Scorpius changea beaucoup durant les mois qui suivirent sa condamnation. Une part de lui en était consciente, sans chercher à stopper le phénomène. Sans même s'y attarder, en fait. Scorpius était en roue libre.

Sa condamnation et tout ce qu'elle impliquait – une injustice de plus, la perte de son rêve – avait déclenché quelque chose en lui. Une barrière s'était abattue. Un écran, fracassé. Jusqu'à présent, pendant toutes ces années, Scorpius s'était accroché à l'espoir de finir sa scolarité sans heurts, pour ensuite s'enfuir dans un autre pays, dans l'étude du passé, là où personne ne connaitrait son nom ni même ne s'en soucierait. A présent, cet espoir n'était plus. Scorpius devait faire face à une réalité autre : il allait devoir faire sa vie ici, en Angleterre, et l'avenir qui l'attendait ferait tout pour le rabaisser, l'humilier, et, ultimement, le détruire.

Jusqu'à présent, Scorpius avait pu encaisser les injustices et les humiliations sans protester, en faisant profil bas, uniquement parce qu'il avait l'espoir d'y échapper. Maintenant que ce n'était plus le cas, toutes les précautions qu'il avait l'habitude de prendre depuis des années lui semblaient vaines. A quoi bon chercher à se faire oublier ? A quoi bon garder son calme et ne rien dire, ne pas se défendre ? Il n'avait déjà plus rien. Alors gâcher son avenir, un peu plus ou un peu moins…

Scorpius sentait grandir en lui une colère qu'il n'avait plus envie de refreiner. Sa rancœur longtemps étouffée avait finalement trouvé le chemin de son cœur, pour en prendre possession, l'assombrir, le résigner. Scorpius avait l'attitude de celui qui n'a plus rien à perdre. Tout lui était indifférent, désormais. Il se moquait des conséquences. Il ne baisserait plus jamais les yeux devant une insulte. Il ne laisserait plus jamais personne toucher à son intégrité, puisque c'était tout ce qu'il lui restait. Oui, Scorpius se sentait investi d'une noirceur, quelque chose de sauvage et d'indéfinissable, juste là, à côté de son cœur, effleurant la surface…

Scorpius était plus colérique. Plus cassant, plus impulsif. Son incartade avec Hugo lui avait fait prendre conscience d'une violence en lui qu'il ignorait posséder. A présent qu'il l'avait découverte, tel un animal qui avait goûté au sang, il ne pouvait plus s'en défaire. Désormais, il répondait lorsqu'on le provoquait. Il se moquait des points et des punitions. Il se moquait de se faire exclure. Et les autres élèves avaient peur de lui…

Oui, peu à peu, Scorpius vit dans le regard de ses congénères le reflet de ce qu'il incarnait : un adolescent grand et fort, froid, la marque des ténèbres sur son bras, avec cette folie incontrôlable qui pouvait resurgir n'importe quand, comme avec Hugo…

Scorpius avait conscience de ce déséquilibre en lui. Son esprit était un amoncellement de brisures qui ne demandaient qu'à céder. Il se sentait constamment sur le bord d'un immense précipice, et un rien pouvait le faire sombrer… Quelques fois, cette noirceur en lui l'effrayait. Il haïssait son avenir, il haïssait ce à quoi il était condamné, il haïssait le monde autour de lui, et surtout, il haïssait cette absence de lumière, cette absence d'espoir.

Alors, peu à peu, Scorpius flirta avec le vide. Lui qui avait toujours été si composé, si raisonnable, se découvrit un penchant illimité pour l'autodestruction. Il cherchait les ennuis, défiait ses camarades du regard. Satisfait de leur accorder enfin l'image qu'ils avaient toujours eue de lui. Il se résignait à endurer chaque jour en espérant que quelque part, peut-être, ce serait le dernier. Cette perspective ne l'émouvait pas. L'automutilation n'était pas dans sa nature, pas plus que le suicide – hors de question de leur donner ce genre de satisfaction – aussi se rabattit-il sur d'autres habitudes. Déjà depuis sa deuxième année, il fumait, occasionnellement. Il s'y adonna désormais à cœur joie. Pour le seul plaisir de se détruire à petit feu. De s'infliger un peu de la souffrance qu'il ressentait. Pour tuer toutes ces choses à l'intérieur qui le torturaient… A chaque cigarette, c'était un peu de lui qu'il tuait, qui partait en fumée. Dans cette logique étrange qu'il avait adoptée, Scorpius fumait pour mourir. Pour se sentir en vie. Pour transgresser. Pour reproduire le chaos qui régnait dans son âme.

