Merci à tous pour vos retours =)

Je voulais juste prendre le temps ici de répondre à Babou, qui m'a demandé pourquoi Harry n'utilisait pas un Retourneur de Temps pour défaire ce qu'il a fait. En effet, j'ai fait mention d'un Retourneur de Temps dans je ne sais plus quel chapitre, mais il s'agissait en fait d'une pique à "Harry Potter et l'Enfant Maudit", dont je trouve le principe absolument foireux ^^ (ceux qui l'ont lu comprendront). Bref, dans les sept bouquins originaux, il est précisé qu'un Retourneur de Temps ne peut revenir que de cinq heures maximum dans le passé, au-delà c'est dangereux. Donc à moins d'en avoir un sous la main et d'y penser tout de suite... Et même si Harry avait pu s'en procurer un rapidement, je pense que ça aurait été compliqué de changer les choses. Il aurait été contraint de se prévenir lui-même, ce qui est dangereux et strictement interdit. Bref ^^ Tout ça pour dire que le Retourneur de Temps n'entrera pas en jeu dans cette fic. Sorry ^^ ;D

En attendant j'espère que la suite vous plaira quand même, et je vous souhaite une bonne lecture !

Nat'


Je me réveille en sursaut, transpercé par la lueur de l'aube. Lorsque je redresse la tête, les pages du carnet s'accrochent à mon visage, où elles ont laissé une marque, dans ma chair et dans mon âme. Celle de mon âme ne s'effacera pas…

Je ne me rappelle pas m'être endormi, ni avoir fini le carnet. Mais je me souviens de mes rêves. Je me souviens avoir vu la silhouette de Drago adolescent, dans son uniforme de Poudlard, me toisant sans que je puisse le comprendre. Et je me souviens de l'homme que j'ai vu un bref instant dans cette ruelle, juste avant de le tuer…

J'ai le sentiment confus d'avoir pu dialoguer avec lui. Dans mon rêve, des phrases du dernier carnet ont refait surface, pour m'interpeller, me prendre à parti. Je me souviens les avoir entendues, mais… impossible de me souvenir de sa voix. J'en pleurerais presque de rage, s'il me restait une seule larme pour pleurer. J'ai lu les carnets, je les ai même rêvés, mais impossible de poser une voix sur cet être que j'ai perdu…

Malgré moi, mon esprit embrumé m'impose le souvenir de mes rêves si confus :

- Il y a trois jours, je suis monté au sommet de la Tour d'Astronomie pour trouver Dumbledore et le tuer, me confie un Drago tremblant, pleurant, adolescent. Nous nous sommes retrouvés face à face, lui et moi… Mais au moment d'agir enfin, je n'ai pas pu. Je n'ai pas pu aller jusqu'au bout. Je n'ai pas pu le regarder dans les yeux et le tuer de sang-froid, lui le plus grand sorcier du monde, lui le seul espoir de contrer Voldemort… Je suis resté paralysé, écorché sur la pointe de l'indécision. Une voix hurlait dans ma tête en boucle : « Je ne veux pas être un meurtrier ! Et certainement pas pour Voldemort ! Je ne veux pas être un Mangemort, devenir réellement un Mangemort…

Bouleversé, je tente de répondre :

- Je comprends, je murmure. Je comprends la situation dans laquelle tu étais, tu n'avais pas le choix. Mais tu as baissé ta baguette, Drago. En toi-même, tu as fait le bon choix, et c'est tout ce qui compte. Même Dumbledore l'avait vu en toi…

- Mais à ce moment-là, Bellatrix est arrivée…, reprend-il en m'ignorant. Dumbledore a vu que la situation venait de basculer. Moi aussi, je l'ai senti. Je venais de perdre mon unique chance de me rallier à lui et d'échapper à tout ceci…

- Une occasion manquée, encore une… Nous aurions pu te protéger…

- Et puis Rogue est arrivé. Dumbledore aussi lui a demandé de l'aider, ce soir-là. Il lui a demandé de l'aider, et Rogue l'a tué.

Ma gorge se serre à ce souvenir. Je voudrais pouvoir dire au Drago que je vois dans mon rêve que ce n'est pas ce qu'il croit, que Rogue n'était pas le Mangemort et le traitre qu'il imagine, mais… Lui comme moi, nous l'ignorions, à l'époque. Nous l'ignorions tous.

- Dumbledore, je suis tellement désolé…, sanglote Drago. Mais vous n'auriez pas dû mourir ! Vous n'auriez pas dû accorder votre confiance à Rogue ! C'est votre faute ! Comment pouvez-vous nous laisser maintenant ? Comment pouvez-vous mourir et laisser le champ libre à Voldemort ? Tout est perdu. Tout est perdu… Plus rien ne se tient sur le chemin de Voldemort, désormais. Après la mort de Dumbledore, Bellatrix a tracé la Marque des Ténèbres dans le ciel. Puis nous nous sommes tous enfuis. C'est là que je t'ai vu, Potter.

