22 – L'hacienda

L'hacienda de la Vega était tranquille. Du moins le resta-t-elle jusqu'à l'arrivée tonitruante de trois vaqueros en provenance du domaine Pulido.

– Patron ! Patron !

Alejandro, qui lisait tranquillement au rez-de-chaussée, sauta sur ses pieds.

– Jaime ?

Le vaquero, envoyé chez les Pulido en soutien, revenait accompagné de deux hommes de don Ernesto.

– Patron ! L'hacienda Pulido a été attaquée ! Don Carlos et don Ernesto demandent de l'aide !

– Qui ? Enfin, explique-toi !

Jaime rapporta les événements survenus une heure plus tôt chez leurs voisins.

– Va chercher Jorge et Alfonzo, ordonna Alejandro après avoir entendu ses explications. Qu'ils prennent deux autres hommes avec eux et qu'ils préparent des chevaux et des fusils pour nous tous. Don Ernesto a-t-il envoyé chercher du monde chez don Nacho ?

– Chez tout le monde, patron.

– Bien.

Jaime allait s'élancer vers l'arrière de l'hacienda mais s'arrêta pour demander subitement :

– Dois-je aussi préparer la voiture ?

Don Alejandro hésita. Il leva les yeux vers le premier étage puis confirma.

– Oui, prépare également la voiture.

Résolu, don Alejandro grimpa rapidement à l'étage et ouvrit la porte de la chambre à la volée.

– Diego ! Lève-toi !

L'arrivée impromptue fit sursauter Bernardo qui rangeait des vêtements. Alejandro ne s'en rendit pas compte. Il n'avait d'yeux que pour le dormeur, lequel émergeait avec difficulté.

Diego avait eu l'impression de fermer les yeux et de les ouvrir. L'horloge lui apprit qu'il avait fermé les yeux à peine dix minutes. C'était loin d'être suffisant pour se reposer, mais ça n'avait guère d'importance. Il était dans sa chambre.

– Père ?

– Prépare-toi, nous allons à l'hacienda Pulido. Juan Greco était là-bas.

Aussi vite qu'il était arrivé, Alejandro fit demi-tour. Diego n'eut pas le temps de comprendre pour quelle raison il était venu le trouver. Il n'osait pas espérer que son père veuille lui parler à nouveau.

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Jamais autant de monde n'avait été réuni chez les Pulido. Tous les rancheros avaient répondu présents. Quel hidalgo aurait refusé l'appel de deux pères dont les filles avaient été menacées ? Qui plus est par l'ancien secrétaire de José Sebastian Varga ?

Les souvenirs de l'Aigle restaient vivaces. Aucun hidalgo ne voulait voir se reproduire la prise de Los Angeles d'il y a deux ans. Chaque hacendado avait envoyé plusieurs hommes chez les Pulido.

Don Ernesto et son frère souhaitaient organiser une grande battue pour trouver Greco et ses hommes. Le capitaine Toledano avait tenté un premier temps de les en dissuader avant d'admettre que c'était peut-être la seule façon de découvrir sa cachette. Installé dans la voiture avec Bernardo, Diego doutait de la réussite de l'entreprise. Il connaissait bien Juan Greco. Ce n'était pas ainsi qu'on l'attraperait. Il voulait bien reconnaître qu'il n'en serait pas de même pour ses comparses. Si des espions se trouvaient dans les groupes constitués par tous les hacendados, ils auraient tôt fait de les confondre. À cet égard, Ignacio Torres et Alejandro de la Vega proposèrent une répartition des groupes qui pousseraient ceux-ci à la faute.

Alejandro n'espérait pas que Diego les accompagne. Comme à son habitude, le jeune homme refusa de se lancer dans une entreprise aussi périlleuse et fatigante. Il resterait ici apporter son soutien moral à la famille.

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Les groupes partirent les uns après les autres dans toutes les directions. L'excitation de la traque les motivait plus que la réelle raison de leur venue.

Diego attendit que le calme revienne pour descendre de voiture, aidé par Bernardo. Il ne restait à l'hacienda que les femmes et les domestiques. Ricardo et les frères d'Estrella faisaient des rondes autour du domaine.