Auprès de lui, Albus assistait au changement, et ne s'en inquiétait pas. Quelque part, il s'en réjouissait. Il avait toujours reproché à Scorpius sa modération et sa tempérance. Non, au contraire, Albus aimait ce Scorpius plus sombre, plus imprévisible, plus vrai, ce Scorpius qui avait renoncé à son masque, à sa réputation et aux apparences, pour se laisser deviner tel qu'il était vraiment… Il y avait quelque chose d'irrésistiblement tragique accroché à son ombre, désormais. Aux yeux d'Albus, Scorpius s'était élevé au statut des gens tels que lui : des âmes passionnées, touchées par quelque chose qui les avait changés, qui ferait la différence aux yeux de tous…

Albus avait entraîné Scorpius dans sa lutte contre les injustices du monde sorcier, et cette fois, Scorpius avait marché. Cette fois, pour la première fois depuis le début de leur amitié, Scorpius s'était tenu auprès de lui lors de ses discours et débats, et y participait. Il avait les remarques d'un partisan désabusé : il ne croyait pas en la cause, ne croyait pas qu'ils réussiraient un jour, mais se battait pour le simple principe de se battre, parce que c'était juste…

Jamais Albus ne l'avait autant aimé. Enfin, Scorpius acceptait d'être pour lui l'âme sœur qu'il avait toujours vue en lui. Mais seulement en politique…

Après l'incident avec Hugo, Albus et Scorpius s'étaient remis ensemble – toujours en secret, toujours à l'abri des regards. Le changement de comportement de Scorpius avait aussi affecté cette partie de leur relation : il était désormais l'esclave du lâcher prise, de l'instant présent, avec la volonté d'écouter ses aspirations et rien d'autre, sans se soucier des conséquences… Aussi, Scorpius s'abandonnait-il totalement aux étreintes d'Albus, sans réserve, sans pudeur, assumant pour la première fois ses désirs qui pouvaient être aussi intenses que ses accès de violence…

Toute sa vie, Scorpius s'était efforcé d'être aussi lisse et calme que les eaux d'un lac : gelé, immobile. Il avait maintes fois démontré qu'il était capable d'une grande maitrise. Mais à présent que l'équilibre était rompu, il découvrait qu'à ce calme absolu pouvait se substituer un chaos absolu. Scorpius était un balancier, sans juste milieu, un être qui ne laissait jamais rien transparaitre, jamais, qui paraissait impossible à briser, et pourtant, constamment sur la corde raide, constamment sur le point de basculer. Et lorsque cela arrivait… Aucune maitrise. Aucun contrôle. Scorpius ne se définissait que par ses extrêmes : emprise totale, chaos total. En ce moment, avec l'instabilité qui s'était jetée dans sa vie, Scorpius flirtait avec le chaos, et ce chaos aimait Albus, le désirait, le dévorait sans contrainte.

Une seule barrière demeurait, pourtant. Scorpius connaissait chaque partie du corps d'Albus, il l'avait caressé de ses mains, de ses lèvres. Mais toujours, au dernier moment, le souvenir de sa mère revenait le hanter. Toujours, malgré le désir et les satisfactions qu'Albus lui apportait par d'autres moyens, Scorpius s'arrêtait au moment fatidique, parce qu'il ne pouvait pas, il ne pouvait tout simplement pas… Dans ces instants-là, il redevenait le petit garçon de cinq ans qu'on avait privé de sa mère. Et jamais, jamais il ne pourrait le dire à Albus…

Albus avait tenu sa promesse, cependant. Il ne l'avait pas quitté à cause de cette distance entre eux. Il se contentait de ce que Scorpius voulait bien lui donner. Mais Scorpius le connaissait, peut-être mieux que lui-même. Il savait qu'en lui-même, Albus nourrissait une frustration que son caractère ne lui permettrait pas de combattre. Albus Potter n'avait pas l'habitude de ne pas obtenir ce qu'il désirait, après tout. Albus Potter gérait mal la privation. Aussi, lorsqu'au détour d'une étreinte, un soir, Scorpius sentit l'odeur d'un autre sur lui, il ne fut pas surpris. Il ne dit rien, n'y fit même pas allusion, jamais. Il se contenta d'ajouter une nouvelle nuance à sa palette de cynisme. Et la vie continua.

