19 – Zorro
Zorro jeta un regard au capitaine. Arturo hocha la tête, ses lanciers étaient en place. Ils encerclaient l'espace, dissimulés derrière des rochers. La visibilité parfaite sur la colline qui longeait El Camino Real en cet endroit était l'emplacement idéal pour tendre une embuscade.
Zorro le savait pour avoir sauvé plus d'un marchand en ayant fait les frais. C'était non loin de là qu'il avait récupéré la poudre volée du temps de l'Aigle. Quand Raquel Toledano flirtait alors avec l'ennemi.
Ce temps lointain et proche à la fois rappelait à ses souvenirs une vie qu'il avait l'impression de ne pas avoir vécu. Tout était différent en ce temps-là. S'il n'y avait pas eu la fausse trahison de Diego pour remettre la liste de l'armée des hidalgos de la région à l'Aigle, rien n'aurait été pareil aujourd'hui. Il le savait, le point de bascule était là. Don Diego avait failli mourir, avait échoué une première fois avant de réussir à récupérer la liste, puis Zorro avait œuvré. Quand don Alejandro avait retrouvé son fils blessé à la fin de cette histoire, il avait retrouvé un traître et Zorro comme Diego s'étaient bien gardés de le détromper.
Rien ne pouvant changer le passé, le Renard revint à la situation actuelle. Le soleil n'était pas encore couché. Les lanciers et lui avaient pris place le long du chemin du roi pour piéger Greco et ses comparses.
Tout avait commencé après sa rencontre avec Estrella, deux jours plus tôt. Conformément à ses plans, elle avait confié à Roman ce qu'il lui avait appris. Il s'était aussitôt rendu au pueblo pour rencontrer le capitaine Toledano. Celui-ci avait fait une annonce publique dans la soirée, assurant à toute la population rassemblée qu'il savait pour quelle raison les haciendas étaient visitées et qu'il n'y avait plus de raison de craindre des problèmes. Le lendemain soir arriverait du nord un hidalgo respectable qui mettrait tout au clair.
La plupart des personnes présentes, péons comme rancheros, ne comprirent pas ce qu'il voulait dire. Don Alejandro lui-même repartit chez lui perplexe. En revanche plusieurs vaqueros rapportèrent les mots du militaire à Greco qui, lui, comprit parfaitement. Le vieux Savatore arriverait du nord par El Camino Real rencontrer son petit-fils. Puisque Roman Pulido avait rencontré le capitaine dans la journée, il n'y avait pas de doute à avoir sur l'identité de l'héritier Savatore.
Zorro savait que Greco flairerait le piège. Il savait aussi qu'il enverrait quelqu'un vérifier la situation. Tout le piège du Renard résidait en la capture ou la filature de cette personne jusqu'à son chef.
Roman faisait les cent pas le long de la route. Il avait accepté sans mal d'être l'appât ce soir, mais la patience n'était pas son fort. Il savait qu'il risquait d'attendre jusqu'à une heure avant que la diligence escortée par Garcia arrive jusqu'à eux. Avec un soupir, il s'assit sur un rocher.
La situation évolua une demi-heure plus tard. Un bruit de sabot commençait à se faire entendre.
Roman, sur le point de s'endormir d'ennui, sursauta. Il sauta à terre et braqua son regard vers le nord. Malgré la pénombre qui s'était installée après le coucher du soleil, il distingua rapidement un attelage. Zorro vérifiait les alentours à l'instar des lanciers. Si quelqu'un devait se manifester, c'était maintenant.
Rien.
La diligence eut le temps de rejoindre Roman et celui-ci d'y grimper sans que rien ne se passe. Conformément aux ordres dans ce cas, un lancier de l'escorte récupéra le cheval de Roman. Garcia donna le signal du départ. Ils iraient jusqu'à Los Angeles et sa caserne.
Zorro laissa Toledano et ses lanciers s'éparpiller dans les collines pour suivre le mouvement jusqu'au pueblo. De son côté, il rejoignit Tornado. Il resterait sur place, à surveiller un éventuel retardataire.