Je me fige en entendant mon nom. Je vois ce regard gris, le regard de l'homme que j'ai tué, me crucifier sur place sans me laisser m'enfuir :

- Plus jamais je ne pourrai te regarder dans les yeux, murmure-t-il en se détournant. Plus jamais je ne pourrai te regarder…

- Non, Drago ! je veux répondre. Sur le moment, j'étais bouleversé, mais… Jamais je ne t'aurais tenu pour responsable de la mort de Dumbledore…

Mais Drago ne me répond pas. Il se perd dans la nuit, parce que ce n'est qu'un rêve, et un souvenir. Il m'entraîne avec lui dans ce long cauchemar qu'a été cette septième et dernière année :

- Dire que j'ai rendu tout cela possible…, souffle-t-il tandis que je l'imagine, grand, maigre et vêtu de noir, dans les salles oppressantes de la demeure Malefoy. Jamais je ne pourrai me le pardonner… Mais comme toujours, je suis trop lâche pour mettre un terme à ma vie…

Cette fois, je ne réponds rien. Je ne sais pas quoi répondre. En moi-même, j'ignore comment Drago a vécu le reste de sa vie avec ce qui s'est passé durant cette guerre. J'ignore quel regard l'homme qu'il était devenu portait sur tout ceci. Les journaux que j'ai trouvés s'arrêtent à la septième année…

- Aujourd'hui, je connaissais la victime que Voldemort a assassinée juste sous mes yeux, me raconte-t-il, le regard hanté, sans rien m'épargner. Elle s'appelait Charity Burbage. Et c'était l'une de mes professeurs. Je la connaissais, je l'ai vu me reconnaitre, et reconnaitre Rogue, et nous supplier… Mais nous n'avons rien fait. Rogue parce qu'il ne vaut guère mieux qu'un serpent froid, et moi… Moi, simplement par lâcheté. Je suis resté assis là sans oser la regarder, sans même avoir la décence d'affronter son regard… Et j'ai laissé Voldemort la tuer.

Je n'ose pas imaginer l'horreur d'une telle scène. Je n'ose pas affronter le regard de Drago adolescent, tandis que ses pensées nues couchées sur le papier m'avouent l'inavouable, des crimes au-delà de toute imagination…

- Tu as dû te sentir tellement impuissant…, je lui réponds en rêve en m'approchant de lui. Mais tu avais raison, tu ne pouvais rien faire. Il t'aurait tué toi aussi, et tu serais mort en vain. Ce ne sont pas des arguments de lâche : tu n'étais qu'un enfant pris dans une guerre plus immense que toi, c'est tout. Tu n'as pas à avoir honte.

- Je suis un lâche, c'est tout, réplique Drago. Et je mérite ce qui m'arrive, je mérite ce que j'endure, je mérite d'être ici.

- Non, tu ne méritais rien de tout ça… Tu méritais que quelqu'un vienne te sauver… Je serais venu si seulement j'avais su…

Mais Drago aujourd'hui, parce qu'il est mort, reste et restera à tout jamais sourd à mes paroles… Cela me brise le cœur, et j'ai l'impression que mon rêve nous sépare un peu plus à chaque seconde, nous plonge dans un abyme d'incompréhension que nous ne résoudrons jamais…

- La seule chose que je puisse faire pour me rendre un peu moins coupable, c'est de me rappeler de cette femme, et d'écrire son nom, reprend-il. Charity Burbage… A partir de maintenant, j'écrirai leurs noms à tous.

Je repense aux lettres. Les lettres de la Ronce, avec les noms de toutes les victimes… C'est là que tout a commencé. Déjà à l'époque…

- Potter, tu dois t'enfuir, je t'en supplie ! s'exclame soudain Drago. Je compte sur tes amis pour te protéger. Puisque moi, je ne peux pas le faire…

- Tu n'avais pas à le faire, je réponds doucement, apaisant. Tu avais déjà suffisamment de problèmes à toi seul. Comment aurais-tu pu me venir en aide ?

- Je n'ai pas fait partie du commando envoyé par Voldemort pour t'intercepter. Quelque part, peut-être que j'aurais aimé en faire partie : ça aurait été un bon prétexte pour me faire tuer sans avoir à me tuer moi-même… Et je serais peut-être mort de la main que celui que j'aime : y a-t-il une plus belle façon de mourir ?

Je sens des larmes poindre à travers mon rêve, à ces mots… Parce que les paroles de Drago ont ce quelque chose de tragique et d'inéluctable… L'adolescent qui les a écrites ignorait de quoi serait fait l'avenir. Moi, je le sais. Je sais très exactement comment cette histoire doit se terminer, et je sais que ton vœu, Drago, sera exaucé… Je sais que quelque part, treize ans après que tu aies écrit ces pages, je te tuerai de ma main et que tu mourras, sans m'avoir jamais rien dit des sentiments qui t'animaient…

- Lorsque le destin nous confrontera toi et moi, et je sais qu'il le fera… Je te protègerai. Je mourrai en te protégeant, Potter. Voilà la résolution que j'ai prise. C'est le plus grand affront que je puisse faire à Voldemort, la plus belle mort que je puisse m'offrir, et l'unique moyen de laver mon honneur…

- Et c'est ce que tu as fait, je soupire en essuyant mes larmes. Tu es mort en me protégeant. Tu es mort en me protégeant, Drago…

Je voudrais me réveiller. Et en même temps, je ne veux pas le quitter. Je veux m'infliger cette blessure, encore et encore, parce qu'elle m'accorde un tout petit peu de lui…