L'été qui clôtura cette sixième année, Scorpius invita Albus chez lui. Après la déclaration fracassante qu'il avait faite à son père et à Harry, les deux hommes s'étaient apparemment concertés entre eux, et avaient décrété qu'une discussion s'imposait. Aussi Scorpius et Albus s'étaient-ils retrouvés face à Harry Potter et Drago Malefoy, à devoir avouer et décrire précisément leur relation, et subir un sermon sur les dangers que cela pouvait impliquer.

Albus s'en moquait et balayait chaque argument d'un revers de la main. Scorpius, lui, ne prenait même pas la peine de répondre : son nouvel état d'esprit n'avait plus de temps à accorder aux questions sans intérêt.

De temps à autre, cependant, Scorpius surprenait le regard de son père sur lui. Il voyait l'inquiétude dans les yeux de Drago Malefoy. Pas vis-à-vis de sa relation avec Albus, mais vis-à-vis de lui-même. De ce qu'il était devenu. De ce qu'il était en train de devenir, peut-être…

Drago avait toujours été quelqu'un de perspicace, et il voyait bien que son fils s'était résigné à la vie sans espoir qu'on lui réservait, et qu'il n'attendait qu'une occasion pour tout foutre en l'air…

Au terme de la discussion, Harry sembla vaguement s'être remis de son incrédulité. La nouvelle de la relation d'Albus et Scorpius était tombée sur lui comme une massue – avec du même coup la bisexualité de son fils. Il n'avait rien contre, bien sûr, il adorait Scorpius. Mais, comme Drago, il voyait avec lucidité quels dangers une telle relation pouvait susciter…

Une fois de plus, Scorpius ne dit rien. Albus promit avec une vague ironie qu'ils se montreraient sages et qu'ils ne feraient pas de bêtises. Il avait passé le reste de l'été chez les Malefoy, et malgré lui, Scorpius s'était surpris à savourer sa présence : le fait qu'il soit à lui, rien qu'à lui, et qu'il n'ait pas à le partager avec d'autres…

A la rentrée, bien sûr, les choses avaient repris. Scorpius ne disait toujours rien. D'une certaine façon, il comprenait Albus. Il savait que fidélité et modération n'étaient pas dans sa nature. Et dans l'état de détachement dans lequel il évoluait, Scorpius n'avait pas à cœur de le lui reprocher… Albus savait-il qu'il savait ? Sans doute, oui. Il avait ces petits moments de gêne parfois. Ces moments de culpabilité où il se montrait attentionné avec lui, et Scorpius savait que c'était parce qu'il en fréquentait un autre… Mais ils ne disaient rien. Ils n'en parlaient pas. C'était ainsi qu'ils fonctionnaient, qu'ils avaient toujours fonctionné : de façon tordue et étrange, de façon malsaine peut-être, deux pièces d'un même puzzle qui ne voulaient pas s'assembler, mais qui ne pouvaient pas se passer l'une de l'autre…

Oui, Scorpius le savait, ils avaient leurs travers et leurs torts. Mais cela n'avait aucune importance. Plus rien n'avait d'importance. D'ici quelques mois, ils obtiendraient leur Aspic, et alors, Scorpius serait jeté dans un monde sans perspective qui s'empresserait de le dévorer. Il garderait Albus auprès de lui autant qu'il le pourrait.

XXX

Un autre changea beaucoup au cours de l'année écoulée : ce fut Hugo Weasley.

Après l'altercation avec Scorpius, Hugo était resté une semaine entière à l'infirmerie. La magie avait rapidement guéri ses coups, mais la morsure du serpent, elle, était restée ancrée dans sa chair, et elle le resterait pour toujours. Hugo portait désormais à vie le souvenir du venin de Belly : deux longs sillons rouges plantés dans sa chair, au beau milieu de son visage, et qui attiraient le regard avant quoi que ce soit d'autre.

