17 – Le Fort
Le Fort était silencieux quand Zorro arriva. Il renvoya Tornado et se dissimula derrière les rochers.
Une main se posa sur sa poitrine. Il avait l'impression que la lettre cachée sous sa chemise brûlait sa peau. Il l'avait reçue aujourd'hui. La réponse de Raul Savatore.
Le vieil hidalgo n'y cachait pas son émotion de savoir son petit-fils en vie. Il comprenait les précautions du Renard et acceptait de rester chez lui tant que la situation autour de Los Angeles ne serait pas réglée. Il ne voulait pas mettre son seul parent en danger. Il comprenait aussi que rester dans le nord était une assurance si d'aventure Greco et ses comparses tentaient de lui soutirer de l'argent en prétendant le détenir. Il préviendrait le commandant Christian Etcherra de la caserne toute proche qu'il connaissait bien. Ils avaient convenu d'une façon discrète de se contacter pour piéger Greco le cas échéant.
Enfin, il tenait à ce que le Renard dise à son petit-fils à quel point il était heureux de le savoir vie et que même sans le connaître il l'aimait déjà.
Zorro ne put retenir un sourire lorsque arriva le fameux petit-fils de Raul Savatore. Contrairement à ce que tous pensaient, ce n'était pas un garçon qu'avait sauvé Dimitri Roscov lors du naufrage, c'était une fille : Estrella Savatore.
Ou dorénavant Estrella Pulido, la fille adoptive de don Carlos. Seul le padre Lorenzo de la mission San Gabriel, prédécesseur de padre Felipe, savait la vérité. Les registres de la mission ne mentionnaient rien car tous les documents à ce propos étaient en possession des parents adoptifs. Tout cela et plus encore, si elle ne savait rien, Zorro devrait désormais l'apprendre à la jeune femme.
– Buenas tardes, señorita, salua-t-il du haut d'un rocher .
Elle leva la tête vers lui et Zorro nota la tension qui déformait les traits de son visage. Jamais elle n'avait été aussi anxieuse.
– Benuas tardes, señor Zorro, répondit-elle en descendant de cheval.
– Merci d'avoir accepté la rencontre.
– En doutiez-vous après le message que vous avez laissé à ma cousine ?
– Oui, pendant un moment.
Estrella soupira avant de lui faire un aveu.
– J'ai douté moi-même de venir.
Elle rejeta sa tête en arrière pour fixer le ciel.
– Tout va changer ce soir.
– Je peux encore partir, si vous le souhaitez.
– Non, j'ai accepté votre invitation. Je ne partirai pas maintenant.
– En ce cas…
Il quitta son promontoire pour la rejoindre au sol.
– Je dois vous révéler certaines choses, señorita. Pardonnez-moi si elles vous heurtent.
– Je doute qu'elles me blessent, señor. Quand vous avez dit vouloir me parler au sujet d'un secret me concernant et pour lequel ma vie est en danger, j'ai deviné. Je sais que j'ai été adoptée, señor Zorro.
– Vous savez ?
– Mes parents ont toujours voulu me le cacher. Seulement dès l'enfance j'étais d'un tempérament différent d'eux et de mes frères. Je voyais que je ne leur ressemblais en rien, particulièrement sur le physique. Tout le monde s'étonnait de ma fossette à la joue alors que personne dans la famille n'en a jamais eu. J'ai fouillé d'innombrables fois l'hacienda et le bureau de mon père. J'ai découvert les papiers rédigés par padre Lorenzo. Je n'en ai jamais rien dit, bien que mes frères se doutent certainement que je ne suis pas leur sœur par le sang. Ils l'ont parfois dit à mots couverts mais cela leur est bien égal. Mes parents n'ont jamais songé que j'avais pu découvrir la vérité.
Elle eut un sourire triste en proie à des souvenirs.
– J'ai surpris certaines conversations. Ils sont inquiets que je découvre la vérité. Je crois qu'ils s'imaginent que je les haïrais ou peut-être ont-il peur du regard des autres. Ils ne veulent sans doute pas que de mauvais souvenirs reviennent mais si c'est peu probable. Je n'étais qu'un bébé quand c'est arrivé. Mon seul souvenir du naufrage est ma peur de l'eau.
Zorro écarquilla les yeux de surprise. Il ne s'attendait pas à ce qu'elle sache autant de choses. Elle s'en amusa.
– J'ai toujours été de nature curieuse et particulièrement perspicace, señor Zorro. J'ai fait des recherches il y a quelques années pour savoir d'où je venais. Je savais que ma peur de l'eau y était liée pour avoir entendu mes parents en discuter à voix basse quand mes frères ont voulu m'apprendre à nager. Quand j'ai demandé à des vaqueros s'ils avaient souvenir d'une noyade à l'époque de mon adoption, tous ont voulu savoir si je parlais du naufrage. C'est ainsi que j'ai su, j'étais Estrella Salvador, rescapée de la catastrophe.