- Potter, déclare Drago, soudain tout proche de moi. Ton visage est partout : à la une des journaux, des affiches, placardé dans toutes les rues… Impossible de faire un pas sans te croiser, sans croiser ton regard naïf et vaguement perdu, comme si tu te demandais toi-même toujours ce que tu faisais là, au milieu de cette guerre… C'est une torture de t'apercevoir comme cela sans arrêt alors que ce n'est pas vraiment toi, et en même temps, c'est un soulagement… Tous les jours, je vis dans l'angoisse qu'ils ne t'arrêtent, que Voldemort et ses sbires te retrouvent, qu'ils te raflent et te conduisent devant moi pour te tuer… Et à chaque nouveau jour qui passe sans nouvelle de toi, je suis soulagé. Survis, Harry. C'est ce que tu sais faire le mieux, après tout, pas vrai ? Le Garçon-Qui-A-Survécu… Survis encore une fois pour moi, s'il-te-plait. Survis. C'est le pire affront que tu puisses lui faire.

Je voudrais me prendre la tête dans les mains pour échapper à ces suppliques. Encore une fois, les paroles de Drago sont prémonitoires :

- J'ai été raflé, j'articule très lentement. Ou du moins je vais l'être, très bientôt. Et tu me protègeras, comme tu l'as promis.

Je reprends en serrant les poings, envahi par une colère et un désespoir bruts tout à coup :

- J'ai survécu, Drago ! je hurle presque. Je l'ai fait, j'ai fait ce que tu m'as dit ! Pourquoi tu n'as pas pu survivre toi aussi ?!

Mais le Drago de mes rêves ne me répond pas.

- Potter, tu es vraiment un inconscient ! crie-t-il plutôt en retour. Tu t'es montré au grand jour en plein cœur du Ministère, avec ces crétins de Weasley et Granger ! Et tout ça pour quoi ? Pour agresser cette imbécile de Dolores Ombrage ? Je ne comprends pas ce qui t'es passé par la tête. Je ne comprends pas quel était ton but en faisant cela, même si je suppose que c'était important… Harry, tu dois être plus prudent, d'accord ? Autrement, il te retrouvera, je te le garantis…

Je souris à la mention de ce souvenir. Je conçois que tout cela a dû paraitre étrange pour toi, de l'extérieur… Dans chacun de tes journaux, je sens ta détresse de te sentir spectateur de tout ce qui se passe. Si seulement les choses avaient été différentes… Tu aurais peut-être été avec moi, pour infiltrer le Ministère…

Un brusque bond en avant se produit tout à coup, et puis soudain :

- Joyeux Noël, Harry. Où es-tu ? Je songe à ce Noël ensemble que nous avons eu pendant notre quatrième année. Ça ne t'a rien fait de particulier bien sûr, et tu ne l'as sans doute même pas remarqué, mais… Moi, ça m'a marqué. Je voudrais revenir en arrière, quand nous n'étions encore que des enfants qui se haïssaient comme des enfants. Libres de se haïr sans que cela fasse partie d'une guerre… Libres de se réconcilier aussi… J'aimerais tellement être avec toi en ce moment-même. J'espère que tu vas bien. J'espère que tu es avec quelqu'un qui t'aime autant que je t'aime.

- J'étais avec Hermione ce jour-là, je réponds avec une nostalgie douce-amère. Je m'en souviens très bien. Nous étions à Godric's Hollow, sur la tombe de mes parents. Donc oui, Drago, ne t'en fais pas : j'étais avec quelqu'un qui m'aimait et que j'aimais… Qu'en était-il de toi ? Tu as raison malheureusement, lorsque tu dis que je n'ai pas prêté attention à ce réveillon que nous avons passé ensemble. Je le regrette, j'en suis malade de le regretter, si tu savais… Pardonne-moi… C'est tout ce que je peux te demander… Mais tu ne m'entends pas.

Mon rêve fait de nouveau un saut dans le temps. Brusquement, je suis dans le sous-sol du Manoir Malefoy, et je vois une Luna adolescente, prisonnière de Voldemort :

- La cave des Malefoy se remplit de plus en plus…, me confie Drago en ignorant ma présence. Mais cette fois, c'est différent. Cette fois, je la connais. Elle est allée à Poudlard avec moi. Nous avons le même âge. Je l'ai vue soutenir Potter dans les gradins du stade de Quidditch, je l'ai vue rire avec lui dans la Grande Salle, je l'ai vue à ses côtés dans toutes ses épreuves… Cette fille, ce n'est pas juste n'importe quelle fille. C'est une amie de Potter, une de ses plus proches amies. Et je la retiens en otage… Seigneur, je suis définitivement un monstre… Qu'est-ce que je ferai si Voldemort la torture ? S'il la tue ? Si j'avais un tant soit peu de courage, j'essaierai de la faire s'échapper… Ta vie contre la mienne, Luna… Je t'en prie, il faut que tu te battes. Je ne veux pas avoir à ajouter ton nom à ma liste. Je ne veux pas endurer le regard de Potter si je te laisse mourir sous mes yeux…

- Drago…, je murmure. Je n'ose pas imaginer comment tu as dû te sentir. Je n'ose pas imaginer ce que ça a dû être pour toi, d'avoir une de tes propres camarades prisonnière, ennemie, sous ton toit… J'aimerais que tu saches que je ne t'en veux pas. A aucun moment je ne t'en ai voulu, et Luna non plus. Elle est bien trop bienveillante pour cela… Elle aussi savait dans quelle situation difficile tu te trouvais. Je suis sûre que si elle l'avait pu, elle aurait cherché à t'aider. Tout comme moi… Tu étais tout sauf un monstre, Drago.

