Au prochain chapitre, on reparlera d'Hugo. Mais en attendant, quelques problèmes relationnels entre deux hommes compliqués...


Seul enveloppé dans la nuit, Albus Potter prenait son temps pour remonter le Chemin de Traverse endormi. Sa lenteur était intentionnelle : depuis qu'il était parti de chez lui, Albus avait la désagréable impression qu'une force invisible l'enjoignait à faire demi-tour. Une force qui ressemblait étrangement à de l'appréhension, et avec laquelle il n'était pas familier…

Il était à peu près dans le même état lorsqu'un mois plus tôt, il s'apprêtait à pousser la porte de la boutique de Scorpius Malefoy après dix ans d'absence. Mais aujourd'hui, tout était différent. Un mois plus tôt, Albus ne se serait jamais douté que Scorpius finirait par l'embrasser pour le prendre violemment contre le comptoir.

Albus sourit légèrement à cette pensée. Il n'avait jamais été du genre à écouter sa peur, et il savait qu'il frapperait encore à la boutique de baguettes ce soir. Il ignorait seulement ce qu'il obtiendrait… Ni même ce qu'il recherchait. Son appréhension ne pouvait signifier qu'une chose : Albus allait au-devant du danger, et il y allait sciemment. Ce n'était pas quelque chose qui l'intimidait, d'habitude. Albus était connu pour son audace et son insolence, mais ce n'était que de la politique. Ce soir, c'était différent. Albus allait au-devant d'une chose qui pouvait le blesser, le blesser vraiment, intérieurement. Il fonçait droit vers l'iceberg et il ouvrait son cœur en grand…

Mais peu importait. Albus était un aventurier. Rien ne le répugnait davantage que la couardise, et ce soir-là, il ne voulait écouter que son désir : son désir de revoir Scorpius et d'établir un lien, peut-être…

Albus frappa à la boutique de baguettes. Il n'était même pas tard : vingt-deux heures peut-être… Comme il s'y attendait, Scorpius n'était pas couché, et la lumière tremblotante d'une flamme vint l'accueillir lorsqu'il lui ouvrit la porte :

- Qu'est-ce que tu fais là ? lâcha Scorpius dès qu'il le reconnut.

A nouveau, Albus ne put retenir un sourire. Scorpius était impressionnant de stoïcisme, et il se demandait combien de temps il pourrait tenir à ce petit jeu…

- J'ai juste eu envie de passer te voir, répondit Albus comme s'il venait lui proposer une pizza.

- Tu as ce que tu voulais, non ? Nous n'avons plus rien à faire ensemble toi et moi.

- Allons, Scorpius, pourquoi tant de froideur ?

S'appuyant d'autorité à l'encadrement de la porte, Albus repoussa Scorpius et entra. Aussitôt, il se débarrassa de sa cape et fit le tour des rangées de baguettes.

- Tu as oublié d'éteindre, hier soir, lui fit remarquer Scorpius en refermant la porte.

- Oh non, je l'ai fait exprès.

Albus s'accouda nonchalamment au comptoir :

- J'ai quand même fait un peu de rangement, dit-il en époussetant une poussière imaginaire.

Scorpius rosit légèrement. Parfait. Adossé ainsi, Albus devait lui rappeler le souvenir de la veille et c'était exactement ce qu'il voulait :

- J'ai été assez surpris hier soir, je te l'avoue, reprit-il en s'approchant du jeune homme. Mais c'était très bien. Je me suis dit que peut-être… Tu voudrais recommencer ?

Il se tenait tout près de Scorpius à présent. Ce dernier n'avait pas bougé, immobile comme une statue devant la porte d'entrée, le dépassant d'au moins deux bonnes têtes. Albus se pencha pour lui murmurer quelque chose à l'oreille :

- On pourrait peut-être prendre le temps de faire les choses bien, cette fois… Dans un lit… Tu pourrais me laisser être un peu plus actif…

Alors, sans prévenir, il lui lécha le lobe de l'oreille dans un geste suggestif. Scorpius se tendit :

- Albus, je…

- Allons, l'interrompit Albus.

Subrepticement, il avait placé ses mains autour de la taille du jeune homme :

- Ne te fais pas prier. Je sais que tu en as envie.

- Qu'est-ce que ta femme penserait de tout ça ? objecta Scorpius d'une voix raide.

