15 – Au pueblo
Au pueblo, la soirée s'annonçait calme. Les travaux des champs terminaient tard et les vaqueros venaient peu à Los Angeles à cette période. Les soldats patrouillaient sans relâche à l'instar des rancheros, la taverne n'avait de fait jamais été aussi déserte. Le tenancier en profitait pour se reposer et faire l'inventaire de son stock. Il savait par expérience que lorsque les militaires auraient terminé leur mission, son travail reprendrait décuplé. Il ne lui faudrait alors pas compter ses heures.
Loin de ses préoccupations, le capitaine Toledano étudiait les différents rapports qu'on lui avait remis dans la journée. Il tenait un courrier dans une main tandis que l'autre plaçait des épingles sur une carte de la Californie accrochée au mur. Ses recoupements pour localiser Greco restaient sans résultat pour l'instant. Il lui faudrait faire preuve de patience ou de chance à ce rythme.
– Capitaine !
Arturo porta une main à sa poitrine avec surprise quand on l'interpella. Il se retourna sur Zorro, surgi de nulle part encore une fois.
– Ciel ! Vous m'avez fait peur, señor.
– Mes excuses, capitaine, je ne pouvais m'annoncer.
Remis de ses émotions, Arturo invita le hors-la-loi à s'installer sur un siège, ce qu'il refusa.
– Navré, je ne me puis m'attarder.
Même s'il avait eu du temps, Arturo doutait qu'il se serait assis.
– Avez-vous de nouvelles informations ? demanda-t-il.
– Sí.
Le militaire en devina la teneur.
– Vous savez pour quelle raison Diego de la Vega s'est fait attaqué.
Zorro acquiesça.
– Je crains qu'il n'ait vu Sanchez et que Greco ait commandité sa mort pour que nous ne remontions pas jusqu'à eux.
– Don Diego l'aurait reconnu lors de l'altercation chez les Pulido en ce cas ? C'était pourtant il y a plus d'une semaine. Pour quelle raison agiraient-ils maintenant ?
– Je doute que Sanchez en ait parlé plus tôt à Greco. D'autre part Diego de la Vega ne semble pas l'avoir reconnu et il n'était guère atteignable jusqu'à présent. Il est souvent resté à son hacienda.
– Certes. Je présume cependant que vous n'avez pas fait tout chemin uniquement pour me dire ceci.
– C'est exact, capitaine.
– Des nouvelles de Savatore ?
– Pas encore, mais je n'en attendais pas si tôt. Je suis venu vous informer que je vais tendre un piège à Greco. J'aurais besoin de votre soutien.
– Vous l'avez. Dites m'en plus.
– Je ne puis pour l'instant. Je voulais seulement m'assurer de votre aide quand le moment sera venu.
– Señor, ne me laissez pas dans le noir je vous prie !
– Ce n'est nullement mon intention, capitaine. Seulement je n'ai hélas pas pu vérifier certains faits supposés.
– Lesquels ? L'identité du petit-fils de Savatore ?
– Entre autres.
– Parlez, señor, je vous en conjure ! Mes nerfs sont suffisamment mis à l'épreuve ces temps-ci.
– Pour un piège, il faut un appât, qu'il serait bon de prévenir avant cela.
– Bien, je comprends. Vous ne m'en direz pas davantage, n'est-ce-pas ?
– Adios, capitaine.
Avec un soupir, Arturo rangea ses rapports. Le Renard lui apporterait bien plus d'informations qu'il n'en trouverait jamais en les parcourant de nouveau. Il ferait aussi bien de rejoindre sa femme plutôt que de veiller tard.
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Tornado s'arrêta sagement le long du mur de l'hacienda. Zorro accrocha sa cape et son épée au pommeau de la selle. Il n'en aurait pas besoin pour ce qu'il s'apprêtait à faire. Il flatta ensuite l'encolure de son cheval en lui demandant de l'attendre. Il ne serait pas long.
Il franchit l'enceinte de pierre et se coula en silence jusqu'à la maison. Contrairement à d'autres haciendas, l'immense demeure des Pulido n'avait aucun mur accolé à l'enceinte. Le terrain formait un carré parfait et elle se trouvait sur un des angles, les autres étant formés de la cour intérieure, des jardins et des écuries. C'était une disposition peu courante dans la région. On détachait souvent la vie de ranchero de la maison familiale.
Cela n'arrangeait pas Zorro, toujours blessé, qui se serait bien passé cette fois de quelques acrobaties. La fenêtre de l'étage qu'il voulait gagner était accessible via une brève escalade dont son corps endolori ne voulait absolument pas.
Après une longue inspiration, Zorro commença son ascension. Il s'aida des trous dans la pierre et des clous mis soigneusement en place par les enfants Pulido. Ils étaient à peine discernables de jour, s'il n'était pas déjà venu, Zorro aurait eu beaucoup de mal à les trouver en pleine nuit. Grâce à eux, Romualdo, Roman et Estrella avaient toujours pu ainsi faire le mur au nez et à la barbe de leurs parents.
Le Renard soupira de soulagement en atteignant le balcon. Il se promit de faire entrer Tornado dans l'hacienda et de le placer sous le balcon s'il devait réitérer l'exploit.
Les volets étaient grands ouverts et la fenêtre de la chambre entrebâillée à cette saison. Il poussa doucement les battants. Comme attendu, ils étaient parfaitement huilés et s'ouvrirent sans bruit. Zorro enjamba la balustrade prudemment en maudissant ses muscles déchirés qui lui arrachaient des grimaces de douleur. Ce n'était pas avec ce genre d'exercice qu'ils guériraient.
