29 – Garder le secret
Garder le secret était une évidence. Ils jurèrent sans un mot dans un échange de regards. Puis le patio se vida.
Ricardo, Estrella et Lolita prirent le chemin de l'hacienda Pulido, chacun perdu dans ses pensées. Estrella était celle qui prenait le mieux la nouvelle. Ses préoccupations tournaient autour de Greco, mort dorénavant, de l'arrivée de son grand-père paternel et des relations avec ses parents. Tout ça était bien plus important pour elle que l'identité du Renard. Elle la tairait bien sûr et savait qu'elle n'aurait pas de mal à le faire. À l'instant où elle avait quitté l'hacienda de la Vega, elle avait choisi d'oublier qui se dissimulait derrière le masque.
Sa cousine saurait tout aussi bien taire un tel secret. Elle aimait la légende et l'homme. C'était un soulagement de savoir qui était Zorro. Il était évident que, comme tous les autres, elle saurait garder le secret. Ses tourments sur le chemin du retour étaient à propos de l'état de santé du Renard. Avila avait assuré qu'il s'en sortirait, mais elle ne pouvait pas s'empêcher de s'inquiéter. Le reste passait au second plan. Son mariage, qui inquiétait tant ses parents jusqu'à présent, était un souci qu'elle n'avait plus. Don Carlos et doña Catalina accepteraient Diego de la Vega comme gendre facilement. Le plus dur en cet instant était de garder les yeux ouverts. Saphir était épuisé tout comme elle et ils avaient hâte d'arriver à l'hacienda afin de se reposer.
Pour Ricardo, la donne n'était pas la même. Son esprit était en ébullition. Diego était Zorro. Zorro était Diego. Tout cela lui semblait impossible.
En tant qu'ami d'enfance, il était rassuré de savoir que le caractère de Diego n'avait pas changé comme tous le pensaient. Il était vraiment heureux de savoir que Diego n'était pas le paresseux pacifique à outrance qu'il prétendait. Bien évidemment, c'était une partie de lui et, pour Ricardo, ce n'était en rien une surprise. Les reproches qu'il avait pu lui faire jusque là sur ce sujet tenait à sa jalousie et non pas un dégoût réel du personnage que Diego montrait aux autres. Ricardo avait en revanche beaucoup de mal à accepter qu'il n'ait jamais pu douter de la vérité. Il avait tant de fois rencontré Zorro ! Et pourtant pas une fois il n'avait imaginé que Diego se cachait derrière ses traits.
Tout ce qui s'était produit à Monterey repassait dans sa tête sous un jour nouveau, ainsi que ces dernières semaines. Il comprenait enfin certaines choses et s'étonnait davantage. Comment diable Diego pouvait-il réussir à mener une telle double vie ? Comment réussissait-il à duper tout le monde ? L'organisation devait être compliquée. Ha, il comprenait mieux pourquoi il dormait si tard dans la matinée. Qui aurait pu garder un tel rythme de vie sans se reposer ?
Ricardo s'était fait avoir dans les grandes largeurs. Diego l'avait dupé comme les autres. Il était un peu touché dans son orgueil. Après tout, il n'avait pas réussi à vaincre Zorro en duel. Mais savoir qui était le Renard était aussi la perspective de pouvoir de nouveau l'affronter à l'épée. Il avait vraiment hâte que Diego soit sur pied pour se mesurer à lui.
Songeant à cela, il comprit ce qui le gênait vraiment depuis que Zorro avait enlevé son masque. Il détourna la tête afin que Lolita et Estrella ne voient pas son visage troublé.
Diego était grièvement blessé. Il traînait des blessures depuis des semaines sans être soigné et tout cela était dû à Zorro, à la solitude de ce rôle… combien de fois la situation s'était-elle produite ? Ricardo doutait que Diego leur dise un jour mais il s'en voulait qu'il ait dû endurer ça. C'était son ami et lorsqu'il le voyait il n'était pas là pour lui. En fait, il lui causait même plus de problèmes qu'autre chose. Cela, il devrait s'en faire pardonner car il s'en voulait énormément.
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Ce sentiment de culpabilité n'était pourtant rien face à celui de don Alejandro. Le vieil hidalgo avait pris la révélation en pleine face et ne l'encaissait pas. Bernardo le prit presque par la main pour l'emmener dehors avec Tornado.