Albus éclata de rire :

- Tu ne t'en souciais pas beaucoup hier soir.

A nouveau, Scorpius rosit, ce qu'Albus ne pouvait s'empêcher de trouver absolument charmant. Il pouvait voir la lutte intérieure dans les yeux de Scorpius, et l'idée d'en être l'objet le ravissait au plus haut point. Il se colla tout contre lui pour couper court à tout argument :

- Je me souviens encore de ce que tu aimes…, susurra-t-il en embrassant cette fois la chair tendre de son cou.

Scorpius tressaillit. Puis, soudain, il sembla se détendre. Albus savoura sa victoire tout contre sa peau.

- D'accord, admit Scorpius lentement.

Sans un mot de plus, il prit Albus par la main et lui fit monter l'escalier jusqu'à son appartement.

Albus n'eut pas tellement l'occasion d'admirer la décoration. Du peu qu'il en aperçut dans l'obscurité et la précipitation, le repère de Scorpius ressemblait beaucoup à la boutique, si ce n'était qu'il y avait des livres à la place des baguettes. Sans lui laisser le temps de s'attarder, Scorpius le guida dans sa chambre, alluma la lumière et le regarda avec circonspection.

Le sourire d'Albus s'élargit. Il adorait les défis. Avec des gestes étudiés, il déboutonna sa chemise et la laissa glisser sur le sol :

- Tu n'as même pas pris le temps de me déshabiller hier soir, dit-il sur un ton de reproche. Franchement, tu as manqué quelque chose.

- Pas vraiment.

Albus s'apprêtait à répliquer, mais Scorpius sembla estimer qu'il était temps d'arrêter de parler : ôtant son pull d'un geste presque rageur, il le jeta par terre et embrassa Albus.

Albus n'était pas décidé à se laisser faire ce soir. Il aimait peut-être être en-dessous, mais ça ne signifiait pas rester passif pour autant. En plus, c'était Scorpius. Albus n'arrivait toujours pas à digérer ce détachement dans son regard, dans son attitude, la façon dont il le traitait comme s'il n'était qu'une aventure de passage, et il avait la ferme intention d'ancrer dans sa chair un souvenir mémorable…

Défaisant rapidement la boucle du pantalon de Scorpius, Albus tomba à genoux et tint sa promesse : sa langue vint jouer avec lui de la façon la plus suggestive. Scorpius se raccrocha au pied du lit à baldaquin. Toutes ses réticences semblaient s'être envolées. En fait, alors qu'Albus mettait un point d'honneur à le regarder, Scorpius fermait les yeux et s'abandonnait totalement aux sensations qu'il lui procurait. Alors, Albus remonta lentement, couvrant son torse de baisers. Il fit s'allonger Scorpius, les débarrassa de leurs derniers vêtements et se pressa contre lui, se préparant à ce qui allait suivre…

Scorpius le prit alors au dépourvu. Visiblement, il n'aimait pas le contrôle qu'Albus lui imposait : l'emprisonnant dans une étreinte fiévreuse, il le fit basculer sous lui et le caressa jusqu'à ce qu'Albus se retrouve au moins autant à sa merci que lui. Pendant longtemps ainsi, leurs ébats se changèrent en une espèce de lutte qui augmentait leur impatience et leur désir. Albus souriait, amusé de ce jeu, de la fougue dans les baisers et les caresses de Scorpius, et brûlé, au fond de lui-même, par cette intensité qu'il lui devinait…

Finalement, Albus reprit l'avantage, et sans plus attendre, les unit l'un à l'autre. Scorpius fut parcouru d'un long frisson. Au-dessus de lui, fier de son effet, Albus se mit à onduler, emprisonnant les mains de Scorpius entre les siennes et se cambrant pour le sentir plus profondément en lui, plus loin, plus fort…

Il pouvait voir le visage de Scorpius, cette fois-ci. Il pouvait s'emplir tout entier de son image, de son odeur, de sa voix, et savourer sa présence en lui, soumise à sa cadence…

Scorpius se laissa submerger. Comment aurait-il pu résister, après tout ? Albus savait ce qu'il faisait. Il finit par ouvrir les yeux néanmoins, et Albus y lut une volonté presque féroce de s'emparer de lui, de le combler, d'être son égal, et il ne résista pas lorsque Scorpius le renversa à nouveau avant la toute fin. Leurs langues entremêlées, ils jouirent dans un moment de pur plaisir, et Scorpius se laissa retomber à côté de lui en reprenant sa respiration.