- J'ai tellement honte d'être un Malefoy…

- Tu ne devrais pas avoir honte…

Mais le regard de Drago s'écartèle tout à coup :

- Le pire est arrivé, souffle-t-il. Tout ce que je redoutais, le pire est arrivé. Potter et ses amis ont été capturés par des Rafleurs.

- Mais je m'en suis sorti ! je proteste, tentant désespérément de l'atteindre. Nous nous en sommes tous sortis !

- Quand je suis entré dans la pièce… Quand je t'ai vu, j'ai cru que j'allais mourir…

- J'ai cru que j'allais mourir moi aussi…

- Pour la première fois depuis des mois, je t'ai vu, j'ai croisé ton regard. J'ai senti toute ta peur, et ta colère… Et aussi la supplique. Je t'ai vu me supplier de ne pas te dénoncer. J'ai vu ta terreur à l'idée que je le fasse… Evidemment que tu étais terrifié… Tu n'avais aucune raison de me faire confiance. Aucune raison de croire que je mentirais pour toi… Pour toi, je n'ai jamais été qu'un Mangemort qui a tenté d'assassiner Dumbledore.

- Non, tu te trompes… J'avais peur, c'est vrai, mais je savais que tu ne dirais rien. Je t'ai vu baisser ta baguette devant Dumbledore, Drago. Je savais que tu ne dirais rien… J'avais foi en cette humanité en toi…

- Je ne t'aurais jamais dénoncé, tu sais. J'aimerais pouvoir te le dire.

- Tu me le dis à présent…

Mais Drago secoue la tête :

- C'est là que les choses ont vraiment mal tourné, dit-il. Bellatrix a commencé à torturer Granger…

Je ferme les yeux à ce souvenir. C'est juste plus fort que moi. Ron et moi, nous n'avons rien vu, mais… Je me souviens encore des cris d'Hermione. Des hurlements, qui me réveillent encore parfois la nuit…

- Hermione, fait Drago devant moi, doux, misérable et tendre, comme je ne l'ai encore jamais vu. Je peux écrire ton nom dans mon carnet, maintenant… Hermione, je suis tellement désolé. Tu es une fille bien. Intelligente, belle, courageuse. Je ne peux pas te dire combien je t'ai enviée et admirée. Combien je t'ai détestée pour ça… Pour ton amitié avec Harry, pour ta droiture, ta force morale… Combien j'aurais aimé mieux te connaitre… Ce que Bellatrix t'a fait, je le vengerai, crois-moi. Cette femme est le pire être vivant qui ait jamais foulé cette Terre. Et un jour, elle le paiera. Je l'emporterai avec moi avant de mourir. Je suis désolé de t'avoir traité de Sang-de-Bourbe, Hermione…

Ces excuses me bouleversent, au-delà des mots. J'aimerais les faire lire à Hermione pour qu'elle puisse comprendre. Pour qu'elle comprenne, pour qu'ils comprennent tous, à quel point tu étais un homme bon, fort et torturé par son présent, et à quel point nous t'avons tous mal jugé, maltraité, à quel point tout ceci est injuste… Je voudrais le leur crier, à tous ! Pour rétablir ta mémoire ! Rétablir ton honneur, exactement comme tu l'as dit toi-même… Au lieu de cela, ils veulent t'envoyer à la fosse commune…

- J'ai eu le droit à un de tes Expelliarmus, Potter. Entre nous, c'est quasiment un baiser…

Un rire nerveux m'échappe malgré moi. Est-ce étrange d'apprécier ton humour ? Est-ce étrange de me rendre compte, avec treize ans de retard, que tu étais une personne merveilleuse, sombre, cynique, et que j'adore ce cynisme ? C'est étrange, oui… Mais c'est surtout déchirant…

J'inspire à fond. Nous approchons du moment fatidique. Je vois le visage de Drago en esprit, je le vois se jeter sur moi et s'écrier :

- Potter, tu es complètement fou ! Tu as cambriolé la chambre forte de Bellatrix, et tu t'es enfui à dos de dragon… Un dragon… Il n'y a décidément que toi pour faire des choses pareilles…

Je souris faiblement :

- Tu aurais pu être sur le dragon avec moi…

- Potter, je ne comprends pas ce que tu fais, mais je suis de tout cœur avec toi. Etant donné leurs réactions, tu les as bien eus aujourd'hui. Continue… J'aimerais te dire d'être prudent, mais… Je te connais. Tu n'es pas lâche comme moi.

- Tu n'es pas lâche… J'aimerais tellement que tu arrêtes de te déprécier de cette façon…

Irrésistiblement, Drago me fait penser à Noah. Lui aussi se dépréciait sans cesse. Lui aussi avait une très mauvaise image de lui-même…

Mon rêve fait place à un grand noir tout à coup. Ça y est nous y sommes, je le sens. Le jour du 2 mai…

- L'Apocalypse a eu lieu, dit Drago. Comment décrire l'Apocalypse ?