Il les guida jusqu'à la grotte sans qu'Alejandro émette un seul mot. Là, le père de Diego écarquilla les yeux et retrouva un semblant de vitalité. Il reconnut les lieux. C'était là que Zorro l'avait emmené quand lui-même avait été blessé par balle.
Non, pas Zorro, Diego.
Alejandro doutait à ce moment-là, mais le doute s'était vite évaporé. Diego avait si bien su jouer la comédie qu'il en était venu à le détester. Néanmoins, il n'avait jamais haï son fils. Malgré tout il l'aimait, même si l'attitude de Diego était un crève-cœur quotidien. Savoir qui était le Renard aurait dû le soulager, il n'en était rien.
Tout ce qu'il avait fait enduré à Diego, des reproches continuels à l'indifférence la plus totale, se rappelait à lui. Il avait été jusqu'à encensé Zorro à un point où le Renard l'avait aidé dans ses affaires, où son fils avait été contraint de taire la vérité. Si Diego lui avait dit… eh bien, d'abord il ne l'aurait pas cru. Ensuite il aurait eu beaucoup de mal à l'admettre puis à lui faire confiance, si jamais il en aurait été capable. En fait, si la révélation ne s'était pas passée comme ce soir, Alejandro doutait sincèrement qu'il l'aurait acceptée. Et c'était d'autant plus dur de le reconnaître.
Un hennissement le ramena à l'endroit où il se trouvait. Son regard tomba sur Bernardo qui étrillait Tornado. Le domestique secouait la tête à l'adresse d'un autre cheval qui réclamait son attention. Un cheval blanc qu'Alejandro reconnut sans peine. Le cheval de Monterey, Fantôme.
Sa vie de ranchero reprit le dessus. Il s'empara d'une brosse sur une étagère et s'approcha de lui. L'étalon apprécia qu'on s'occupe de lui comme de son camarade. Alejandro se perdit dans sa tâche.
Un tapotement sur l'épaule lui rappela qu'il n'était pas nécessaire de recommencer une troisième fois. Bernardo lui tendit deux pommes, une pour chaque cheval. Alejandro les leur offrit volontiers, confrontant son regard aux yeux apaisants des animaux. Ils surent le calmer mieux que ne l'auraient fait n'importe qui.
Il lui fallait affronter la vérité aussi difficile soit-elle. Ils mettraient du temps à retrouver une relation père-fils presque disparue, mais le don mettrait tout en œuvre pour y arriver. Et peut-être un jour Diego accepterait-il de lui pardonner…
Tornado lui donna un coup de tête dans l'épaule qui le fit sursauter et quitter ses résolutions. Il indiquait le fond de la grotte où Bernardo l'attendait. Alejandro caressa le cheval.
– Tu as raison, il est temps que je retrouve ton maître. Nous nous reverrons bientôt.
Sur quoi il suivit le domestique à travers le réseau de passage secret jusqu'à la chambre de Diego.
– Je les croyais effondrés depuis le temps. Jamais je n'aurais pensé qu'ils existaient encore.
Bernardo eut un sourire amusé et un clin d'œil qu'il ne se serait pas permis d'ordinaire. Alejandro se permit un sourire complice avant de s'immobiliser.
– Mais… tu entends !
Bernardo lui fit signe de se taire. Le don leva les yeux au ciel.
– Décidément, que de secrets dans cette maison !
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De secret, il en était aussi question pour Arturo Toledano. Il revenait à la caserne avec le cadavre de Juan Greco sans pouvoir fournir d'explication. En tant que capitaine, il n'avait pas à en donner dans l'immédiat, se justifia-t-il auprès de ses hommes. Avant d'ajouter que Zorro était responsable de la mort du bandit.
La nouvelle rendit Sanchez des plus volubile. Il accepta de tout raconter aux militaires sur ce qu'il avait fait. Il éviterait ainsi la potence et le juge Vasca se montrerait indulgent. Comprenez par là qu'il serait envoyé dans un bagne moins pire que les autres où il aurait une chance de sortir vivant d'ici vingt ans s'il se montrait exemplaire. Arturo doutait qu'il tienne plus d'un an, mais ce n'était pas son affaire.
Il quitta la caserne pour rejoindre la maison qu'ils avaient acheté à deux rues de là. Sa femme l'y attendait, réveillée aux aurores. Elle se mouvait avec difficulté et il lui tardait que le bébé arrive. Le terme était passé, le docteur Avila avait assuré que ce n'était plus qu'une question de jours.
