24 – Deux jours
Deux jours passèrent après l'arrestation des vaqueros à la solde de Greco, sans qu'on mette la main sur l'intéressé. Ce fut autant de temps pour que Diego retrouve l'usage de son bras gauche suffisamment pour donner le change aux autres. Il avait craint de devoir le mettre en écharpe et chercher une excuse à sa blessure. Sa coupure au bras droit cicatrisait parfaitement, c'était plus simple de ce côté là.
Surtout, il avait eu peur que la situation exige qu'il voit le docteur Avila. Il n'en fut rien. Bien sûr, Bernardo soutint qu'il devait voir un médecin. Diego refusa, Zorro avait bien trop de choses à faire. Il se lança en selle.
Le capitaine Toledano ne réagit pas quand Zorro entra dans son bureau. Le Renard le crut endormi. Il avait la tête dans ses mains, coudes posés sur le bureau, et il ne bougeait pas.
– Capitaine ?
– Dites-moi que vous n'êtes pas passé par la porte, cette-fois ci, soupira Arturo en levant un regard fatigué vers lui.
– Le sergent Garcia a bien fermé la porte aujourd'hui.
– Par où êtes-vous donc venu ? Le toit ?
– Est-ce important ?
Arturo haussa les épaules.
– Pas vraiment.
– Vous semblez fatigué, capitaine.
– Nous avons arrêté les hommes de Greco.
– Je suis au courant.
– Les interrogatoires n'ont pas cessé depuis deux jours. Il a fallu trouver à séparer ces hommes pour qu'ils ne mettent pas au point des alibis, les surveiller… j'ai peu dormi.
– J'en suis désolé.
– Vous n'étiez pas là pour nous aider à arrêter ces hommes.
– Me le reprochez-vous ?
– Je suis plutôt étonné.
– J'étais requis ailleurs.
– Vous ne me direz pas où, bien sûr.
– Je ne suis pas un de vos hommes, capitaine.
– Je l'oublie parfois.
L'idée de devoir arrêter Zorro ne l'avait jamais effleuré depuis son retour à Los Angeles. Le Renard était un hors-la-loi et il venait à l'instant de le lui rappeler.
– Nous n'avions pas besoin de vous, convint-il à propos de l'arrestation des vaqueros.
– Que vous puissiez vous passer de moi est plutôt une bonne nouvelle, ne croyez-vous pas ?
– Si je suis honnête, ça l'est. Personne ne devrait avoir à compter sur un hors-la-loi pour faire régner l'ordre. Néanmoins j'ai pris goût à notre travail d'équipe, tout aussi atypique et illégal soit-il.
– Il n'y a donc pas à en parler davantage. Je serai là quand vous aurez besoin de moi, mais je sais que vous pouvez vous passer de ma présence. Je ne serai pas éternel, capitaine.
– L'homme derrière le masque, peut-être. La légende en revanche, j'en doute.
– L'avenir seul nous le dira.
Arturo n'avait aucun doute sur le devenir de la légende. Il savait que le futur lui donnerait raison.
– Je vais en venir à la raison de ma venue à présent, si vous le voulez bien, enchaîna Zorro.
– Je vous écoute.
– Raul Savatore se rend à Los Angeles. Il arrivera dans quelques jours, il n'a pas précisé la date exacte par sécurité. Un message vous sera envoyé quand il sera à Santa Barbara. Nous aurons alors deux jours devant nous.
– Deux jours pour quoi ?
– Annoncer à la population son arrivée et guetter la fuite de Juan Greco. Quand il saura que Raul Savatore arrive, il comprendra qu'il ne pourra plus le piéger pour récupérer ses biens. Il ne lui restera qu'à fuir.
– Vous ne croyez pas à une tentative de la dernière chance ?
– Que pourrait-il obtenir ? Ses malversations illégales ont porté leurs au nord de la Californie. Tout s'est arrêté et a été révélé quand il s'est intéressé à Raul Savatore.
– Il a vu trop grand.
– Son plan pour le piéger était bien vu et aurait pu marcher. Si bien sûr il avait tout de suite trouvé les papiers d'adoption caché par les Pulido. Nous n'aurions alors pas cette conversation. Il ne peut à présent que fuir et refaire sa vie ailleurs. Cet homme a plus de bon sens que la plupart des bandits, il ne risquera pas le tout pour le tout.
– Il pourrait en revanche se trouver une assurance afin de fuir sans être inquiété.
– C'est possible. Nous devrons donc redoubler de vigilance les jours prochains.
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Tout se passa comme l'avait dit Zorro. Juan Greco et Sanchez restèrent introuvables malgré les patrouilles des lanciers et du Renard, de même que Luis Carera pour lequel Zorro n'avait pas grande inquiétude. Il avait probablement rejoint la côte et n'était une menace pour personne. Lui-même n'avait été blessé que par un malheureux accident, l'ancien marin ne l'avait pas délibérément blessé.
Greco et Sanchez devaient sans cesse changer de cachette. Les environs de Los Angeles en offraient une multitude. Il n'était pas difficile pour eux d'échapper à leur surveillance.
Chacun continua sa vie comme si la situation était enfin réglée. Ricardo commença une cour assidue auprès d'Estrella, sans véritable chaperon. Les Pulido jugèrent plus prudent de laisser les deux jeunes gens s'apprivoiser à leur guise. Leurs tempéraments étaient difficilement conciliables avec les manières habituelles. Ils communiquaient l'un l'autre plus par disputes que par discussions courtoises. Leur mode de communication déroutait tout le monde. Don Ernesto ne voulait pas passer à côté d'un époux pour sa fille. Il craignait de plus l'arrivée de Raul Savatore qui révélerait à tous l'adoption d'Estrella. Il ignorait si Ricardo était au courant et doutait que cela change ses intentions. En revanche, il ne savait pas comment réagirait le vieux Savatore. Il craignait que l'homme veuille reprendre sa petite-fille et s'insinue dans ses projets de mariage.