Je ne sais pas. Même après toutes ces années, je garde un souvenir confus, horrifié, et terriblement douloureux des évènements qui se sont déroulés ce jour-là… J'ai perdu tant de ceux que j'aimais… J'ai vécu le summum de l'horreur, et je n'y repense qu'avec réticence. Mon subconscient se charge déjà suffisamment de me renvoyer ces images en pleine figure…

C'est encore plus dur de ton point de vue, Drago. Parce que toi aussi tu l'as vécu de l'intérieur. Toi aussi tu as eu peur pour ta vie, pour celle de tes proches – pour la mienne… Tout en sachant que tu te trouvais du mauvais côté de la barrière…

- Harry, je suis bouleversé par les derniers évènements, ébranlé, épuisé, je ne sais plus quoi penser ni ressentir, et j'ignore totalement de quoi sera fait l'avenir…, poursuit Drago. Mais à l'heure où j'écris ces lignes, de retour chez moi dans ma chambre – une scène surréaliste – je suis fondamentalement heureux.

Je vois Drago, échevelé dans son Manoir, épuisé, mais bien vivant :

- Plus heureux que je ne l'ai jamais été dans ma courte et misérable vie, dit-il. Je suis heureux grâce à toi, Harry. Parce que tu es en vie. Parce que je n'ai jamais cru à une issue positive pour ce conflit, et pourtant, tu as réussi… Comme toujours, tu as dépassé toutes mes espérances, tu les as transcendées… Comme toujours, je t'aime à la folie, et je voudrais t'embrasser contre mon cœur et serrer très fort… Caresser chaque parcelle de ton corps pour m'assurer que tu n'as rien… Te guérir de tout ce mal que tu as dû endurer…

- Moi aussi, je le voudrais…, je murmure presque malgré moi.

Je l'imagine déjà. Je m'imagine te prendre dans mes bras et t'enlacer comme tu m'as donné envie de le faire. Poser mes lèvres sur les tiennes, et goûter à cet amour que le destin nous a interdit… Je voudrais tous les envoyer se faire foutre, Drago, même la mort, tous pour t'aimer, me fondre en toi et célébrer la vie avec toi…

Mais c'est l'image de ton cadavre que je revois tout à coup. L'image de ton corps froid, pâle et nu, sous la lumière crue des tubes cathodiques… J'ai envie de vomir brusquement, et le jeune homme si heureux d'avoir survécu à la bataille de Poudlard treize ans plus tôt se décompose sous mes yeux…

- Nous nous sommes retrouvés face à face, pour de bon, enfin, reprend Drago, intense, indifférent à mon malaise. Paralysés l'un et l'autre. Je m'attendais à ce que tu m'attaques, Harry, mais tu ne l'as pas fait. Enfin, si, tu l'as fait, mais pas avec ta baguette. Avec des mots. Tu m'as dit : « Pourquoi tu n'as rien dit à Bellatrix, Drago ? Tu savais que c'était moi ». « Drago… ». C'était la première fois que je t'entendais prononcer mon prénom. Ça sonnait étrange, dans ta bouche… Je donnerais n'importe quoi pour t'entendre le dire encore…

- Je donnerais n'importe quoi pour te le dire…, je murmure. Encore et encore, jusqu'à la fin des temps, si c'est ce que tu souhaites…

- Ton attaque a frappé juste, évidemment, sourit Drago, et j'ai presque l'impression qu'il peut me voir à cet instant. A ce moment-là, j'ai été pétrifié, parce que je me suis rendu compte que tu avais su lire en moi. Tu savais que j'avais des doutes, et tu as appuyé dessus. Je ne peux pas t'exprimer l'espoir que cela m'a fait ressentir… J'ai toujours cru que tu me considérais comme un crétin sans cervelle et monolithique.

- Jamais de la vie…

- Sans nuances, sans émotions. Mais non, tu as su voir le déchirement en moi… Alors peut-être, peut-être que tu ne me prends pas uniquement pour un connard… Peut-être que tu as su te mettre à ma place, ne serait-ce que l'espace d'une petite seconde…

- Je te comprends plus que tu ne peux l'imaginer, crois-moi. Je te comprends, et je regrette, et je t'aime…

- Mais c'est là que l'impensable est arrivé, m'interrompt alors Drago, et je sens ses yeux clairs me brûler. Tu m'as sauvé, Harry. Tu m'as sauvé moi. Sept longues années à désirer ton attention, sept longues années à ne vivre que pour le moindre de tes regards, et ce jour-là, c'est moi que tu as sauvé… Enfin pour la première fois de ta vie, toi, Harry Potter, tu as risqué ta vie pour moi… Ton plus vieil ennemi. Drago Malefoy.

- Evidemment que je t'ai sauvé, idiot, je ris malgré moi, les larmes aux yeux. Qu'est-ce que j'aurais pu faire d'autre ?

