

La lumière se fit dans l'esprit du marin.

– Padre Lorenzo lui a tout raconté.

– Non, réfuta Zorro, le padre n'a pas rompu son serment. Il a gardé le secret de la confession. Néanmoins certaines de ses ouailles se souvenaient de vous.

– Les indiens, comprit Dimitri.

Zorro commençait à s'impatienter. L'heure tournait.

– Vous étiez à bord du bateau qui a fait naufrage. Vous êtes un des rares survivants.

Le regard du marin se fit loin. Zorro le laissa à ses souvenirs. Il ne voulait pas le brusquer.

– La tempête était terrible, reprit le marin. Plusieurs personnes étaient passées par dessus bord. Le capitaine a demandé d'abandonner le navire mais il était déjà trop tard. Je me rappelle encore des cris dans la nuit et la pluie.

Il soupira.

– La señora s'agrippait au grand mat. Son mari était passé par dessus bord depuis longtemps déjà. Le bébé criait. Je l'entendais malgré le tonnerre.

Le marin détourna le regard en proie aux terribles souvenirs qu'il avait en vain tenté d'oublier depuis vingt ans.

– C'est à ce moment-là que la vague est arrivée. Elle était plus haute que toutes les autres. Je me souviens bien de l'éclair qui a illuminé la scène. Ce mur d'eau allait nous tuer.

Il frissonna.

– J'ai plaqué la señora contre le mat tandis que la vague s'abattait et envoyait le navire par le fond. Je me souviens avoir perdu prise alors que le silence se faisait, avoir été ballotté dans tous les sens. Contrairement à beaucoup de marins, je sais nager. Je suis même excellent nageur. J'ai réussi à retrouver la surface. C'est là que je me suis rendu compte que ce que je croyais serré dans mon bras gauche n'était pas le mat du bateau. C'était le bébé. La señora me l'a mis dans les bras sans que je m'en rende compte. Elle devait penser qu'avec moi il avait une chance.

– Elle avait raison, dit doucement Zorro.

– Ils revenaient en Californie avec leur enfant et la mer leur a tout pris ! s'écria le marin.

Zorro posa une main sur son épaule pour l'appeler au calme.

– Vous avez sauvé l'enfant.

– Oui, avoua-t-il. J'ai réussi à attraper un morceau de bois qui traînait et je nous ai maintenus à flot jusqu'à la fin de la tempête. À ce moment là on discernait la côte. Ma mère m'a toujours dit que j'étais une force de la nature et que je devais m'en servir à bon escient. Elle craignait que je devienne violent comme mon père. Mais je voulais pas devenir comme ce poivrot. J'ai tenu bon. Je nous ai ramenés sur la terre ferme.

La suite, Zorro la connaissait. Dimitri s'était caché pendant plusieurs jours sur la côte par crainte de naufrageurs, volant de quoi les nourrir, le bébé et lui. Il avait gagné le seul endroit où ils seraient en sécurité, la mission la plus proche. Le père Lorenzo les avait recueillis.

– Je ne pouvais pas m'occuper du bébé et puis sa famille devait le chercher.

– Vous êtes parti pour le Mexique.

– J'ai fait toute l'Amérique du sud avant de revenir m'installer ici il y a six ans.

– Et le bébé ?

– Le padre Lorenzo m'a dit qu'il le confierait à une bonne famille s'il ne trouvait pas des parents proches.

Tout avait disparu dans le naufrage. Dimitri ignorait qui étaient les passagers du bateau. Il parlait mal espagnol à l'époque et avait compris Salvador au lieu de Savatore. Il avait fallu un an avant qu'on apprenne que les époux Savatore étaient sur le navire, deux ans qu'ils voyageaient avec un enfant.

– En m'installant ici, j'ai fini par apprendre que Raul Savatore avait perdu son fils, sa belle-fille et son petit-fils dans un naufrage. Et puis j'ai su que c'était ce naufrage.

– Vous avez compris la méprise.

– Padre Lorenzo était retourné en Espagne en pensant qu'il y avait deux familles avec un enfant à bord. Rien ne pouvait contredire mon témoignage.

– À part vous-même.