Estrella avait piqué un fard quand elle avait compris que la réelle crainte de son père n'était pas qu'elle lui soit enlevée par son grand-père mais que celui-ci ait autorité sur toutes ses décisions. Don Ernesto ne voulait pas perdre l'autorité parentale sur Estrella. À ce stade, même doña Constancia reprocha la conduite de son mari. Roman et Romualdo soutiendraient leur sœur quoi qu'il arrive. Carmen, la femme de Romulaldo, qui s'était toujours tenue en retrait jusque là, donna son soutien à sa belle-sœur. Elle lui offrit de rejoindre leur hacienda si la situation se détériorait avec son père. En minorité, Ernesto boudait mais ne changeait pas d'avis. Il faudrait attendre la rencontre avec Raul Savatore pour voir évoluer la situation.
Tout aussi buté que son frère, Carlos Pulido était déterminé à garder l'autorité sur sa fille. Lui était en revanche totalement soutenu par sa femme. Lolita obtint un peu de répits de la part de ses parents sur un futur mariage. Ils ne pouvaient déjà accepter un nouveau prétendant, il fallait attendre une période convenable. Ce temps devait être mis à profit pour trouver un futur époux à Lolita, car ils ne croyaient guère qu'un autre Ricardo viendrait à se présenter. Lolita leur demanda de lui permettre de se changer les idées et de profiter de son célibat encore un peu. Ils acceptèrent dans une certaine mesure. Une fois Greco et Sanchez arrêtés, ils parcourraient la Californie pour la présenter à toute la bonne société comme il l'avait fait deux ans plus tôt. Ils se rendraient à Sacramento d'où était originaire Catalina, puis rejoindraient la côte et la longeraient jusqu'à San Diego. San Francisco, San Jose, Santa Cruz, Monterey, San Luis Obispo, Santa Barbara, Los, Angeles, San Juan Capistrano… ils s'arrêteraient dans chaque ville le temps nécessaire pour la présenter à tous les hommes bien nés.
La nouvelle ne fut pas pour lui plaire. Lolita comprit aussi qu'elle n'aurait pas d'autre choix. Avant un an, ses parents la voulaient mariée. Elle leur demanda d'accorder un délai plus long, d'attendre davantage avant de rejoindre Sacramento. Ils ne cédèrent pas. Devant leur insistance, Lolita laissa entendre qu'un homme à Los Angeles était susceptible de l'intéresser.
Malgré toutes les questions de ses parents, elle refusa de révéler son nom. En fait, elle même ne le connaissait pas. Elle ignorait qui se cachait derrière le masque de Zorro. En outre, ses sentiments pour Diego de la Vega n'avaient pas disparu. Elle était complètement perdue dans ses sentiments pour les deux hommes. Dès qu'elle essayait de faire le tri, tout se mélangeait un peu plus. Un phénomène qu'elle ne s'expliquait pas.
Loin de ses considérations, Diego profitait de ses journées pour se reposer et retisser un lien avec son père. Don Alejandro avait rouvert la porte au dialogue. Son fils s'était engouffré dans la brèche et tentait par tous les moyens de se rapprocher de lui. Il avait décidé de ne plus paraître si indifférent à la tenue du ranchero, prenant pour raison l'arrestation des vaqueros. Il pouvait peut-être lui apporter du soutien comme il l'avait fait par le passé.
Alejandro ne le croyait pas. Il accepta cependant d'évoquer certaines affaires avec lui. Rien qui nécessite une solution, juste des échanges autour de la politique générale menée par les rancheros en Californie. Tout ce qui était théorique, Diego était sensé connaître. Il avait toujours le nez dans ses livres après tout. Le jeune homme ne fit pas mentir sa réputation. Il avait lu plusieurs traités d'agriculture. Alejandro se surprit à entendre des idées intelligentes de la part de son fils dans la tenue de ses affaires. Il se dit alors qu'il pouvait peut-être l'intéresser au travail de sa vie s'il trouvait le bon angle d'attaque. C'était un défi que le vieil hidalgo n'avait jamais rencontré mais qu'il avait envie de réussir.
Diego de son côté se dit qu'il était sur la bonne voie. Il allait renouer avec son père et quitter le rôle de l'indolent qui l'empoisonnait depuis des mois.
Pour l'un comme pour l'autre, l'idée que Diego se marie était une idée qui n'avait plus lieu d'être. S'ils retrouvaient leur relation d'antan, alors qu'importe. Ce mariage pouvait bien attendre quelques années de plus.
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Toutes les bonnes choses avaient une fin. L'état de grâce disparu cinq jours après l'arrestation des vaqueros et un jour après leur transport vers San Diego de Alcala auprès du juge Vasca. Le capitaine Toledano annonça à la population l'arrivée prochaine de Raul Savatore. Sa venue permettrait de résoudre définitivement les problèmes qu'il y avait eu à Los Angeles.
Dorénavant, Juan Greco n'avait plus de raison de se rendre dans aucune hacienda ni de commettre un crime. Javier Montebello veillerait à ce que l'héritage de Savatore, qui avait tant suscité la convoitise, revienne à son héritier légitime. Aucune fraude n'était possible dorénavant.
Le temps de Juan Greco était terminé.