- Je me suis cramponné à toi aussi fort que j'ai pu. C'est stupide je le sais, mais je n'ai pas pu m'empêcher d'être conscient de ton corps contre le mien, à ce moment-là… Sans doute parce que nous n'avions jamais été aussi proches. Sans doute parce que j'avais désiré ce contact depuis si longtemps. Il remplissait ma conscience… Même le danger n'avait plus d'importance. Le danger, ça te connait. Je me sentais en sécurité. J'étais celui que tu protégeais…

- Tu me donnes envie de toi aujourd'hui, et ce n'est pas juste… Ce n'est vraiment pas juste…

- Lorsqu'Hagrid est revenu de la Forêt Interdite en te portant mort dans ses bras, j'ai cru mourir moi aussi…

- Je suis désolé que tu aies eu à endurer ça…

- Tous les espoirs, toute la lumière que tu venais de rallumer en moi s'est éteinte aussi brusquement qu'elle était apparue. J'ai cru mourir, et lorsque Voldemort m'a demandé d'approcher de lui, lorsqu'il m'a pris dans ses bras et qu'il m'a félicité, j'ai fermé les yeux, j'ai ignoré l'instant présent, en visualisant la corde à laquelle je me pendrais en rentrant chez moi… Cette fois, je savais que j'en aurais le courage. Parce que tu étais mort. Et donc, je n'avais plus aucune raison de vivre…

- C'est exactement ce que je ressens à cet instant ! je m'exclame en pleurant, désespérant que Drago m'accorde un regard, un vrai regard. C'est ce que je ressens maintenant que tu es mort, que je t'ai tué…

- Et puis soudain, tu es revenu d'entre les morts. C'était un miracle, Harry. Pour la deuxième fois, tu as été le Garçon-Qui-A-Survécu.

- Pourquoi est-ce que tu ne reviens pas d'entre les morts toi aussi, pour moi ? Je t'en prie, Drago… Accorde-moi ce miracle…

Mais je me prends la tête entre les mains, parce que je sais que c'est impossible. S'il y a bien une leçon que la vie m'a apprise dès mon plus jeune âge, c'est qu'on ne peut pas ramener les morts à la vie…

Le monde s'éclaire tout à coup. Je suis dans un grand vide blanc, comme lorsque j'ai cru être mort et que j'ai vu Dumbledore à la gare de King's Cross… Je vois Drago aujourd'hui. Je le vois à dix-huit ans, grand, fier et apaisé, le visage marqué par la fatigue, mais déterminé :

- Tu me trouveras peut-être cynique ou tout simplement pessimiste, dit-il, mais moi je crois être lucide : le monde réclamera vengeance, très bientôt.

- Je te trouve lucide. Comme tu l'as toujours été…

- Je ne me fais aucune illusion : je me doute que c'est toi qui nous as obtenu un sursis Potter, mais ça ne tiendra pas. Il y aura un procès, très bientôt. Et je n'ai pas l'intention d'être là pour y assister.

- Encore une fois, tu as raison. C'est moi qui suis intervenu auprès de Shacklebolt, dans le plus grand secret… Mais les pressions qu'il subissait étaient trop fortes, il n'a pas pu empêcher un procès.

- J'ai tenté de contacter Astoria, pour que nous prenions la fuite elle et moi. J'ignore si elle recevra mon message, étant donné que le Ministère intercepte probablement notre courrier.

- Astoria Greengrass a disparu dans la nature à peu près en même temps que toi. Est-ce que vous étiez ensemble, tous les deux ? Est-ce que vous avez été heureux ?

- Harry, je crois que c'est ici que nos chemins se séparent…

- Non, pas déjà…

- Pour combien de temps, je ne saurais le dire.

- Reste encore un peu, s'il te plait !

- Tâche de te reconstruire, tu veux bien ?

- Et toi, Drago ? Comment est-ce que tu vas te reconstruire maintenant… ?

- Je pars demain matin. Je laisse ce journal derrière-moi au cas où quelqu'un se donnerait la peine de le trouver. A défaut d'être quelqu'un d'important, je crois que ce journal, lui, est important. C'est un témoignage. Un témoignage de la guerre, et de toutes les victimes qu'elle a faites. Un hommage rendu à tous ces noms que j'ai consignés dans ce carnet page après page… J'ignore de quoi mon avenir sera fait, mais je sais que je m'emploierai à les venger. Un jour, l'un après l'autre, je ferai entendre leur voix à eux aussi. Je m'inspirerai de ta force, Harry.

Je soupire. Ce n'est plus tout à fait la voix de Malefoy que j'entends à présent. Je retrouve le ton des lettres, cet interlocuteur fantôme que j'ai eu toutes ces années… Je retrouve la voix de la Ronce…

- Pour l'heure, je m'en remets à la fuite… Je t'aime. Merci pour tout. Adieu.

- Adieu…

Le mot meurt sur mes lèvres. Je me redresse en sursaut. Cette fois le jour est bien levé, et me prend en traître… Je me suis rendormi.

Je rage en moi-même, soupire, ferme les yeux. Je suis perclus de courbature à force d'avoir dormi à mon bureau. Je n'arrive pas à m'ôter les paroles de Drago de la tête, et je n'arrive pas à croire que ce carnet était peut-être le dernier que je lirai jamais…

Ce n'est pas possible, il m'en faut plus… Plus de lui, tout ce que je peux trouver… Mais je n'ai aucune idée d'où chercher.