Il prit une cigarette – réflexe qui fit rire Albus – et tous deux restèrent silencieux quelques instants, satisfaits l'un de l'autre. Scorpius finit par se redresser pour prendre appui sur l'oreiller. Albus, lui, le contemplait sans bouger :

- Ce n'est pas la première fois que tu fais ça, pas vrai ? demanda-t-il en le dévisageant, un petit sourire aux lèvres.

- Faire quoi ? répondit Scorpius, toujours aussi taciturne.

- Inviter des gens chez toi pour jouer au Scrabble.

Scorpius lui concéda un petit rire :

- Tu t'attendais à quoi ? dit-il. A ce que j'attende pendant dix ans que tu viennes me faire la grâce de tes honneurs ?

- Non, dit posément Albus. Seulement, à Poudlard, tu n'étais pas comme ça. Ça ne marchait pas, entre nous, tu te rappelles ? Ce n'est pas faute d'avoir essayé pourtant.

- C'est parce que tu me mettais la pression, répondit Scorpius sans le regarder. Tu étais impatient. Incapable de comprendre. Incapable d'écouter qui que ce soit d'autre que toi-même. Quand je t'ai refusé ce que tu voulais, tu es allé voir ailleurs et tu m'as clairement fait comprendre à quel point j'étais dysfonctionnel.

Albus secoua la tête :

- Ce n'est pas ce que je voulais.

Il songea un instant à se justifier, mais les mots se dérobèrent à lui. Scorpius pouvait penser ce qu'il voulait de lui, mais il avait changé. Il n'était plus l'adolescent de seize ans qui le trompait sans jamais vraiment culpabiliser, simplement parce qu'il le pouvait. Parce que la vie était un jeu, un jeu de séduction, délicieux et offert, et qu'il n'avait aucune envie d'y résister… Albus avait beau avoir une réputation sulfureuse dans les journaux à scandales, il n'était pas aussi déluré que l'image que l'on voulait bien lui prêter… Et à cet instant, aux yeux de Scorpius, il n'avait pas envie de l'être :

- Qu'est-ce qui a changé ? demanda-t-il doucement. Comment est-ce que tu as vaincu le blocage… ?

Devant le silence de Scorpius, muré dans sa fumée de cigarette, il insista :

- Est-ce que tu as rencontré quelqu'un en Hongrie ?

- Ça ne te regarde vraiment pas.

- Pourquoi ? Tu me reproches de ne pas écouter : eh bien j'écoute !

Scorpius soupira :

- Oui, avoua-t-il à contrecœur, j'ai rencontré quelqu'un.

- Un homme ?

- Oui. Je ne suis pas aussi polyvalent que toi.

- Comment il s'appelait ?

Scorpius inclina la tête en arrière, contemplant le plafond du baldaquin :

- Nicolaï.

- Et comment il était ? Qu'est-ce qui fait que ça a marché, avec lui ?

- Il était compréhensif, répondit Scorpius, allumant sa deuxième cigarette juste après la première. Patient. A l'écoute. Il n'était pas constamment pendu à la ceinture de mon pantalon. Il a pris le temps d'attendre que je sois prêt à parler, avant quoi que ce soit d'autre. Il m'a écouté. Alors, peu à peu… Il m'a guéri.

Albus se redressa sur un coude lui aussi, fasciné par un mystère dont il n'avait jamais vraiment réalisé l'existence :

- Guéri de quoi ? demanda-t-il.

Scorpius se fendit d'un rictus :

- Tu vois, c'est exactement ça qui a toujours posé problème entre toi et moi, dit-il en pointant sa cigarette vers lui. Tu présupposes toujours tout connaitre des autres. Tu t'inventes de jolies petites idées d'eux-mêmes et tu les appliques sans même te demander si elles sont vraies. S'il n'y a pas autre chose derrière…

- C'était il y a dix ans, Scorpius. Arrête de me faire payer pour les conneries que j'ai faites étant gosse.

Scorpius resta silencieux. Au bout d'un long moment, il reprit :

- Tu as toujours cru tout savoir de moi, pas vrai ? Mais il y a beaucoup de choses que tu ignores, et tu ne m'as jamais donné l'opportunité d'en parler à l'époque.

