16 – Il était tard

Il était tard quand on se présenta chez les de la Vega. Don Alejandro s'était retiré dans sa chambre après un repas pris tôt tant la journée avait été intense, la plupart des domestiques également. Ne restait que Diego assis dans le patio en train de lire un livre paisiblement.

Dehors, les lanciers avaient regagné la caserne. Alejandro avait convaincu le capitaine que ses patrouilles dans les environs seraient aussi efficaces que les militaires, lesquels seraient mieux employés ailleurs. La disparition de Sanchez de l'hacienda Pulido prouvait par ailleurs que Greco savait qu'il était repéré. Faire taire Diego n'avait plus lieu d'être.

Celui-ci s'étonna d'une visite tardive et plus encore quand il découvrit l'identité du visiteur.

– Lolita ?

– Buenas tardes, Diego. Puis-je entrer ?

La question était rhétorique puisque, avant qu'il ait pu répondre, elle s'était faufilée dans la cour.

– J'ai aperçu Bernardo en chemin, dit-elle. Se rend-il à Los Angeles ?

– Il est invité par Sylvia à dîner.

– Si tard chez elle ? N'est-ce-pas inconvenant ?

– Pas davantage que vous ici en l'absence manifeste de chaperon, rétorqua-t-il.

– Un chaperon n'est nécessaire que lorsqu'un homme fait la cour à une dame. Or, ce n'est pas le cas.

Il ravala une remarque qui l'aurait desservi.

– Tu ne dis rien, Diego ? s'étonna-t-elle.

– Que puis-je faire pour vous, señorita ?

– Cesser de me parler comme à une étrangère depuis que je suis arrivée pour commencer.

Diego voulait éviter toute dispute, il répéta sa question différemment :

– Que puis-je faire pour toi, Lolita ?

Elle abandonna l'examen du patio pour lui faire face et ancrer ses yeux dans les siens.

– Je veux savoir pour quelle raison tu es si lunatique, Diego. Un moment nous passons un excellent moment à converser de littérature, un autre tu me repousses avec des mots venimeux. Un jour tu nous ignores, nous tes amis, un autre tu tiens à nous accompagner en pique-nique alors que tu te plains sans cesse que cela va t'épuiser. Tout le monde juge ce comportement normal. Tu es Diego de la Vega, l'indolent, la honte de son père les qualificatifs ne manquent pas pour pointer tes défauts. Pourtant tu es aussi l'homme des bons mots, celui qui aide volontiers péons ou hidalgos, qui sait sympathiser avec chacun et proposer son soutien à qui en a besoin dans la mesure de ses moyens. Je n'ai rencontré personne qui ne t'apprécie pas.

Il accepta la diatribe comme il en avait entendu tant d'autres, à commencer par celle de son père.

Lolita détailla ensuite les moments qu'ils avaient passé ensemble depuis la fiesta chez les Pulido. Elle en retirait un bilan en demi-teinte et une question : qui était l'homme devant elle ?

– Quelle réponse souhaites-tu ? interrogea Diego.

Lolita s'approcha plus près. Elle était là pour le confronter bien qu'il ne saisisse pas encore quelles étaient ses intentions.

– Je veux la vérité. Qui es-tu ?

Diego hésita. Il repensa à la veille quand Zorro était tombée sur elle. Il craint un instant être découvert puis comprit qu'elle n'avait aucun doute sur ce sujet. Elle parlait de Diego, pas de Zorro.

Le jeune homme voulait revenir au rôle qu'il avait endossé aux débuts de son retour en Californie, pas celui qu'il incarnait depuis l'Aigle. Il voulait être cet homme-là, à défaut d'être lui-même, et pas celui qu'il devait être actuellement. Cependant il ne pouvait faire de transition aussi rapide. Personne ne l'aurait compris et personne ne l'aurait cru sincère.

– Je suis ce que tu as dit, dit-il. Tu as brossé un portrait de moi des plus justes. Je suis navré que tu ne puisses comprendre mes brusques changement d'humeur. Je puis être « énergique », si je reprend tes mots, pour peu que le sujet m'intéresse et que la situation si prête, mais mon « indolence » fait partie de moi.

– Je peux comprendre cela, Diego. Plus encore, je peux l'accepter.

– Quel est donc la raison de ta venue dans ce cas ?

Elle ferma les yeux, prit une grande inspiration, puis les rouvrit pour formuler la question qui l'avait en réalité fait venir ici ce soir.

– Pourquoi me pousses-tu dans les bras de Ricardo ?

– Je ne comprends pas ce que...

– Je n'ai pas quitté l'hacienda de mon oncle en secret, ni parcouru tout ce chemin à cheval à cette heure pour m'entendre dire que tu ne comprends pas, Diego. Tu m'attires, tu me repousses, tu sembles avoir des sentiments pour moi un instant puis l'autre être indifférent. Je pourrais le tolérer si je n'avais pas moi-même des sentiments à ton égard, mais ce n'est pas le cas et cette incertitude permanente est insupportable ! Comment puis-je accepter Ricardo comme mes parents le souhaitent ou le repousser comme mon cœur l'exige ?