Un petit bruit persistant attire soudain mon attention. C'est un hibou qui frappe à la fenêtre de mon salon. Son plumage entièrement noir ne me dit rien qui vaille, et mon sentiment se confirme lorsque je reconnais le sigle des pompes funèbres :

« Cher monsieur Potter, » dit la lettre. « Le docteur Drake nous a transmis la dépouille de monsieur Malefoy selon votre souhait. Nous en avons pris soin et tenions à vous informer qu'une cérémonie pourrait se dérouler dès demain, à votre convenance. Bien cordialement et avec nos plus sincères condoléances. »

Un sourire amer me tord le visage à la lecture de la missive. « Nos plus sincères condoléances »… Il n'y a bien que les pompes funèbres pour se montrer professionnelles en de pareilles circonstances…

Je froisse le papier entre mes mains malgré moi, puis réfléchis. Je suis encore brisé par les évènements de la veille et les rêves de cette nuit… Je m'accorde une douche et un café, le temps de remettre de l'ordre dans mes idées, le temps de redevenir maître de moi-même… Avec tout cela, Noah est presque sorti de mes pensées…

Je passe distraitement devant mon bureau et ressors d'un tiroir une photo de lui, prise des années plus tôt. Il me sourit et me nargue de son air narquois, comme s'il savait que je serai incapable de le laisser là dans le noir bien longtemps… Je caresse son visage et range le cadre.

Enfin, au cœur de mon désespoir, mes pensées se tournent naturellement vers Ginny. Ginny, ma bouée de sauvetage… Je me rassois à mon bureau lentement, et rédige une lettre simple :

« Ginny, je vais enterrer Malefoy demain. S'il-te-plait, ne dis rien aux autres, et ne viens pas. J'aimerais être seul. Mais je crois que ce serait bien que l'on se voit après, toi et moi, si tu veux bien. »

J'envoie mon hibou, puis j'emprunte celui des pompes funèbres pour leur répondre. J'arrange toutes les dispositions pour organiser la cérémonie à Godric's Hollow. Pas d'annonce mortuaire, pas d'officiant. Juste lui et moi, et quelqu'un pour refermer la tombe. Alors seulement, j'avale toute une bouteille de gin et je retourne me coucher, en espérant que le lendemain arrivera vite.

XXX

Il fait très froid à Godric'Hollow, en ce mois de décembre. Je songe avec ironie que nous sommes presque à Noël. Nous aurions pu passer Noël ensemble, Drago, un Noël à Godric's Hollow…

Je déambule dans la rue principale tandis que les ombres lugubres du cimetière se profilent au loin. Je passe dans la maison en ruines dans laquelle mes parents ont été assassinés, presque trente ans plus tôt… Personne n'a jamais eu le cœur de la reconstruire. Ni même de la raser. Cette maison est condamnée à rester un vestige du passé, tout comme moi, en un sens, tout comme Malefoy…

Nous sommes hantés par ce que nous avons vu. Fait, et subi. Hantés pour toujours.

J'arrive enfin jusqu'au cimetière, où j'aperçois l'homme des pompes funèbres qui se tient respectueusement dans un coin. Il neige. La tombe de mes parents se recouvre lentement de flocons… Comme toujours, elle est très fleurie. Chaque semaine, des dizaines d'inconnus viennent déposer des fleurs pour James et Lily Potter, et quelque part, cela me fait toujours chaud au cœur. Qu'on ne les oublie pas. Qu'ils aient autant compté dans l'esprit de tous ces gens. Toi non plus Drago, je ne t'oublierai pas… Je ne laisserai jamais ta tombe nue, pas un seul jour…

La seule pensée d'imaginer Drago dans cette tombe me sape tout courage. Il y a eu tellement d'enterrements après la guerre… Cela fait si longtemps, mais il me semble aujourd'hui que c'était hier. Pas lui… Je ne veux pas l'abandonner ici, pas dans cet endroit froid et humide, maintenant que j'ai appris à le connaître…

Désemparé, je m'agenouille quelques instants devant la tombe de mes parents. Je caresse la pierre lisse, et je murmure :

- Papa, Maman… Je ne sais pas quoi faire… Je ne veux pas le perdre, mais je l'ai déjà perdu. Je l'ai perdu avant même de l'aimer… Prenez soin de lui, où que vous soyez…

Je contiens tant bien que mal les sanglots qui me prennent à la gorge. Machinalement, je remets en place les fleurs du moment : ce sont surtout des lys, en l'honneur de ma mère, mais il y a également une couronne de narcisses, comme toujours : un choix inconnu et plutôt singulier… La couronne est fanée aujourd'hui. Je l'effleure doucement, fatigué de trouver la mort partout où se pose mon regard. Alors, enfin, je rejoins l'employé des pompes funèbres :

- Bonjour monsieur Potter, me dit-il en me serrant la main.

J'acquiesce et je contemple ce qu'il a fait. Une pierre tombale sobrement gravée au nom de Drago Malefoy, avec ses dates de naissance et de mort, se dresse dans le fond du cimetière, à un endroit que peu de gens viendront visiter. Ainsi, on le laissera tranquille. Il ne sera pas profané. Du moins c'est ce que j'espère. Lors de notre échange, les pompes funèbres m'ont demandé si j'étais bien sûr de vouloir faire inscrire son nom, et j'ai répondu que oui. Comme toutes les victimes de la guerre, Drago mérite que l'on se souvienne de lui. Que son nom soit écrit en toutes lettres…

Ça y est, maintenant, je ne peux plus l'éviter. Irrésistiblement, mon regard est attiré vers le grand cercueil d'ébène noir, que l'employé des pompes funèbres n'a pas encore recouvert… Je caresse le bois malgré moi, terrorisé par son pouvoir magnétique, par la froideur qui s'en dégage… Tout ceci me semble irréel. Ce n'est pas Malefoy, ça, ce n'est pas possible. Ça ne peut pas être lui en-dessous de ce couvercle. Et pourtant…

Jamais la mort ne m'a parue plus absurde qu'à cet instant. Jamais je n'ai autant souhaité faire partie d'un cauchemar et me réveiller. Mais la morsure du froid sur mon visage me rappelle que tout ceci est réel :

- Est-ce que je peux le voir… ? je demande au croquemort, sans savoir si j'oserai.