- Tu ne peux pas me tenir responsable pour des choses que tu ne m'as pas dites !

Scorpius eut un léger sourire :

- Je suppose que non…

Albus sentit qu'il allait le perdre. Aussi, il réprima son tempérament tumultueux qui aurait voulu protester, et il reprit le plus doucement possible :

- Et Nicolaï, alors… Qu'est-ce qui s'est passé ? Où est-il, aujourd'hui ?

- Toujours en Hongrie.

- Et… vous êtes toujours ensemble ?

Scorpius lui jeta un regard désabusé, comme si Albus pouvait bien être le seul à lui poser ce genre de questions après ce qu'ils venaient de faire :

- Non. Je l'ai rencontré un an après mon arrivée en Hongrie. Nous sommes sortis ensemble pendant trois ans, et ça a été terminé.

- Pourquoi ?

Scorpius rit de sa témérité. Il y avait un mélange d'amusement et de résignation dans ce rire, comme s'il voulait dire : « Tu ne changeras jamais ». Mais il répondit quand même :

- Il disait que j'étais amoureux d'un fantôme, énonça-t-il lentement, sans le regarder. Qu'il ne pouvait pas être en compétition avec un homme qui se trouvait à des milliers de kilomètres de moi.

Albus eut à peine le temps de prendre la mesure de ses paroles que déjà, Scorpius continuait, comme pour l'empêcher de parler :

- Après ça, j'ai fait un peu n'importe quoi. J'ai pas mal joué au Scrabble, comme tu dis. Et regarde qui j'ai pioché aujourd'hui…

Il se leva tout à coup, comme si la présence d'Albus lui était devenue insoutenable, et il commença à renfiler son pull en s'y reprenant à plusieurs fois.

Stupéfait, abasourdi par le poids de ses mots, Albus le regarda faire en sentant peu à peu son rythme cardiaque s'accélérer. Il eut brusquement la conscience de l'instant, comme cela nous arrive parfois : ces instants décisifs où l'on sent que l'on doit prendre la bonne décision, prononcer les bons mots, agir, ou tout perdre à jamais… Jamais Albus ne s'était autant senti paralysé par l'indécision, mais ses paroles lui échappèrent d'elles-mêmes, comme une prière longuement refoulée :

- Pourquoi tu es parti… ?

Scorpius se retourna. Il avait renoncé à s'habiller, et il dévisageait à présent Albus avec une forme de crainte. Comme s'il n'arrivait pas à croire à la tournure que prenait leur conversation…

Albus sentit sa gorge se serrer malgré lui. Il était venu ici sans réellement savoir ce qu'il cherchait, dans l'espoir de prolonger le jeu et de prendre Scorpius au piège, peut-être, mais c'était lui qui s'était pris au piège. Peut-être voulait-il être piégé, depuis le début… D'un seul coup, tous les souvenirs de leur dernière année à Poudlard lui revinrent en mémoire, et surtout le souvenir de cette dernière nuit, cette dernière nuit où il avait vu Scorpius, et où celui-ci s'était enfui pour ne plus jamais revenir…

- Les premiers jours, je n'ai pas réalisé que tu étais vraiment parti, reprit Albus malgré lui, luttant contre la douleur dans sa poitrine et les larmes qui s'accumulaient dans ses yeux. Je ne comprenais pas ce qui avait pu susciter une réaction aussi violente de ta part. Je pensais que tu avais simplement piqué une crise comme ça t'arrivait parfois, et que tu allais revenir, qu'on allait s'expliquer… Notre dispute était vraiment trop conne, et je n'ai pas compris d'où elle venait… Et puis, le temps a passé. Les jours sont devenus des semaines. Je t'ai écrit, mais je n'ai obtenu aucune réponse. J'ai écrit à ton père, à mon père. Tous les deux m'ont répondu de te laisser tranquille. Que c'était ce que tu voulais, ce dont tu avais besoin. Pendant les vacances, j'ai transplané jusque chez toi, j'ai tambouriné à ta porte, mais personne ne m'a ouvert… C'était comme si tu m'avais effacé de ta vie, comme ça, du jour au lendemain. Sans prévenir, une présence que j'avais connue toute ma vie m'était soudain refusée… Je ne pouvais plus te voir, plus te parler, et j'ignorais pourquoi. J'ignorais comment tu allais, ni ce qui avait pu se passer…

Albus réprima avec colère le tremblement qui menaçait sa voix :

- J'ai eu le temps de penser à cette toute dernière nuit où nous nous sommes parlés… J'ai repassé la scène, encore et encore dans ma tête… Et avec le recul, je me suis rendu compte que tu n'allais pas bien, cette nuit-là. Quelque chose de grave s'était passé. Mais je n'ai pas su le voir, tu m'as repoussé, et moi, j'ai… Je n'ai pas compris. J'ai réagi comme un con, comme toujours… Et tu es parti.