Il identifia dans la pénombre le lit à sa gauche et une silhouette endormie sous un drap. La pleine lune mal dissimulée par quelques nuages éclairait parfaitement la chambre. Il n'aimait pas quand il faisait si clair mais cela avait facilité son ascension pour arriver là.
Sa main se glissait dans sa chemise pour attraper quelque chose quand un bruissement l'arrêta. Il fit un bond de côté pour éviter le coup d'épée qui lui aurait entaillé l'épaule.
– Ne bougez plus, señor.
La voix qui lançait cette injonction n'était pas du tout celle qu'il s'attendait à entendre ici. Il n'eut pas le temps de parler, la lame revenait, vers son cou cette fois. Il l'attrapa au vol.
Zorro sentit l'étonnement de son assaillant et une tentative de se dégager de sa poigne. Avec adresse il le plaqua contre son corps et positionna l'épée contre son cou.
– Non ! À l'ai…
Sa seconde main le bâillonna. Il sourit en confirmant son identité à la lueur de la Lune : Lolita Pulido.
– Buenas tardes, señorita.
Sa réponse ne fut qu'un grognement. Sentant à sa main qu'elle avait l'intention de le mordre, il prit les devant.
– Je ne vous ferai aucun mal, señorita, et j'aimerais si possible garder mes gants intacts. Si vous promettez de ne pas crier je vous relâcherai.
La jeune femme réfléchit puis hocha la tête. Zorro la libéra tout en conservant l'arme.
– Qui êtes-vous ?
– Moins fort, je ne voudrais pas que tout le monde nous entende.
– Tout le monde le devrait, répliqua-t-elle sans baisser d'un ton. Répondez-moi ou j'appelle à l'aide.
– Je suis Zorro.
– Zorro ?
Il se mit à la lumière venant de l'extérieur pour qu'elle puisse le voir. Elle le détailla et reprit la parole tout bas.
– J'ai beaucoup entendu parler de vous, señor Zorro.
– En bien, je l'espère.
– Cette situation semble vous amuser.
– Elle n'est pas désagréable.
– Être dans la chambre d'une femme sans son invitation est agréable ?
– Je ne sous-entendais rien de tel ! Je voulais simplement exprimer que vous êtes de charmante compagnie.
Les traits de Lolita se durcir. Il aggravait la situation au lieu de l'arranger et s'en rendit compte.
– Mes excuses, señorita. Sachez que mon intention première en venant ici était de…
– Me tuer.
– Vous tuer ?
– Vous alliez vous emparer d'un couteau, je l'ai vu.
– Parlez-vous de ceci ?
Il tira de sa chemise une lettre soigneusement pliée qu'il comptait déposer sur la table de chevet.
– Une lettre ?
– Je comptais partir après l'avoir remise à qui de droit.
– Mais j'étais là.
– Vous étiez là, confirma-t-il.
Les lèvres de Lolita s'étirèrent dans un sourire taquin en comprenant toute l'étendue de la méprise. Elle s'expliqua.
– Les vaqueros ont laissé le tas de fumier retiré des écuries sous les fenêtres de ma chambre. Ils étaient partis quand nous nous en sommes rendus compte. À cette saison, nous veillons tard. Mes cousins ont fait quelques changements pour la nuit afin que je ne sois pas incommodée. Je retrouverai ma chambre demain.
– Il en est donc ainsi.
– Oui. Je suppose que cette lettre n'est pas pour moi.
Zorro opina.
– Souhaitez-vous que je la remette à son destinataire ? Je vous promets que je ne l'ouvrirai pas.
– Je vous crois, señorita.
Elle le rejoignit à la lueur de la Lune dans l'embrasure de la fenêtre. Il la vit frissonner quand elle s'empara de la lettre.
– L'air est frais, se justifia-t-elle.
– Je ne demandais rien.
– Vous l'avez pensé si fort…
La situation amusait le Renard au plus haut point. La jeune femme était tout de hardiesse contenue au quotidien. Elle profitait de sa présence pour être elle-même, une femme bien plus intrépide qu'on ne l'imaginait, dotée d'un tempérament et d'une répartie qui lui plaisaient beaucoup. Les mêmes qualités que doña Catalina et don Carlos réprouvaient.
– Je dois partir, dit Zorro bien qu'il aurait souhaité rester davantage.
– Je dois dormir, répondit-elle du tac au tac même si elle appréciait cette rencontre fortuite. Je ne manquerai pas de livrer ce courrier.
– Je n'ai aucune inquiétude à ce sujet. Buenas noches, señorita.
– Buenas noches, señor Zorro.
Le Renard passa dehors et entreprit de regagner le sol puis son cheval. Étonnamment, il ne sentit guère la douleur de ses muscles cette fois. Et ne s'en étonna pas.
Diego en revanche fut forcé de s'en souvenir lorsque, au matin, la douleur déchira tout son côté gauche et l'empêcha de se lever. Bernardo lui reprocha son escapade, Diego avait autre chose en tête. Malgré tout, il fut contraint d'écouter son serviteur et de rester allonger une bonne partie de la journée. La venue de Garcia dans l'après-midi le sauva de l'ennui. Il apprit à cette occasion que le capitaine avait fait placarder des affiches de Greco et Sanchez dans tout Los Angeles et les environs.