L'homme m'accorde un regard impossible à interpréter :

- Sa magie était puissante, me dit-il. Il est toujours tel qu'il était, et il le restera, sans doute longtemps.

Je n'ose comprendre ce qu'il me dit. Timidement, j'approche mes doigts des charnières. Tout dans mon être me crie de ne pas ouvrir ce cercueil, mais je ne peux tout simplement pas m'en empêcher. Comme à la morgue, il faut que je le voie. Encore plus maintenant que j'ai lu ses journaux… J'ai besoin de me raccrocher à un visage, une personne, une présence physique bien réelle… J'ai besoin de voir et de toucher l'homme qui a écrit tous ces mots, une dernière fois…

J'ouvre le cercueil.

C'est tel que l'employé des pompes funèbres me l'a dit. Et en un sens, c'est pire… Drago Malefoy est là, étendu devant moi, comme s'il dormait. On l'a revêtu du costume noir que j'ai fait acheter pour l'occasion. Ses cheveux blonds soigneusement arrangés luisent d'un éclat soyeux sous le pâle Soleil d'hiver. Plus que jamais, ils lui donnent l'air d'un ange… Un ange endormi dans la pierre… Seul son teint pâle pourrait le trahir : j'ai interdit le maquillage et autres artifices, que je trouve répugnants. Couché ainsi à l'ombre des ifs, Drago semble aussi diaphane que le marbre qui revêt certaines tombes. Il est d'une beauté froide, figée, intemporelle. Dur et sévère, même dans la mort. Solennel. Presque léonin…

Timidement, je tends la main pour toucher les siennes, que l'on a croisées sur son ventre. Elles sont très froides, comme le givre, comme la pierre tombale de mes parents. Mais ce sont les siennes. Douces et calleuses à la fois. Recouvertes par ce tatouage qui réagit à mon contact, instinctivement : l'entrelacs de ronces se délie, et quelques petites branches partent à la conquête de mes propres doigts, pour m'unir à lui… Comme si elles avaient pu sentir mon chagrin. Comme si le sortilège avait perçu le lien qui nous liait, par-delà la mort et le temps…

Je ne peux plus retenir mes larmes à présent. Je demande à l'homme de me laisser seul. Il se retire dans les ombres, et alors, j'agrippe la main de Malefoy de toutes mes forces :

- Je suis tellement désolé, j'articule, étouffé par mes sanglots. Tellement désolé, Drago… Je voudrais pouvoir changer les choses, n'importe quoi… Je voudrais pouvoir revenir en arrière, me montrer moins stupide… Mais je ne peux pas. Tout ce que je peux faire, c'est honorer ta mémoire…

Inspirant à fond, je sors le dernier journal de la poche intérieure de mon costume :

- J'ai lu tes carnets, je murmure. Pardonne-moi. Mais ils m'ont aidé à comprendre qui tu étais, et… Je te rendrai justice, un jour. Je te le promets. Je me suis demandé un moment si je devais les enterrer ici avec toi. Mais c'est ta mémoire, ton héritage. Ce n'est pas ce que tu voudrais. Et c'est tout ce qu'il me reste de toi…

J'essuie mes larmes, sachant que de nouvelles viendront aussitôt les remplacer. Je le contemple encore une dernière fois, pour graver ses traits dans ma mémoire, pour ne jamais l'oublier, en sachant que cet instant sera le tout dernier…

Je songe un instant à l'embrasser, mais je n'ose pas. Drago et moi n'avons jamais eu l'occasion d'être aussi proches dans la vraie vie, peu importe à quel point il l'a souhaité, et à quel point je le souhaite aujourd'hui. Je ne peux pas lui voler un baiser alors qu'il n'est plus là pour me le donner… Je décide donc de refermer le couvercle, lentement, inexorablement. L'employé des pompes funèbres revient. Usant de sa baguette, il descend le cercueil en terre, puis le recouvre du marbre noir que j'ai choisi. Il m'adresse alors un signe de tête et s'en va.

Longtemps, je reste seul devant la tombe. Je finis par m'agenouiller dans la neige, en dépit de mon costume, pour me sentir au plus près de lui. Mais cela ne fait que souligner la frontière qui nous sépare, une barrière infranchissable…

- Si tu veux accomplir un miracle, c'est maintenant, je dis en fixant le nom « Drago Malefoy » dans les yeux.

Mais seul le silence me répond. En-dessous, les deux dates fatidiques me narguent : « 5 juin 1980 – 14 décembre 2010 »…

Alors, je me relève et je pointe ma baguette sur le marbre noir. Comme Hermione avant moi, je fais surgir une gerbe de fleurs : des lys, comme pour ma mère, et j'en recouvre la tombe toute entière. Je ne laisse dégagé que le nom. Et alors, brusquement, une inspiration me prend. Une inspiration qui me bouleverse, mais qui résume à elle seule tout ce que je suis incapable d'exprimer. J'oriente à nouveau ma baguette, et doucement, dans une police fine et très sobre, je grave ces quelques mots, les derniers :

« Ce que l'on fait dans sa vie résonne dans l'éternité. »