NdA : On poursuit aujourd'hui avec les états d'âme de Diego. Sa relation avec son père ne va pas s'améliorer tout de suite, pas plus que toutes ces relations compliquées, mais ça viendra. ;-) Encore merci pour les coms !


14 – Le soleil était haut

Le soleil était haut dans le ciel quand Diego ouvrit les yeux. La chambre était vide. Un verre d'eau reposait sur une chaise près de lui afin qu'il puisse facilement s'en saisir. Il savoura le rafraîchissement tout en reprenant ses marques.

Avec difficulté, mais moins de douleurs, il s'assit au bord du lit. Les brumes du sommeil se dissipaient. Sa mémoire revint peu à peu.

– Oh ! s'exclama-t-il en se souvenant de Raquel.

Il découvrit dans le miroir qu'il portait toujours la marque de sa main sur son visage. La señora avait vraiment mis de la force dans la claque qu'elle lui avait assénée.

– Il me faudra vous en remercier, dit-il.

Reposé et lucide, Diego voyait les choses sous un nouveau jour. Il devait impérativement se reprendre en main.

– Ah ! Bernardo ! s'exclama-t-il quand celui-ci entra. Je suis content de te voir.

Son serviteur l'était également. Diego comprit pourquoi très vite.

– J'ai dormi une journée entière ? Vingt-quatre heures, dis-tu ? Pardon de t'avoir effrayé, mon ami.

Vous êtes reposé, signa Bernardo. Vous en aviez besoin.

– Oui, tu m'avais prévenu, reconnut-il, je m'excuse de ne pas t'avoir écouté. Je vais parfaitement bien à présent, regarde !

« Bien » n'était pas le mot qui lui serait venu à l'esprit. Bernardo voyait encore des cernes sous les yeux de son maître et savait que dormir une journée entière ne pallierait pas les jours entiers de sommeil qu'il avait perdu ces derniers mois. Il faudrait plusieurs semaines avec un rythme de vie normal et sans qu'il fasse d'efforts pour qu'il récupère à la fois de sa fatigue, de ses blessures et que son moral retrouve le beau fixe. Pour l'instant, il ne menaçait plus de s'écrouler à chaque pas, il grimaçait moins et n'avait plus de pensées dépressives. C'était déjà un exploit.

Mais ce n'était pas un miracle et, cela, Diego une fois encore ne voulait pas le comprendre.

– Tu t'inquiètes trop. Je me reposerai quand Greco, Sanchez et ses complices auront été arrêtés.

– Zorro a du travail ?

– Bien sûr ! Je ne vais pas régler la chose comme Diego. Une fois que cette affaire sera réglée, tout le reste le sera aussi.

– Tout ?

– Lolita se fiancera à Ricardo, Estrella trouvera un prétendant et tu feras ta demande à Sylvia.

Si la première proposition parut surréaliste à Bernardo, ce fut la dernière qui l'estomaqua.

– Moi ? Me fiancer à Sylvia ?

– Tu es un honnête homme il me semble.

– Non, non non !

– Non, tu ne l'es pas ?

– Non, je ne me fiancerai pas à Sylvia.

– Non ?

– Enfin si. Mais plus tard et… en quoi est-ce vos affaires ?

Diego éclata de rire.

– En rien et en tout, mon ami. En rien et en tout.

Sa bonne humeur était contagieuse. Le visage rougi de Bernardo se barra d'un immense sourire. Tout à son bonheur futur, il ne prit pas garde sur le moment à ce que n'avait pas dit Diego. En chemin pour aller lui chercher à manger en revanche, cela lui sauta aux yeux. Son maître n'envisageait aucunement son avenir.

Bernardo doutait qu'il ait des pensées suicidaires. Il le pensait résolu à accepter sa vie telle qu'elle était depuis des mois : suivre la proposition de Javier Montebello de devenir clerc de notaire ou avocat, rester un étranger pour son père mais l'aider dès que possible, finir seul dans cette immense maison, abandonner pour toujours l'espoir d'une vie amoureuse, être un indolent aimé de tous mais sans ambition aucune… et peut-être devenir Zorro s'il redevenait nécessaire. Bref, faire ce que chacun pensait et attendait de lui. Être l'opposé de lui-même afin de ne pas blesser les autres.