– J'ai entendu les nouvelles, dit-elle dès qu'il entra.
Reyes devait venir la trouver dès qu'il serait de retour. Le caporal avait suivi les consignes et lui avait rapporté les événements.
– Je pense qu'il s'est passé beaucoup plus de choses que ce que m'a dit Reyes. Cependant, si Zorro est impliqué, tu es tenu au secret, n'est-ce-pas ?
– Je suis désolé de ne pouvoir tout partager avec toi, je sais à quel point tout ça est important pour toi.
Raquel haussa les épaules.
– L'important est que tout ceci soit terminé. Car ça l'est ?
Arturo confirma en la prenant dans ses bras.
Il avait reçu un courrier annonçant l'arrestation de Luis Carera, le rescapé du naufrage, du côté de Capistrano. L'homme qui avait perdu l'esprit il y a vingt ans ne risquait que des travaux d'intérêt général. Le padre de la mission locale l'avait recueilli et veillerait désormais à ce qu'il ne se lie plus aux mauvaises personnes. Avec lui, tous les hommes de Sanchez étaient sous les verrous.
– Oui, ma chérie, put-il confirmer à sa femme. Nous en avons fini de ces hommes de l'Aigle.
C'était une excellente nouvelle, pour l'un comme pour l'autre. La vie serait plus douce à Los Angeles maintenant que les ombres du passé s'étaient évaporées.
– Arturo…
– Oui ?
– Peux-tu me lâcher ?
Bien qu'étonné, le capitaine obéit. Raquel enchaîna.
– Bien que nous ayons encore du temps, je te serai gré d'aller trouver le docteur Avila.
Arturo fronça les sourcils puis l'eau sur le sol attira son regard. Avec un peu de retard, la compréhension se fit dans son esprit.
– Heureusement que Zorro est plus rapide à comprendre que toi, se moqua Raquel, sinon je crois que Greco courrait toujours.
Après un dernier baiser pour elle, Arturo se précipita dehors.
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Avila ne s'attendait pas à revoir revenir le capitaine si tôt. Il reconnut l'inquiétude, l'urgence et l'espoir se mêlant tout à la fois sur le visage du futur père. Prenant congé d'Alejandro de la Vega, après avoir assuré que son fils irait bien tant qu'il restait au repos, il suivit Arturo dehors. Bien au fait de la santé de Diego, Bernardo saurait le tenir informé si son état évoluait dans le mauvais sens. Il reviendrait alors aussitôt.
Le jeune homme n'avait pas repris conscience. Profitant du bref retour du capitaine, il avait été transporté de la salle à manger à la chambre d'ami du rez-de-chaussée avec toutes les attentions. Le médecin avait immobilisé son bras gauche contre sa poitrine pour que ses muscles déchirés se remettent enfin. La balle avait été retiré de sa blessure et les coutures parfaites du docteur et de Sylvia, associées à un bandage serré, la tiendraient fermée jusqu'à cicatrisation.
Alejandro s'installa dans un fauteuil pour veiller son fils et se reposer lui aussi. Rassuré sur l'état de son maître, Bernardo donna toute son attention à Sylvia. La couturière avait eu son lot d'épreuves depuis la veille au soir. Elle tombait de fatigue. Bernardo se proposa de la ramener en voiture. Chardon suivrait derrière attaché par une longe. Trop fatiguée pour monter sur son âne, elle accepta volontiers.
Au moment où ils quittaient l'hacienda, elle se tourna vers Bernardo pour le détailler. Puis elle posa la question qui tournait dans sa tête depuis l'aube.
– Tu entends, n'est-ce-pas ?
Bernardo n'hésita pas et acquiesça. Sylvia savait qui était Zorro et avait promis de garder le secret, il n'était plus nécessaire de lui mentir. De toute façon, il comptait lui avouer prochainement.
– C'est bien, dit-elle. Ça n'aurait rien changé si ça n'avait pas été le cas, je t'aurais épousé tout de même, mais c'est bien.
Bernardo ne put pas demander ce qu'elle entendait par là. Sylvia dormait du sommeil du juste sur son épaule. Il ralentit le pas du cheval qui tirait la voiture. Rien ne pressait à présent, ils avaient tout le temps devant eux.
NdA : La fin approche. Encore deux chapitres après celui-ci et l'histoire est finie. Si vous avez des envies, des moments entre personnages que vous voudriez voir apparaître, c'est le moment de les partager !