Hugo devait vivre avec ce rappel sous les yeux, jour après jour. Le moindre reflet dans un miroir le renvoyait à ce jour terrible où ils avaient dérapé. La haine, dans les yeux de Scorpius…

Hugo n'avait plus jamais été le même après cela. Il avait coupé tout lien avec ses compagnons de violence, cessé ses brutalités envers Scorpius. Il s'était replié sur lui-même et s'était fait aussi petit et misérable que ce qu'il ressentait dans son cœur.

On lui avait dit que Scorpius avait failli le tuer, ce jour-là, et si cela n'avait pas signifié la prison pour le jeune Malefoy, Hugo aurait presque souhaité qu'il l'ait fait. Parce qu'Hugo ne pouvait pas vivre avec ce qu'il s'était passé. Il ne pouvait pas vivre avec cette haine dans les yeux de celui qu'il aimait…

L'altercation lui avait ouvert les yeux. A quinze ans, et après des années de brutalisations stupides, Hugo avait ouvert les yeux et réalisé l'ampleur de sa connerie. Seulement voilà, il était trop tard. Il savait avoir franchi une ligne qu'il ne pourrait plus jamais réparer. Scorpius ne lui pardonnerait jamais ce qu'il s'était passé, jamais.

Aussi, en entrant en sixième année, à seize ans, Hugo se retrouvait-il confronté à ses erreurs impardonnables, à son homosexualité qu'il tentait toujours de toutes ses forces de refouler, à son amour à jamais sans espoir envers un garçon qui le méprisait… A la terreur et à la honte, si jamais son père l'apprenait…

Hugo était une bombe à retardement, malgré lui, sans qu'il en ait conscience. Il était seul. Il n'avait pas d'amis, personne à qui parler. Seul avec ses pensées qui le harcelaient. La culpabilité, la honte, un désir inassumé… Hugo se sentait comme un animal pris au piège, incapable de discerner la moindre issue. Chaque jour, la perspective de vivre à jamais sans Scorpius lui était plus insupportable, et chaque jour, il luttait contre ce sentiment, et se sentait glisser…

Il devait faire quelque chose pour le retenir. Quelque chose pour se raccrocher à lui, n'importe quoi… Sans le réaliser, Hugo sombrait petit à petit dans une spirale de désespoir, de frustration et de colère de plus en plus dangereuse. Totalement retiré du monde, il se prenait à rêver d'un univers où il pourrait enlever Scorpius, l'emmener loin de tous ces gens, et le forcer à l'écouter, à le comprendre, et l'avoir pour lui seul…

Hugo n'était pas quelqu'un de foncièrement mauvais. C'était simplement un adolescent perdu, sans repères, à qui personne n'avait jamais appris comment réagir face à toutes ces émotions qui le submergeaient. Tous les jours, Hugo regardait Scorpius, de plus en plus inaccessible, et tous les jours, il remarquait ces petites choses que personne d'autre ne remarquait jamais. Il remarquait les regards de Scorpius envers Albus.

Hugo n'éprouvait pour son cousin guère plus que du mépris. A ses yeux, Albus Potter était un fanfaron arrogant et grande gueule, qui se tapait la moitié de l'école. Il n'avait jamais compris quel plaisir Scorpius pouvait bien trouver à sa compagnie, mais dernièrement, les soupçons d'Hugo s'étaient faits pires encore.

Albus était bisexuel, il ne l'avait jamais caché et se faisait même un devoir pour que tout le monde le sache. A côté de lui, comme à son habitude, Scorpius était infiniment plus discret et mystérieux. Mais Hugo le connaissait. Depuis tout ce temps, il le connaissait. Il voyait la façon qu'avait Scorpius de regarder Albus parfois, et il connaissait le tempérament bouillonnant de son cousin… Il n'en fallait pas plus pour que les pires scénarios s'entremêlent dans l'esprit d'Hugo.