Bernardo rata une marche dans l'escalier et manqua de le dévaler. Diego venait de faire une croix sur sa vie pour ce qu'il pensait plus important que tout : le bien des autres.

Cette fois, il dut s'asseoir sur les marches et essuyer les larmes qui embrumaient son regard. Parce que Diego suivait le cours de cette vie, il perdait sa vie.

Après avoir reprit contenance, Bernardo apporta son repas à Diego. Le jeune homme ne manqua pas son changement d'attitude et, perspicace, devina ses conclusions.

– Ne sois pas si désolé. J'ai choisi cette voie il y a longtemps. Je savais que cette issue était possible.

– Dites-leur que vous êtes Zorro ! supplia-t-il. Tout sera résolu.

– Je pourrais, admit Diego. Tout le monde n'y croirait pas bien sûr...

– Il suffit de le dire à vos proches, pas à toute la Californie ! Vous pourriez vivre votre vie ainsi.

Diego eut un sourire triste qui le fit frissonner. Le jeune homme était d'une totale lucidité. Il était réaliste avec sa situation et Bernardo comprit qu'il n'allait pas aimer la suite.

– Si je leur dis maintenant, Bernardo, l'incrédulité se partagera à la trahison. Vouloir renouer de bonnes relations avec mon père et mes amis en usant d'une vérité dont je ne leur ai rien dit quand tout allait bien, ils ne sauront pourquoi je le fais et en tireront les pires conclusions, comme c'est déjà le cas quoi que je fasse. Ils ne me reconnaissent plus, je ne suis qu'un étranger pour lequel ils n'ont aucune confiance. Si je leur disais, ils me mépriseraient et ne sauraient définitivement plus qui je suis.

Il leva la main pour balayer les objections.

– Je tenterai de retisser de bonnes relations avec mon père et les autres, ensuite pourrai-je leur dire la vérité. Cette facette que je leur montre est aussi une partie de moi. J'aime la littérature, la poésie, débattre à n'en plus finir sur des sujets qui me tiennent à cœur et ne pas faire preuve de violence. J'aime être bien habillé, même si je concède que le mouchoir brodé pour s'éventer est de trop. Néanmoins toutes ces facettes de ma personnalité ne sont pas des artifices. J'en exagère certaines, mais je suis sincère dans mes goûts et mes opinions. Tout cela non plus mon père ou Ricardo ne l'acceptent pas. Laissons du temps au temps et tout se réglera, tu verras.

Bernardo voyait surtout que la situation n'allait pas changer. Diego perdrait des années à renouer des liens avec ses proches s'il agissait ainsi. Il comprenait ce qu'il avait dit et, pour l'heure, ne voyait pas d'autre solution que celle offerte par Diego. Désemparé, il quitta la chambre avec l'espoir que quelque chose ou quelqu'un puisse changer la situation.

Par ordre du capitaine Toledano, le jeune de la Vega avait interdiction de quitter l'hacienda. Les lanciers filtraient les entrées. Garcia n'avait pas été assigné à cette mission et Diego soupçonnait le capitaine de le tenir volontairement éloigné de lui ces derniers temps. Il souhaitait enseigner la discipline et le bon sens au sergent en l'éloignant autant que possible des sources de distraction, en premier lieu la taverne où Diego l'invitait souvent.

Le lendemain, celui-ci envoya plusieurs lettres à ses amis pour s'excuser de son comportement. Bernardo nota un changement dans son attitude. Tout doucement, il faisait le chemin inverse pour retrouver son caractère d'avant l'Aigle.

Le serviteur espéra que l'affaire avec Greco serait vite réglée. Si ensuite les efforts de Diego ne payaient pas, il prendrait les devants. Diego avait que s'il disait la vérité à ses proches il les perdrait. Bernardo pouvait parfaitement admettre cette idée. À regret, il reconnaissait que son maître avait raison. Toutefois si lui, Bernardo, leur disait la vérité, la donne serait pas la même, n'est-ce-pas ?