23 - Son camarade
Son camarade s'installa à la place laissée vacante par doña Catalina avec un soupir soulagé.
– Il fait si chaud dehors, je ne suis pas fâché de faire une petite pause.
– Es-tu vraiment venu chercher à boire pour Roman et Romualdo ? interrogea Diego qui n'y croyait guère.
– Eh bien, oui, en partie.
– Ricardo…
– Ce n'est pas ce que tu penses, Diego.
– Ça ne l'est pas ?
– Si je suis resté patrouiller autour de l'hacienda, c'est pour discuter avec Roman et Romualdo.
– Que veux-tu dire ?
– J'ai… j'ai des sentiments pour Estrella.
– Es-tu sincère ?
– Plus que je ne l'ai jamais été. C'est la première fois que je ressens cela pour une femme. Je pensais avoir aimé, qu'il s'agisse d'Anna Maria ou bien Lolita. Il n'en est rien. J'ai découvert ce qu'est le véritable amour il y a peu, avec Estrella.
– Tu l'as découvert, dis-tu...
– Eh bien, le caporal Reyes m'a un peu aidé, je l'avoue.
Diego écarquilla les yeux.
– Le caporal Reyes !?
– Chut ! Moins fort ! Oui, grâce à lui, pas seulement bien sûr, mais… oh, je te raconterai cela une autre fois. Il y a plus important aujourd'hui. J'ai besoin de ton aide.
– Je t'écoute.
– Je vais annoncer aux parents de Lolita que c'est Estrella que j'aime et demander officiellement le droit de la courtiser.
– C'est tout à ton honneur.
– Roman et Romualdo m'ont donné leur accord, il me faut maintenant l'obtenir de leurs parents. J'ai peur qu'ils réagissent mal. Si tel était le cas, pourrais-tu dire que tu aimes Lolita ?
Diego crut s'étouffer quand Ricardo lui demanda d'avouer son amour pour Lolita à ses parents. Certes, c'était la vérité, mais tout le monde l'ignorait et il tenait à ce que ça reste comme ça.
– Je ne vais pas…
– Demande le droit de lui faire la cour ! supplia Ricardo. Dans quelques semaines, tu pourras dire que tu t'es fourvoyé et tout redeviendra normal.
– Ricardo, on ne demande pas cela aux parents d'une señorita si c'est pour revenir sur sa parole ensuite.
– Ose me dire que tu n'as aucun sentiment pour Lolita !
– Je n'ai…
– Sans mentir, Diego. J'ai vu le regard que tu posais sur elle, il est bien différent de celui que tu avais pour Anna Maria. Tu aimes cette femme. Cela ne te plaît peut-être pas, mais c'est le cas.
– Je n'ai pas dit cela.
– Alors tu le reconnais.
– Je ne reconnais rien. Tu imagines des choses.
– Je me retire, tu devrais en profiter. Lolita t'aime, c'est évident. Bien sûr, seul notre petit groupe le sait. Qu'il s'agisse de Roman, Estrella ou même Sylvia, tous nous savons qu'elle tient à toi. Il n'y a bien que toi, Diego, dont personne ne connaît les sentiments. Je les devine tant je te connais, Lolita également. Je pense qu'elle a déjà dû t'en parler.
Diego tourna la tête vers la porte, mal à l'aise. La mère de Lolita ne revenait toujours pas. Il aurait tant voulu qu'on les interrompe…
– Dis-lui, l'encouragea Ricardo.
– Tu parles de choses que tu ne connais pas. Si tu es un vrai caballero et un ami, je te prierai de ne pas insister.
– Bien, je n'en dirai pas plus.
Il tint parole et se leva pour gagner les cuisines. Il ne tarda pas à revenir un panier à la main, suivi de doña Catalina et Bernardo.
– Je m'en vais rejoindre nos courageux cavaliers. Diego…
Il s'approcha de lui et lui donna une tape amicale. Le jeune homme serra les dents sous la douleur, il avait fallu qu'il appuie à l'emplacement de sa blessure.
– Nous nous verrons tout à l'heure. J'ai expliqué la situation à doña Catalina, je me dois de l'expliquer également en personne à don Carlos. J'espère que tu m'apporteras ton soutien. Sur ce, señores, señora… je pars !
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Jamais Diego ne trouva le temps si long que ce jour-là. Doña Catalina ne le quitta pas des yeux durant cette longue attente, brodant en silence. Ricardo avait tenu parole, il n'avait rien dit sur de possibles sentiments entre sa fille et Diego. Toutefois les mots qu'il avait eu avant son départ étaient bien intrigants. Ils l'étaient davantage car un instant plus tôt il lui avait annoncé abandonné Lolita pour faire la cour à Estrella. Oh, il avait eu les meilleurs manières et les mots parfaits pour cela, doña Catalina ne pouvait rien dire à ce propos. Restait le fameux soutien que devait lui apporter le jeune de la Vega et dont elle se méfiait.