Désormais, à chaque fois qu'il fermait les yeux, il ne pouvait s'empêcher d'imaginer Albus et Scorpius, ensemble. A chaque fois qu'il fermait les yeux, il était transpercé par ce mélange de désir et de jalousie qui le possédait tout entier. Il haïssait Albus de se permettre avec tant de légèreté toutes ces choses qu'Hugo avait toujours refusé d'assumer. Il haïssait Scorpius de toujours lui infliger ce genre de désir après toutes ces années. Il les haïssait tous les deux, d'oser vivre ce que lui n'osait pas se permettre, d'avoir ce qu'il n'aurait jamais…

Un jour, fatalement, arriva ce qui devait arriver. Comme Scorpius lorsqu'il avait failli le tabasser à mort, Hugo avait ses propres pressions, ses propres frustrations intérieures accumulées depuis l'enfance, et qui ne demandaient qu'à s'échapper. Il suffit d'un hasard, d'une rencontre au détour d'un couloir, d'un regard. Pourquoi cet instant, pourquoi maintenant ? Hugo lui-même aurait été incapable de le dire. Il céda, tout simplement. D'un seul coup, toutes ses barrières cédèrent, et seul son désespoir s'exprima.

XXX

Il était tard. Scorpius était sorti prendre l'air comme cela lui arrivait parfois, lorsque l'atmosphère de la salle commune lui pesait trop. Au détour d'un couloir, il aperçut quelqu'un sans y faire attention, jusqu'à ce qu'il reconnaisse Hugo Weasley.

Hugo s'arrêta dès qu'il le reconnut. Surpris, Scorpius en fit de même. Il avait déjà la main sur sa baguette avant même de s'en rendre compte. Silencieux, il attendit, contemplant le garçon qui le dévisageait avec un indescriptible mélange de fureur et d'appréhension. Scorpius ignorait ce qui l'emportait. Finalement, Weasley lui lança :

- Est-ce qu'on peut parler ?

- Pourquoi ? répondit sèchement Scorpius. Qu'est-ce que tu veux ?

- Parler, c'est tout.

Scorpius sortit sa baguette. D'un geste, il ouvrit la porte à sa droite, qui s'avéra être une salle de classe vide :

- Après toi, dit-il sans lâcher Hugo des yeux.

Hugo obéit, feignant de ne pas remarquer la baguette pointée sur lui. Finalement, Scorpius referma la porte sur eux, et il répéta sa question :

- Qu'est-ce que tu veux ?

- Je…

Sous ses yeux, Hugo hésitait. Il se tordait les mains, évitait son regard, balbutiait. Scorpius ne l'avait jamais vu dans un tel état d'agitation, et quelque part, cela l'inquiétait. Il allait ouvrir la bouche pour dire quelque chose, quand soudain, Hugo s'exclama :

- Je t'aime !

Scorpius cilla :

- Quoi ? dit-il bêtement.

- Je t'aime, répéta Hugo, et lui-même semblait aussi surpris que Scorpius par ses propres paroles.

Scorpius mit plusieurs secondes à trouver sa réponse. Après quoi, il sourit froidement :

- Tu as perdu un pari, c'est ça ? Toi et tes potes stupides, vous n'avez rien trouvé de mieux pour vous rendre intéressants ?

- Je ne me fous pas de toi !

- Bien sûr que si, tu te fous de moi ! Non mais qu'est-ce que tu crois ? Après tout ce que tu m'as fait ? Après tout ce que tu m'as fait, tu crois que je vais gober ces conneries ?

- Arrête…

- Regarde !

D'un geste sec, Scorpius souleva sa manche :

- Tu te souviens quand tu m'as fait ça ? Elle est toujours là ! Ta marque ! Personne ne t'a obligé à l'enlever, et tu ne comptes pas le faire, n'est-ce pas ?

- La ferme, enlève ça…

- Et Belly ? Ces deux cicatrices sur ta joue, elles te disent quelque chose ?

- Tu ne comprends pas…

- Je vais te dire ce que je comprends.

Scorpius s'approcha tout à coup, si près d'Hugo qu'il aurait pu le toucher :

- Tu n'es rien d'autre qu'un putain de meurtrier. Belly était un être conscient, avec des pensées et des sentiments, et tu l'as tué, alors oui, tu es un meurtrier. Et toi tu oses te repointer devant moi aujourd'hui, pour me faire je ne sais quelle vanne débile… Je n'aurais jamais cru que tu puisses tomber aussi bas. Si tu t'approches encore une fois de moi, je te jure que…

Mais Scorpius ne put finir sa phrase. Sous ses yeux, il avait vu Hugo se décomposer à mesure qu'il délivrait ses paroles, et finalement, comme dans une tentative désespérée de le faire taire, Hugo se jeta sur lui pour l'embrasser.