Il patienta longtemps mais rien ne vint. Il était décidé à rentrer quand il entendit un cavalier approcher. Malgré la nuit, il discerna une silhouette féminine.
– Señorita Pulido ?
– Zorro !
C'était bien Lolita Pulido, ainsi qu'il l'avait pensé. Elle était venue vérifier la situation. Se pouvait-il que…
Il mit la main sur la poignée de son épée, sourcils froncés. Tout tendait à prouver qu'il s'était encore fourvoyé. Lolita était pourtant la dernière personne qu'il pensait à la solde de Greco.
– Où est Roman ? demanda Lolita. Va-t-il bien ?
Zorro ne lâchait pas son épée. La question de Lolita l'incitait à croire qu'elle était seulement là pour son cousin. Toutefois, il restait méfiant.
– Que faites-vous là, señorita ?
– Je suis là pour Estrella.
– Ne voulez-vous pas dire, Roman ?
– Non, c'est Estrella qui a été consignée par mon oncle quand il a appris que Roman se rendait au pueblo voir le capitaine Toledano. Tante Constancia a l'intention de veiller toute la nuit pour l'empêcher de le rejoindre.
Zorro relâcha son épée. L'expérience lui avait appris une chose, les bandits étaient incapables de fournir des explications quand ils étaient pris en faute ou bien en donnaient qui soient totalement logiques, jamais l'entre deux. De plus son instinct lui disait qu'elle n'avait rien à voir avec Greco. Tout de même, c'était la première fois qu'il entendait des explications si tarabiscotées.
– Ce n'était pas clair, comprit Lolita à son silence.
– J'apprécierai que vous m'éclaireriez, en effet.
– Les bandits que vous souhaitez attraper ce soir ne sont pas les seuls à avoir compris l'annonce du capitaine Toledano hier. Mon oncle était sur la place quand elle a eu lieu. Il a demandé des explications à Roman et Estrella a avoué toute la vérité devant la famille au grand complet. Il est vrai que son adoption n'était pas à proprement parlé une surprise et c'est bien cela qui a été un véritable séisme. Ma tante, mon oncle et mes parents étaient persuadés qu'Estrella, Roman, Romualdo et moi-même ignorerions la vérité. Ce fut le point de départ de remises en questions et déballages de vieilles rancunes dont nous nous serions tous bien passés. Il n'y a que la génération de nos parents pour croire qu'il soit capital de garder cela secret.
Zorro se serait bien passé des problèmes de la famille Pulido en plus du reste. Lolita eut l'intelligence de ne pas en rajouter.
– Le rôle de Roman dans le piège de ce soir a-t-il été également évoqué lors de votre réunion de famille ? interrogea Zorro.
– Pas précisément. Nous avions d'autres sujets de préoccupations à ce moment-là. Ce n'est revenu à l'esprit de mon oncle qu'aujourd'hui, quand Roman s'est éclipsé pour vous rejoindre. Tante Constancia a alors enfermé Estrella comme je vous le disais. Au fait du plan, -Estrella m'a tout racontée- je suis venue vérifier ce qu'il en était. Roman n'est toujours pas rentré.
– Il restera à la caserne cette nuit. Nous ne voulions pas risquer une embuscade de nuit tandis qu'il rentrait chez lui si le piège venait à échouer.
– Il a donc échoué.
– Sí, maugréa Zorro.
– J'en suis désolée, señor.
– C'était une possibilité. N'en parlons plus, il est temps pour vous de regagner l'hacienda de votre oncle. Je vais vous raccompagner.
Lolita accepta. Ils cheminèrent en silence, sans rencontrer âme qui vive jusqu'à la maison Pulido.
Au moment de se séparer, la jeune femme voulut lui dire quelque chose, puis se ravisa. L'ambiguïté de la situation n'était pas pour lui déplaire, mais le Renard se contenta de lui souhaiter une bonne nuit et de partir. Il avait assez de choses à gérer pour ne pas rajouter les sentiments de Zorro envers Lolita dans l'équation.
L'idée ne l'effleura pas que les sentiments de la señorita envers le Renard puisse également être un problème. Il n'allait pas tarder à l'apprendre.