Albus haussa les épaules. En face de lui, Scorpius le regardait intensément, suspendu à ses lèvres :

- Quand j'ai appris que ton père avait brisé sa conditionnelle pour disparaitre dans la nature, j'ai compris que c'était fini. Je crois que je n'ai jamais connu… Une période aussi terrible. C'était nouveau pour moi, et je n'étais pas préparé à ça… J'ai déconné. Beaucoup. Je me suis plongé dans le travail, dans les relations, les fêtes, j'ai fait de ma vie un tourbillon constant, pour ne surtout pas penser à toi, pour supporter la douleur… Mais elle était toujours là. Et plus j'essayais de me gaver de tout ce qui m'entourait, plus je me sentais vide.

Albus s'autorisa un petit sourire triste, résigné, humble, loin de sa désinvolture habituelle :

- C'est là que j'ai réalisé ce que j'avais perdu, je crois… Et à quel point je m'étais montré stupide…

Il baissa les yeux. L'effort que lui coûtaient ces aveux était visible dans tous les muscles de son corps. Albus éprouvait de la honte, mais il se força à le regarder à nouveau, exposé, vulnérable :

- J'ai beaucoup de torts, Scorpius, mais tu n'as jamais cité le plus grand. A Poudlard, je t'ai… Je te prenais pour acquis. C'est l'erreur que j'ai commise, et que j'ai amèrement regrettée depuis… Je ne prenais pas la peine de te ménager, d'être patient ou délicat avec toi, parce que je pensais que tu m'appartenais. Que toi et moi, c'était naturel, que ça durerait pour toujours, peu importe tout ce que je pouvais faire. Je te trompais parce que pour moi, ces aventures n'étaient pas sérieuses, et parce que j'étais persuadé que tu resterais, envers et contre tout. Je n'avais pas à m'en préoccuper : pour moi ce n'était pas grave, ce n'était pas important : rien que des distractions. Je pouvais tout me permettre, tout dire, tout faire avec toi. Tu étais tout ce qui comptait, j'étais tout ce qui comptait, et nous le savions tous les deux… Mais non. Je faisais erreur. Comme tu l'as dit toi-même, j'avais cette parfaite idée de notre relation en tête, et je ne l'ai pas remise en question une seule seconde…

Albus inspira à fond. Une larme lui échappa malgré tout, mais il fit mine de ne pas s'en apercevoir :

- Et puis tu es parti, dit-il. Brusquement, ça a été comme si… Mon univers tout entier s'effondrait. La moitié de mon monde, la moitié de ma vie qui foutait le camp… Mon pilier, ma seule certitude… Je me suis retrouvé face à cette vérité horrifiante : depuis le début, c'est moi qui avais besoin de toi. C'est moi qui ai recherché ta compagnie, qui t'ai aimé, séduit, c'est moi qui te plaçais au centre de mon monde et qui comptais sur ta présence, pour toujours… Mais tu es parti. Comme ça, sans un regard en arrière. Sans une explication, sans un mot d'adieu. Et j'ai compris… Que toi, tu n'avais jamais eu besoin de moi, Scorpius. Je faisais le malin, je croyais être le maître de l'histoire depuis le début, mais… Je me suis fait prendre à mon propre jeu, et à la fin, je me suis retrouvé seul, comme un con, incapable de tenir seul sur mes jambes…

Il haussa les épaules, ignorant comment conclure l'afflux brutal d'émotions qui l'avait possédé :

- Je t'aimais plus que tu ne m'as jamais aimé, et je ne l'ai compris que trop tard.

Scorpius resta silencieux. Pendant un long moment, il dévisagea Albus, qui se maudissait déjà pour s'être autant livré à quelqu'un qui n'en avait probablement plus grand-chose à foutre de lui… Et, pourtant, il n'arrivait pas à regretter. Il continuait d'espérer, aussi… Espérer quoi ?