Scorpius fut si surpris que l'espace d'une seconde, il ne réagit pas. Il avait fermé les yeux dans l'attente d'un coup, d'un choc, et au lieu de cela, Hugo l'avait agrippé pour l'enlacer. Lorsqu'il comprit ce qui se passait, Scorpius le repoussa violemment et Hugo heurta le mur derrière lui :

- Non mais qu'est-ce qui te prend ? hurla Scorpius en reculant instinctivement. Tu es devenu complètement fou ?

- Je sais ce que vous faites toi et Albus, répondit Hugo, recroquevillé sur lui-même.

Il semblait au bord des larmes, et à nouveau, Scorpius vit dans son regard cette lueur de désespoir qui ne lui disait rien qui vaille :

- Ne compte pas sur moi pour rentrer dans ton petit jeu, dit-il en faisant mine de sortir.

- Non ! cria Hugo.

Mû d'un élan soudain, il retint Scorpius par le bras et l'attira violemment vers lui :

- Tu dois arrêter de le voir, dit-il comme si sa vie en dépendait. Tu dois arrêter, ce n'est pas bien, il n'est pas bien pour toi…

- Mais qu'est-ce que tu racontes ? fit Scorpius sans parvenir à se dégager, de plus en plus mal à l'aise.

- Pourquoi est-ce que tu ne peux pas m'aimer moi ? Je t'en supplie Scorpius, pardonne-moi…

A nouveau, Hugo tenta de l'embrasser, et à nouveau, Scorpius s'esquiva. Sauf que cette fois, Hugo le maintenait toujours. Et Hugo ne supporta pas ce nouveau rejet, encore. Dans ses yeux passa une blessure ouverte à vif. Lorsque Scorpius essaya de se libérer pour revenir vers la porte, Hugo le projeta violemment dans le fond de la pièce et lui barra la route.

Scorpius s'écroula contre l'une des tables de la salle de classe. Sonné, il perdit connaissance quelques secondes, incapable de rouvrir les yeux. Sa tête avait dû heurter le coin de la table en tombant. Le monde tournait autour de lui, et lorsqu'il revint enfin à lui, il vit Hugo agenouillé à ses côtés. Il pleurait :

- Tu ne comprends pas, tu n'as jamais compris…

- Laisse-moi, articula Scorpius, paralysé par le vertige.

Il fit pression de ses mains sur la poitrine d'Hugo pour le repousser, mais il se sentait si faible, et Hugo résistait : plus il cherchait à l'éloigner de lui, plus il se rapprochait. Scorpius se sentit glisser petit à petit dans une lutte inconsciente. Hugo ne semblait pas s'en être rendu compte lui-même, Hugo n'était plus là : dans ses yeux, il n'y avait plus que cette flamme de frénésie, ce désespoir absolu qui voyait Scorpius chercher à lui échapper et qui le retenait, au-delà de toute raison, au-delà de toute logique. Hugo plaqua à nouveau ses lèvres contre les siennes, et cette fois, Scorpius n'eut pas la force de résister. Hugo pesait de tout son poids sur lui et l'empêchait de bouger. Sa conscience tressautait, lui revenait par à-coups : l'urgence de la situation le saisissait mais il n'arrivait pas à réagir…

Comme en ce jour funeste avec Belly, Hugo semblait emporté par ses propres actions. Un baiser ne pouvait qu'en entrainer un autre, et plus encore. Bientôt Scorpius sentit les mains d'Hugo parcourir son corps et s'arrêter sur sa ceinture, pour le forcer à se déshabiller.

Alors seulement, Scorpius fut traversé d'un éclair de panique si intense que sa lucidité lui revint d'un seul coup. Bandant ses muscles, il se débattit pour échapper à l'emprise d'Hugo. Il parvint à le renverser sous lui l'espace d'une seconde, mais Hugo fut plus vif que lui : il le maintint aussitôt à terre, ventre au sol. Scorpius tenta de ramper. Il était plus grand et plus lourd qu'Hugo, mais Hugo était fort. Profitant de ce que Scorpius n'était pas en position de se défendre, il le dévêtit de moitié, en fit de même, et pesa à nouveau de tout son poids sur lui.

