12 – Greco fulminait
Greco fulminait. Sanchez tentait maladroitement de rester stoïque mais le regard assassin de son chef n'aidait pas.
– Tu dis que tu as été vu par Diego de la Vega !? siffla-t-il furieux. Il y a une semaine !?
Sanchez se dandina sur place, mal à l'aise.
– Il ne m'a pas reconnu, patron.
– Mais il t'a vu !
Sanchez resta coi. Greco ferma les yeux et se massa les tempes pour se calmer et réfléchir. S'il avait su cela plus tôt, il n'aurait pas tenté le tout pour le tout en se rendant à l'étude du notaire. Si de la Vega parlait, le capitaine Toledano saurait comprendre. Il fallait l'en empêcher à tout prix.
– Que fait-on ? demanda Sanchez mal à l'aise.
– À ton avis !
– On le fait taire ?
– Évidemment, idiot ! Diego de la Vega doit mourir aujourd'hui ou c'en est fait de nous !
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Diego somnolait dans la voiture quand Bernardo arrêta le cheval. Il ouvrit les yeux difficilement pour voir où ils se trouvaient, un coin d'herbe près d'une rivière, ombragé par une poignée d'arbres.
– Sommes-nous arrivés ?
Bernardo acquiesça et indiqua de la main les chevaux de Roman, Estrella et Ricardo, puis la voiture où se trouvaient Lolita et Sylvia. Les garçons déchargeaient déjà leur pique-nique.
Diego soupira. Cette journée allait être longue.
– Diego ! le héla Lolita. Viens !
Avec difficulté, le jeune homme quitta la voiture. Il chassa de son visage la grimace occasionnée par la douleur avant de faire face à ses amis.
Lolita venait le chercher pour l'entraîner vers la nappe étendue par Sylvia dans l'herbe. Ricardo jeta un regard noir à Diego. Personne dans leur groupe n'avait pu manquer l'attention que portait Lolita au jeune de la Vega.
Ricardo était excédé du comportement de son camarade, et plus encore de l'attention qu'il recevait de la jeune femme. C'était sa future fiancée !
Comme toujours quand il voulait les déranger, Estrella se matérialisa devant lui.
– Un peu d'aide, señor Del Amo ?
– Je peux me débrouiller seul, grogna-t-il en réponse.
– Vous n'êtes pas obligé d'être aussi désobligeant pour le signifier.
– Vous ai-je demandé quelque chose ?
Estrella allait répondre quand le bras de Roman passa entre eux pour atteindre un torchon plié en quatre dans la voiture.
– Désolé, dit-il bien qu'il l'ait fait exprès.
Ricardo détourna les yeux tandis qu'Estrella rejoignait les autres.
– Ai-je interrompu quelque chose ? s'inquiéta Roman.
– Non.
Sur quoi Ricardo annonça qu'il allait se dégourdir les jambes avant de manger.
Diego regarda tout ça d'un œil triste. Jusqu'à présent Estrella et Ricardo se disputaient sans que cela aille trop loin. Voilà maintenant qu'il était responsable d'une véritable mésentente entre eux.
Le repas se passa dans une atmosphère plombée par les remarques acides de Ricardo à l'encontre de Diego dès que Lolita lui proposait quelque chose. Celle-ci remettait le jeune homme à sa place, suivie d'Estrella qui ne se privait pas pour en rajouter une couche. Bernardo, Sylvia et Roman tentaient d'apaiser les tensions par un geste ou un mot, mais Diego voyait l'humeur de Ricardo devenir massacrante et celle des filles pas beaucoup mieux. Le malaise entre chacun devenait de plus en plus grand.
À l'issue du repas, Sylvia s'empressa de proposer à ses amies une balade pour se vider la tête. Roman fit la même proposition à Ricardo. Diego assura qu'il souhaitait se reposer. Bernardo pouvait les accompagner.
Les filles prirent les devant, les garçons suivirent cent mètres derrière et Diego se retrouva seul sur la nappe du déjeuner.
Les pensées du jeune de la Vega n'étaient pas de toute gaîté. Il s'en voulait de causer ces disputes et une si mauvaise ambiance. Son état physique n'aidait pas à positiver. Il lui avait fallu plusieurs chevauchée nocturnes avant de trouver les indiens qui l'avait mené à Dimitri Roscov, la plupart ne se trouvait plus à la mission et le père Felipe n'avait pas pu le renseigner beaucoup. Chacune de ses sorties, diurne ou nocturne, n'avait pas arrangé son état. Bernardo jurait qu'il s'aggravait la situation, ce à quoi il répondait qu'il y avait plus important.