Doña Constancia l'invita à rejoindre la fraîcheur de la maison. Elle le pria ensuite de l'excuser et entraîna sa fille à l'étage. Elle avait apparemment des choses à mettre au clair avec elle. Diego se demanda si c'était en rapport avec ses actions inconsidérées en présence de Greco ou en lien avec Ricardo. Il n'avait pas manqué le signe et le regard que son ami lui avait lancé en partant tout à l'heure. Et elle n'y était pas restée insensible.

Il se retrouva donc avec Bernardo en présence de doña Catalina.

– Lolita se repose, expliqua-t-elle. Elle a eu trop d'émotions.

– Je comprends tout à fait, la situation était singulière.

– Singulière n'est pas le mot que j'aurais employé. Toutefois vous avez raison.

Diego n'avait pas beaucoup côtoyé la mère de Lolita depuis leur arrivée à Los Angeles. Pas qu'il ait beaucoup plus rencontré don Carlos, mais il avait au moins échangé quelques mots avec lui à la fête et lors de ses venues à l'hacienda Pulido.

L'homme lui avait fait l'impression d'une personne déterminée, un peu trop par ailleurs, et qui plaçait ses affaires et sa fille au centre de son univers. Diego l'avait trouvé sympathique, bien qu'il ait constaté que leurs avis divergeaient sur plusieurs sujets. Don Carlos avait certaines idées bien arrêtées sur lesquelles il n'accepterait jamais de revenir, notamment sur la condition des indiens ou l'importance de l'honneur et de la haute naissance. Tout le monde n'était pas un don ou une doña. Que sa fille ait pour amie une simple couturière l'irritait quelque peu.

En conversant avec sa femme, Diego découvrit qu'elle était son pendant féminin. Leurs avis se rejoignaient sur à peu près tout. Contrairement à son mari, elle était moins directe et faisait comprendre les choses avec plus de finesse. Il n'aurait pas voulu l'avoir pour ennemi, car sous son calme apparent affleurait un caractère bien trempé dont Lolita avait hérité.

Il s'étonnait qu'avec de pareils parents les avis de Lolita soient plus nuancés. Elle était ouverte aux débats et acceptait volontiers de remettre en cause une idée pour peu qu'elle soit argumentée. Il semblait que don Carlos et doña Catalina aient exigé pour leur fille les meilleurs précepteurs pour en arriver à ce résultat et c'était tant mieux.

– Et vous, don Diego, finit par demander doña Catalina, connaissez-vous ce Zorro ? Il a sauvé ma fille, j'aimerais en savoir davantage à son sujet.

– J'en sais très peu, je le crains. Je connais les histoires qu'on raconte, sans en connaître l'exactitude.

– Oh.

Elle paraissait déçue.

Diego craint qu'elle insiste mais elle ne le fit pas. Soulagé de ne pas avoir à se rendre sur un terrain épineux, il porta son verre de limonade à ses lèvres. Le rafraîchissement lui fit du bien et l'aida à lutter contre la fatigue qui l'envahissait. Il se demandait comment il allait tenir jusqu'au retour de son père.

La réponse arriva comme une fusée par la porte d'entrée.

– Me revoilà, doña Catalina ! Ah, Diego !

– Ricardo.

– Je vois que tu es bien installé.

– Nos hôtes ont eu les meilleurs attentions à mon égard, nos hôtesses en particulier.

– Je n'en doute pas ! Les dames Pulido ont les meilleures manières !

Ce qui n'était pas vraiment son cas. Les lèvres de doña Catalina formèrent une ligne sévère. Ricardo manqua son regard réprobateur, ou choisit-il simplement de l'ignorer, Diego n'en était pas sûr.

– Roman et Romualdo m'ont proposé de faire une pause le premier tandis qu'ils continuent à surveiller. Je pensais leur emmener directement à boire. Puis-je ?

La mère de Lolita opina.

– Je vais demander qu'on vous apporte ce qu'il faut, dit-elle plutôt que de lui indiquer la cuisine.

Elle fit signe à Bernardo de l'accompagner et Diego envia leur fuite. Rester seul avec Ricardo ne lui plaisait qu'à moitié.