Doña Constancia les rejoignit au rez-de-chaussée tandis que les cousines restaient dans une chambre à discuter. L'une comme l'autre étaient priées de ne pas descendre sans y avoir été invitée. Estrella ne voulait pas déjà faire face à sa mère et Lolita redoutait Diego, elles s'en accommodèrent donc très bien.
Bernardo fut envoyé aux cuisines aidé à préparer le repas du soir pour tous les rancheros qui resteraient dîner. Diego se retrouva donc seul avec les deux femmes qui choisirent de broder en silence jusqu'aux retours des hommes. Heureusement pour lui, Bernardo avait eu la présence d'esprit de lui prendre quelques livres avant son départ de la maison. Il relut souvent plusieurs fois la même page faute de pouvoir se concentrer mais c'était mieux que rien.
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Les groupes menés par don Alejandro, don Nacho et les deux frères Pulido furent de retour assez tôt.
– Ah, ma chère ! se félicita Ernesto Pulido en retrouvant sa femme. Si tu savais… ce fut formidable !
– Vous avez arrêté Greco et ses hommes ! s'écria-t-elle.
– Hélas non, pas ce scélérat et son homme de main. En revanche, grâce à la fantastique idée d'Alejandro et Ignacio, nous avons arrêté tous ses espions parmi les vaqueros !
– Comment ?
– Des hommes de confiance à eux comme...
– Bénito, répondit don Nacho.
– Voilà, Bénito. Il a rattrapé notre groupe en criant qu'on avait arrêté Greco et qu'il allait parler pour éviter la pendaison. C'était un mensonge, tu t'en doutes, pour les pousser à la faute. Tu aurais vu la tête de ces lascars… car j'en avais deux ! Eh oui, mon amie, deux traîtres se trouvaient parmi nous.
– Piège qui a parfaitement fonctionné dans chaque groupe, confirma Carlos qui n'avait qu'un espion à déplorer dans ses rangs. Il suffisait de détailler les visages. Ils se sont aussitôt trahis par la peur qu'ils ont manifesté.
– Le capitaine Toledano aura fort à faire ces prochains jours. Sept hommes ont déjà été arrêtés et il estime que nous irons jusqu'à douze d'après ce qu'on bien voulu dire quelques traîtres.
Il expliqua ensuite les faits dans le détail pendant qu'on leur apportait des rafraîchissements. Diego se rapprocha de son père et de don Nacho.
– Bravo ! Ces bandits dormiront en prison ce soir grâce à vous.
– Oh, il ne faut pas nous attribuer tout le mérite.
– C'était pourtant votre idée.
– Eh bien, nous la devons à Zorro en réalité. Il a déjà usé de cette ruse, nous avons seulement pensé à la reprendre.
– Ce n'est pas Zorro qui a permis d'arrêter ces hommes aujourd'hui, c'est vous.
Don Nacho en convint et se laissa gagner par la liesse générale. Alejandro eut un signe de tête pour approuver. Malgré son silence, Diego pouvait dire qu'il était fier et qu'il le complimente ajoutait à la chose. Peut-être leur lien père-fils n'était-il pas tout à fait perdu.
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La soirée se termina agréablement. Les cuisiniers des Pulido offrirent un repas gargantuesque auquel tous firent honneur. Attablé entre Ricardo et Roman, Diego profita du moment comme les autres. Cela faisait si longtemps que ça ne lui était pas arrivé qu'il avait l'impression de découvrir les joies d'un repas entre amis. La bonne humeur générale ajoutait au tableau. Il sentit un poids quitter ses épaules. Comme si une époque était révolue, il voyait revenir les moments avant son départ pour l'Espagne.
Il fallut bien que le moment de grâce touche à sa fin. Diego et Bernardo rejoignirent la voiture, dans laquelle Alejandro accepta lui aussi de monter, son cheval attaché derrière. Les vaqueros resteraient dormir sur place. Ils chantaient autour du feu et n'étaient pas pressés de finir la soirée.
Diego vit au loin Ricardo prendre à part don Carlos. L'homme accueillit les nouvelles avec calme. Il parut soulagé que Ricardo renonce à Lolita pour Estrella. D'ailleurs, il soutint le jeune homme quand il demanda à don Ernesto et doña Catalina de faire la cour à leur fille.
– Tout semble se régler, se réjouit Diego, n'est-ce-pas, père ?
Alejandro ne comprit pas qu'il parlait à la fois des espions arrêtés et des amours de Ricardo.
– Greco court toujours, rien n'est réglé, Diego.
– Certes, vous avez raison.
Mais en disant ça un sourire barrait ses lèvres. Alejandro ne l'avait pas repris quand il l'avait appelé « père ». Le futur s'annonçait soudain sous les meilleurs hospices.