Un instant, Diego fut soufflé par ses mots. Il ne s'attendait pas à ce qu'elle s'ouvre autant à lui. Elle acheva ses explications par une dernière supplique :

– J'ai besoin que tout soit clair venant de toi afin de savoir quoi faire !

Diego resta silencieux, perturbé plus qu'il ne l'avait jamais été par une femme. Même Anna Maria ne l'avait pas chamboulé de la sorte.

– Réponds-moi, Diego ! Que dois-je faire ?

– Ce n'est pas à moi de te dicter ta conduite, s'entendit-il répondre. Je ne puis décider à ta place.

– Si ce n'est pas toi, alors ce sont mes parents qui dicteront mon mariage.

Là résidait le problème. Lolita n'irait pas contre leur volonté, dut-elle être au supplice chaque jour d'un mariage arrangé. Elle était prête à les affronter uniquement si elle pouvait leur offrir une meilleure option. Et celle-ci ne résidait qu'en un autre prétendant. À l'heure actuelle, doña Catalina et don Carlos n'accepteraient de leur fille qu'un fiancé, d'un bon parti bien sûr.

Diego avait mis de côté depuis longtemps sa vie sentimentale. Depuis l'arrivée de la diligence il y a quelques semaines, il avait lutté pour continuer à la mettre à l'écart. Las, Lolita s'était fait un chemin jusqu'à son cœur et il en prenait véritablement conscience ce soir.

Il ne voulait pas qu'elle épouse Ricardo, elle ne le voulait pas non plus. Elle tenait à lui, il tenait à elle. Tout aurait dû être simple.

Seulement ça ne l'était pas.

Pas à cause de Zorro, pas à cause du personnage qu'il s'était façonné, pas même à cause de Ricardo, ou pas seulement. Non, simplement parce qu'il était complètement perdu, emmêlé dans ses émotions et qu'il ne pouvait pour l'instant pas se permettre d'y mettre de l'ordre.

– Diego ! supplia Lolita car il ne disait rien.

– Agis selon ton cœur, dit-il et il regretta sa phrase au moment où il la prononça.

Les mains de Lolita entourèrent son visage, ses lèvres se posèrent sur les siennes… et il répondit au baiser.

Un signal d'alarme traversa son esprit pour lui dire qu'il n'aurait jamais dû faire ça. Il l'ignora.

– Je devrais partir, murmura Lolita quand ils se séparèrent.

Revenant à la réalité, Diego se détacha doucement d'elle. Il n'aurait jamais dû l'encourager, il devait mettre un terme à tout ça.

– Buenas noches, Lolita.

À regret, elle s'écarta de lui. Elle aurait aimé qu'il la retienne, il n'en fit rien. Elle ferma la porte non sans lui jeter un regard mais il tournait ostensiblement le dos.

Diego entendit le cheval s'éloigner au galop de l'hacienda sans bouger. Ce ne fut qu'une fois la nuit complètement venue, quand la porte se rouvrit sur Bernardo, qu'il reprit conscience de son environnement.

– Je suis soulagé de te voir, avoua-t-il.

Bernardo s'étonna de son air soucieux.

– J'ai craint que Greco te cause des soucis sur le chemin du retour.

L'apparente inaction de l'homme l'inquiétait énormément. D'autant que Sanchez était lui aussi quelque part dans la nature et qu'il ignorait qui chez les vaqueros était à leur solde.

Néanmoins la vérité c'était que Bernardo venait de le sortir de ses pensées et de l'imbroglio de ses sentiments.

Zorro ne sort pas ce soir ? signa son serviteur.

– Bientôt. Tant que Greco n'est pas arrêté, Zorro doit patrouiller chaque nuit.

– Chaque nuit ?

– Ne t'inquiète pas, Bernardo. Il ne m'arrivera rien.

À lui, non. Mais à Zorro ?

.

Malgré ses chevauchées nocturne, Zorro n'avait pas réussi à trouver la cachette de Greco. Il n'avait pas plus trouver trace de Sanchez et cela l'ennuyait prodigieusement.

À son retour vers la grotte, il passa sur les terres des Pulido. Elles étaient plus boisées que celles de leurs voisins et on y trouvait de nombreux amoncellements de rochers. L'un d'eux, appelé le Fort en raison de l'immense bloc de pierre surplombant les arbres, avait toujours été le terrain de jeu favori de la fratrie Pulido.

Cette fois encore, il mit pied à terre pour vérifier une cache le long du bloc de pierre. Il souleva l'immense caillou plat avec espoir.

Cette fois, une réponse était là, pliée en quatre sous le rocher.

Zorro ouvrit avec précaution le papier. La pleine lune était passée mais il y avait encore suffisamment de luminosité pour ses yeux habitués à la nuit. Il put lire la réponse et ses craintes s'envolèrent.

Enfin, un rendez-vous. Cette fois, les choses pouvaient avancer. Demain à cette heure, la vérité serait révélée.