Scorpius poussa un cri de rage. La panique avait momentanément laissé place au pur instinct de survie : renonçant à se dégager, Scorpius projeta son coude en arrière droit dans la mâchoire d'Hugo. Il entendit distinctement un craquement, et le hurlement de son agresseur qui s'effondrait. Scorpius se redressa aussitôt, rajusta ses vêtements et se remit sur pieds, le souffle court, le cœur battant à tout rompre :

- Merde, articula-t-il.

C'était tout ce que son cerveau en état de choc pouvait formuler, sur le moment. A ses pieds, Hugo se tenait la mâchoire, effondré, la main tendue vers lui.

- Putain de merde…, répéta Scorpius.

Il avait le corps perclus de courbatures. Sa lèvre s'était fendue lorsqu'Hugo l'avait maintenu au sol. Et surtout, surtout, Scorpius sentait encore le contact de sa peau nue contre celle d'Hugo, si près, tellement près…

- Qu'est-ce que t'as foutu…, murmura Scorpius, sans s'adresser à personne.

Il vit soudain l'horreur et la supplique dans les yeux d'Hugo. Il vit ses lèvres tenter d'articuler, malgré sa mâchoire brisée : « Je suis désolé ». Mais Scorpius ne pouvait pas en supporter plus, il fallait qu'il sorte. Il quitta la pièce sans un regard en arrière, abandonnant Hugo à même le sol.

Scorpius marcha longtemps, frénétiquement, à travers tout le château. Il marcha jusqu'à ce que l'épuisement l'immobilise au sommet de la tour d'Astronomie, où l'atmosphère du soir le saisit pour le ramener à la réalité. Il avait peine à réaliser ce qui venait de se passer. Ce n'était pas possible, ça ne pouvait pas être vrai…

Mais il avait encore le goût d'Hugo dans la bouche, ses mains sur son corps, sa présence : Hugo était partout, et sans arrêt, Scorpius voyait les monstres, et les cris de sa mère, et le souvenir de ce qu'elle avait vécu, désormais imprimé dans sa chair…

Compulsivement, Scorpius sortit une cigarette qu'il mit dix minutes à allumer. Il tremblait tellement fort que son briquet faillit passer par-dessus le rempart et tomber loin, directement dans le lac noir. Confus et épuisé, Scorpius s'appuya au muret, tentant désespérément de remettre de l'ordre dans ses idées :

- Calme-toi, murmurait-il, calme-toi, il ne s'est rien passé, rien du tout…

Il entendit soudain des pas qui le firent sursauter :

- Je me doutais bien que tu serais là, fit la voix d'Albus.

Le jeune homme s'arrêta derrière lui pour l'enlacer. Scorpius se dégagea violemment :

- Qu'est-ce qui t'arrive ? s'écria Albus.

Scorpius ne répondit pas. Tirant désespérément sur sa cigarette, il s'efforçait de contenir ses tremblements tout en remerciant la nuit qui dissimulait ses larmes.

- Scorpius…

- Ne me touche pas, répondit-il sèchement.

Albus s'immobilisa. Pendant de longues secondes, il resta là, à regarder Scorpius qui ne lui rendait pas son regard. Et puis enfin, Albus soupira :

- Qu'est-ce que j'ai encore fait ?

- Tu n'as rien fait du tout.

- Alors pourquoi est-ce que tu te conduis comme un connard avec moi ?

- S'il te plait…

Scorpius se prit la tête entre les mains et expira lentement :

- Pas ce soir, d'accord ? Pas ce soir…

- Mais je n'ai rien fait ! protesta Albus. Alors quoi, je n'ai même plus le droit de te toucher maintenant ?

Scorpius vit rouge. Il sut, à cet instant, qu'il fallait qu'Albus parte, qu'il fallait qu'il soit seul, car chaque seconde lui était une torture. Le traumatisme brutalisait son âme et sa chair. A côté de lui, Albus insistait, alors Scorpius dit la seule chose qui le ferait partir :

- Commence par arrêter de te taper tout ce qui bouge et on en reparlera.

Il sentit Albus se figer, à défaut de le voir. Il sentit sa colère irradier vers lui, mais ça lui était égal : tout ce à quoi il pouvait penser, c'était Hugo, les mains d'Hugo, le corps d'Hugo, et toutes ces sensations qui ne voulaient pas s'en aller…

- Alors c'est comme ça ? cracha Albus auprès de lui.