– Oui.

Zorro comprenait enfin l'horreur de la tragédie. Faute de pouvoir s'exprimer clairement, le padre l'avait mal compris. L'enfant avait été adopté alors que son grand-père le croyait mort.

– Vous en avez parlé à quelqu'un ?

– Jamais. Je ne sais pas ce que l'enfant est devenu.

– Qui d'autre a survécu au naufrage ?

– L'autre grand baraqué de l'équipage, Luis Carera. Mais il a eu moins de chance que moi, il avait perdu la raison quand on l'a retrouvé sur le rivage.

Zorro reconnut l'intrus qui lui avait échappé chez les Torres quand Dimitri le décrivit. Quelqu'un avait réussi à le faire parler. Ou plutôt, quelqu'un avait écouté ses élucubrations dans une taverne de San Luis Obispo et avait compris que l'héritier du vieux Savatore était en vie. Et ce quelqu'un le cherchait en ce moment même dans les environs de Los Angeles.

C'était pour cette raison que la mission avait été visitée en premier. Rien n'avait été volé car ils n'avaient pas trouvé ce qu'ils cherchaient : les papiers d'adoption du bébé. Ceux-ci devaient être en possession de la famille adoptive, d'où la visite des haciendas. Le voilà le point commun que cherchait le capitaine Toledano. Toutes les haciendas visitées abritaient un enfant pouvant être le petit-enfant de Raul Savatore.

Zorro comprit tout en cet instant. Qui étaient les voleurs et qui était l'enfant.

.

Le capitaine Toledano frotta ses yeux fatigués. Zorro lui avait dit qu'il lui donnerait des nouvelles cette nuit. Le soleil allait bientôt se lever et il attendait toujours.

Il s'étira dans un bâillement sonore. La journée allait être compliquée s'il ne pouvait pas se reposer au moins quelques heures.

– Fatigué, capitaine ?

Le militaire sursauta avant de se retourner.

– Zorro !

Le Renard avait réussi une fois encore à se glisser jusqu'à son bureau sans se faire entendre.

– Vous n'êtes pas passé par la fenêtre ? s'étonna-t-il.

Il l'avait gardé ouverte et fait retirer les barreaux posés par son prédécesseur à son intention.

– La porte était ouverte, indiqua le Renard en indiquant les portes de la caserne entrouvertes.

– Garcia… soupira le capitaine.

Il avait encore mal refermé les portes.

– Je crois qu'il savait que je venais, s'amusa Zorro.

Le capitaine voulait bien le croire. Il s'installa à son bureau et fit signe au Renard de s'asseoir face à lui. Zorro déclina la proposition et rapporta debout ce qu'il avait appris.

– J'ai écrit à Raul Savatore pour l'informer.

– Sur l'identité de l'enfant également ?

– Non, uniquement pour dire que le bébé n'a pas péri dans le naufrage. Je dois encore vérifier certaines choses.

– Vous ne me direz donc pas de qui il s'agit ?

– Il vous faudra prendre votre mal en patience, capitaine.

– Bien. Et sur nos visiteurs d'haciendas ? Puis-je avoir des informations ?

– Vous avez dû entendre parler de l'altercation chez les Pulido entre la señorita Estrella et un vaquero.

– Certes. Un certain Sancho.

– Sanchez en réalité. Il s'est fait engagé sous un faux nom, comme d'autres complices dans plusieurs ranchos je le crains. Quel meilleur moyen de visiter les demeures en toute impunité ?

– Sanchez vous dites ?

– Un nom qui doit vous rappeler des souvenirs du temps de l'Aigle.

– Greco et Sanchez… je les ai arrêtés grâce à votre aide lors de la chute de Varga. *

– Ils se sont échappés apparemment.

– Je n'ai pas eu d'information en ce sens. Néanmoins si vous le dites je vous crois. D'autant que cela expliquerait l'agression de Javier Montebello.

– Je le pense aussi.

– Bonne nouvelle, maintenant, nous savons qui chercher !


* Cf « L'Aigle et le Renard » dont cette histoire est la suite, mais les deux peuvent êtres lues indépendamment l'une de l'autre.