Elle posa son regard lointain sur lui. Il s'en voulut de lui rappeler ces douloureux souvenirs.
– Je comprends votre peine, señorita. Je me dois pourtant de poursuivre sur ce sujet. Il est des faits que vous ignorez.
Elle essuya les larmes qui embuaient ses yeux.
– Lesquels ?
– Votre nom n'est pas Estrella Salvador, c'est Estrella Savatore.
– Savatore ?
– Le marin qui vous a sauvé comprenait mal l'espagnol et n'a pas su répéter votre nom de famille quand il vous a confié au padre Lorenzo. Sans le savoir, il a causé une tragique méprise. Il n'y avait qu'un couple et son enfant sur le bateau.
– Un seul ?
– Oui. Vos parents sont bien morts dans le naufrage, toutefois il vous reste quelqu'un, votre grand-père paternel : Raul Savatore.
Le nom était loin d'être inconnu pour elle comme pour tous les rancheros. Savatore possédait la plus grande fortune de Californie après celle des de la Vega.
– Raul Savatore ? Mais je n'ai jamais entendu que sa famille avait péri dans le naufrage !
– Il l'a su un an plus tard et a gardé pour lui la raison de leur décès. Il ne voulait pas que le tragique de leur disparition s'ajoute à la peine d'une pareille perte.
– J'ai donc un grand-père ?
– Et de la famille maternelle en Espagne de ce que j'ai pu apprendre.
La nouvelle mis en joie Estrella.
– C'est formidable !
Avant un revirement tout aussi brutal.
– Señor Zorro, vous ne m'avez pas fait venir ici simplement pour me dire cela. Quel est le problème ?
Le Renard s'empara de la lettre de Savatore et la remit à la jeune femme qui s'empressa de la lire.
– Ainsi donc tout le monde pense que je suis un garçon… je suis donc la cause de toutes ces visites d'haciendas depuis des semaines ?
– Je le crains.
– Dites-m'en plus, Zorro. Surtout, dites-moi en quoi je puis vous aider.
Soulagé de sa réaction, le Renard expliqua ce qu'il en était de Greco et Sanchez et ce qu'il attendait d'elle.
– J'en parlerai à Roman. Je suis convaincu qu'il acceptera d'être l'appât. Il nous faut un homme et non une femme, après tout, n'est-ce-pas ?
– Sí.
Ils discutèrent encore un moment de choses qu'elle voulait savoir et de certains points de détails. Quand soudain un cri éclata :
– Maudit cheval ! Vas-tu me lâcher !
Le hennissement de Tornado répondit aussitôt.
– Que se passe-t-il ? s'écria Estrella. Cette voix… on aurait dit…
– Ricardo Del Amo, termina Zorro en découvrant l'intrus.
Traîné par la manche, le jeune homme luttait contre la poigne solide des mâchoires de Tornado.
– Brave bête, félicita Estrella la première. Tu as arrêté un espion.
– Ah ! Dites-lui de me lâcher !
– Et le priver de son jouet ? Vous ne seriez pas si méchant ?
Zorro partit dans un grand éclat de rire qui lui était coutumier.
– Ah ah ah ! Quelle bête prise que voilà, Tornado ! Bravo !
– Mais lâche-moi enfin ! s'escrimait Ricardo.
– Laisse-le, commanda enfin Zorro.
Obéissant à son maître, Tornado relâcha sa proie et vint se placer près de lui. Ricardo fit rouler son articulation avec une grimace.
– Cette sale bête m'a déboîté l'épaule !
– Ricardo ! s'offusqua Estrella. Vous devriez avoir honte de parler de lui de cette manière !
Tornado renâclait et grattait le sol du sabot. Ricardo se tut par crainte d'avoir à faire de nouveau avec lui.
– Tout doux, mon beau, le calma Zorro.
Il termina de l'apaiser pendant qu'Estrella faisait la leçon à Ricardo.
– Dites-nous ce que vous faites ici ! exigea-t-elle après l'avoir couvert de reproches.
– Eh bien, je…
– Vous ?
– Je me baladais.
– Vous vous baladiez !? À cette heure ?
Sa voix menaçante le contraint à la prudence. Il ravala les excuses qu'il voulait lui donner.
– Répondez-moi ! Vous m'avez suivie depuis chez moi, vous m'y guettiez donc ! J'attends des explications !
Ricardo baissa les yeux.
– J'ai dit j'attends !
– Je m'inquiétais pour vous, avoua-t-il. Je constate que c'était inutile. Vous n'aviez que rendez-vous avec ce cher Zorro. Je vous laisse. Adios.