- Oui. Va-t-en, répondit Scorpius.

Albus recula. Hésita, puis partit enfin :

- Va te faire foutre, cria-t-il.

Scorpius pleura deux larmes silencieuses. Sa gorge était si nouée qu'elle lui faisait mal. Il resta longtemps en haut de la tour d'astronomie – toute la nuit, en fait – jusqu'à ce que le Soleil se lève. Au matin, il redescendit les escaliers comme un fantôme. Il s'arrangea pour croiser le minimum de gens, et écrivit une missive à son père pour lui raconter ce qu'il s'était passé. Il reçut la réponse à peine une heure plus tard. Alors, Scorpius monta dans le bureau de McGonagall :

- Je veux partir, dit-il.

- Je vous demande pardon, monsieur Malefoy ? fit la directrice en considérant sa lèvre enflée.

- Je veux partir. Tout de suite.

- Il s'est passé quelque chose ?

- Rien qui vous concerne. Je voulais juste votre autorisation.

- Vous ne pouvez pas quitter Poudlard au beau milieu de l'année et sans motif valable !

- Et pourquoi pas ? répliqua Scorpius. Je suis premier dans presque toutes les matières. Il ne reste que deux mois avant les examens : je n'ai pas besoin des cours pour les réussir. Tenez : mon père a déjà donné son accord. Je reviendrai en juin pour passer les épreuves.

McGonagall considéra un instant la lettre où Drago autorisait son fils à rejoindre le domicile familial.

- Vous ne pouvez pas me retenir contre ma volonté, conclut Scorpius.

McGonagall le considéra longuement :

- Monsieur Malefoy…, dit-elle. S'il s'est passé quelque chose, je voudrais que vous m'en parliez.

- Non. C'est inutile.

- Est-ce que cela concerne monsieur Weasley ?

- J'ai dit que c'était inutile.

McGonagall dut lire dans ses yeux qu'il ne dirait rien de plus. Il y avait du regret, dans son regard. De la pitié. Scorpius haïssait cela :

- Très bien, finit-elle par céder à contrecœur. Vous pouvez rassembler vos affaires et utiliser ma cheminée. Nous vous enverrons un hibou lorsque les dates des examens seront fixées.

Scorpius n'en attendit pas davantage. Il retourna dans le dortoir des Serdaigles, fit ses bagages et partit, sans un mot d'adieu à personne.

XXX

De retour chez lui, Scorpius dut faire face à la colère de son père : colère non pas contre lui, mais contre Hugo Weasley. Drago était scandalisé, abasourdi et horrifié. Mais Scorpius le convainquit de ne rien dire.

- Ce serait ma parole contre la sienne, et tu le sais très bien, argua-t-il. Personne ne me croira. Pire encore : il pourrait faire croire que c'est moi qui l'ai agressé, et cette fois je serai bel et bien emprisonné. Rendre cette histoire publique ne ferait qu'attirer l'attention sur nous : je t'en supplie, ne dis rien.

Drago avait fini par céder. Cela le tuait de l'admettre, mais les arguments de Scorpius étaient justes. Alors, à défaut de faire connaitre la vérité, à défaut d'obtenir justice pour son fils, Drago opta pour une autre solution.

Scorpius étudia chez lui jusqu'à la date des examens. Il revint à Poudlard pour une seule et unique journée, le temps de les passer. Ce jour-là, il se tint à distance de tout le monde et ne parla à personne. Il se défendit de chercher Hugo Weasley des yeux. Il croisa le regard d'Albus, une fois, par inadvertance. Il y avait de la rancœur dans ses yeux. De la joie, aussi. Un mélange complexe d'incompréhension, de colère, d'amour, d'espoir… Scorpius s'en détourna. Il se détourna de tout. Il rentra chez lui à l'issu de cette journée, en sachant qu'Albus et lui ne se reverraient probablement jamais.

Drago attendit qu'il reçoive son diplôme. Après quoi, Katie et lui mirent leurs affaires en ordre. Et alors, enfin, Drago mit à exécution la décision qu'il avait prise pour le bien de son fils, pour le protéger de cette société qui cherchait à l'écraser sans jamais le défendre. Drago, Katie et Scorpius déménagèrent en Hongrie. Scorpius ne reviendrait pas en Angleterre avant plus de huit ans.