À dire vrai, son serviteur avait raison. Il ne se sentait pas bien. Il était éreinté, ses muscles criaient grâce, il avait de nouveau perdu une taille de ceinture et malgré cela il ne se reposait pas. Entre Zorro, les douleurs, l'aide au notaire ou l'obligation qu'il s'était imposé de prendre tous les repas en compagnie de son père pour garder le lien, il continuait à fatiguer un peu plus. L'ambiance maussade chez lui -don Alejandro ne lui adressait la parole que quand il y était obligé et comme un étranger- et celle guère mieux de ses amis n'arrangeaient rien.
Cet après-midi là encore le sommeil le fuyait. Il décida de terminer de ranger la nappe et les affaires du pique-nique dans la voiture des Pulido. L'effort lui tira une grimace qu'il eut bien du mal à dissiper. Pourtant ses sens restaient en alerte. Le renâclement d'un des chevaux attachés plus loin le mit aux aguets.
Il tourna la tête pour détailler le paysage sans rien voir que l'herbe, l'eau et les arbres. Il fixa les oreilles des chevaux. Elles indiquaient ostensiblement l'est d'où venait la rivière, à l'opposé de la direction prise par ses amis. Ce ne pouvait pas être une coïncidence.
Il fronça les yeux, cherchant quelque chose qu'il aurait manqué. Un éclat du soleil près d'un tronc d'arbre l'éblouit soudain.
Pan !
Il eut juste le temps de s'écarter avant qu'une balle de fusil fasse éclater le bois de la voiture contre laquelle il était appuyé. Il se dépêcha de se mettre à l'abri derrière tandis qu'un second coup de feu explosait à quelques centimètres de sa tête.
Quelqu'un lui tirait dessus ! Il réalisa cela en même temps qu'il comprenait qu'il n'avait rien pour se défendre. Il n'avait que deux possibilités, attendre caché là ou tenter la fuite sur le dos d'un des chevaux, passablement énervés et apeurés par les tirs. Il choisit de rester dissimuler par les deux voitures, prenant garde à mettre ses jambes à l'abri des balles derrières les roues et ne pas lever la tête derrière les capotes en cuir qui ne le protégeraient pas.
Il y eut deux autres tirs qui se fichèrent dans l'herbe et le bois. Son agresseur n'avait qu'un fusil et devait recharger apparemment. Il profita de l'accalmie pour se mettre derrière un tronc épais autour duquel il pouvait tourner et suivre ainsi d'éventuels mouvement du tireur. Sur l'identité de l'assaillant il n'avait guère de doute, Sanchez était le bras armé de Greco depuis des années. Il savait au moins qui et pourquoi on tentait de le tuer.
Il attendait de nouveaux coups de feu qui ne vinrent pas. Il guetta une manœuvre de Sanchez, mais rien ne se passa. Il comprit quand il entendit son nom.
– Diego ! Diego !
Ses amis l'appelaient. Il frémit, ils allaient se mettre en danger.
Rien pourtant n'arriva. Dérangé, Sanchez abandonna sa position et choisit la retraite. Sauvé, Diego se retrouva étouffé sous les étreintes de Lolita et Estrella.
– Tu n'as rien ! s'exclama le première soulagée.
– Nous sommes revenus dès que nous avons entendu les tirs, enchaîna la seconde. Heureusement nous n'étions pas loin. Mon frère, Ricardo et Bernardo sont partis à sa poursuite. Mais pourquoi diable quelqu'un en voudrait-il à ta vie ?
– Je l'ignore. Peut-être voulait-on seulement me faire peur.
– Pour quelle raison ? Ça n'a pas de sens !
Diego se garda bien de lui donner une réponse. Lolita, pendue à son bras, le regardait en détail. Elle fut heureuse de voir qu'il n'avait rien.
– J'ai eu si peur !
– J'en suis désolé, cependant il n'y avait pas de raison.
– Quelqu'un t'a tiré dessus !
– Une horrible méprise j'en suis certain.
– Diego !
Il enleva ses mains de son bras de force et fit un pas de côté tandis que les trois autres revenaient. Elle comprit sans pour autant apprécier la manœuvre.
Diego refusait d'aggraver la situation encore avec Ricardo, c'était lui son futur fiancé. Il ne voulait pas qu'il se méprenne, ni que Lolita ait des gestes déplacés envers lui. Elle était destinée à Ricardo, pas à lui. Jamais il ne pourrait être avec elle. Et puis, de toute façon, ce n'était que de l'amitié qu'il avait pour elle, pas de l'amour. Pas vrai ?