Finalement, Scorpius s'assit sur le rebord du lit. Tous les deux étaient encore nus comme des vers, et Albus se fit la réflexion que c'était à l'image de leurs paroles : nues, à vif, sans défense…

- Tu ne m'as jamais dit que tu m'aimais à Poudlard, dit alors Scorpius.

Sa voix était très basse en disant cela. Elle ne contenait pas de reproche, pas d'émotion. Rien que l'écho d'un lointain souvenir…

- Tu as toujours tout fait pour que notre relation ne devienne pas publique, poursuivit-il. Tu disais que c'était pour me protéger, pour respecter ma volonté de me tenir loin des projecteurs, mais… Il y avait autre chose, pas vrai ? Déjà à cette époque, Albus Potter était un fin politicien. Tu savais que tu ne pourrais jamais gagner la sympathie et la confiance des gens autour de toi si tu avouais publiquement ta relation avec un Malefoy. Même si tu défendais mes droits et ceux de tous les opprimés. Je pouvais être le fer de lance de ta rébellion, mais pas ton amant… Ça aurait été trop, pour la populace sorcière. Les gens n'auraient pas compris. Ils t'auraient condamné, et j'aurais été un handicap, pour toi…

Tandis qu'il parlait, Albus l'écoutait sans rien dire. Il ne chercha pas à nier ses affirmations, pas plus qu'il ne s'en défendit. Lorsque Scorpius eut terminé, il le regarda simplement dans les yeux, et il déclara :

- Je suis désolé.

Il y avait plus d'humilité et de sincérité dans ces excuses qu'il n'en avait ressenties dans sa vie entière. A cet instant, il ne souhaitait qu'une seule chose. Que ces dix années d'absence soient effacées pour toujours. Que Scorpius le prenne dans ses bras et qu'une compréhension s'établisse, enfin, cette compréhension dont ils avaient manqué dès leurs plus jeunes années… Que leur relation cesse d'être une lutte de pouvoir, un jeu, parce que pour Albus, ça avait toujours été tellement plus…

- Je sais que je n'ai pas le droit de débarquer à nouveau dans ta vie comme ça, reprit soudain Albus sans plus chercher à retenir les larmes qui coulaient sur ses joues. Je sais que ce n'est pas juste, et que je suis insupportable parfois, et que… tu ne veux pas de cette vie. Parce que tu n'as pas besoin de moi… Mais moi, si, Scorpius… J'ai besoin de toi… Je t'aime.

- Arrête, dit Scorpius en se détournant, visiblement en proie à ses propres émotions.

- Je t'aime.

Albus le réalisait à mesure qu'il le disait. Pour la première fois de sa vie, il se laissait entraîner par son cœur avant sa raison. Il n'y avait pas de calcul dans sa voix, pas d'anticipation dans ses pensées : il était simplement guidé, perdu à la découverte de ce qu'il avait toujours désiré, au fond de lui-même, sans jamais l'admettre…

- Je t'aime…

- Arrête…

- Je t'aime…

Albus s'était redressé dans le lit. Son front reposait presque contre celui de Scorpius, à présent, et le jeune homme fuyait son regard sans fuir son contact.

- Je t'aime.

- Albus…

- Je t'aime.

Assis nu dans ce lit, Scorpius ne savait plus quoi faire. Il avait le sentiment de voir le sol s'effriter sous ses pieds, et il avait peur de se perdre… Les mots et les souvenirs d'Albus se frayaient un chemin jusqu'à son esprit, le possédaient, le touchaient en plein cœur par ce qu'ils avaient de vulnérable, d'authentique, de vrai

Jamais Scorpius n'avait entendu Albus se livrer de cette façon. Jamais il n'aurait cru l'entendre un jour. Jamais il n'aurait cru qu'entendre ce « Je t'aime » avec dix ans de retard pourrait le bouleverser au plus profond de lui-même.

La voix de la raison dans sa tête murmurait : « Ne cède pas ». « Ne cède pas ». Scorpius voyait défiler les conséquences : les combats d'Albus, sa célébrité, leurs familles, sa femme, la baguette de Sureau, Hugo, tout se mélangeait dans son esprit et formait un mur qui prenait désespérément l'eau…

« Je t'aime », murmurait Albus. Et Scorpius se sentait succomber à ses assauts. Il savait que c'était une folie. Il savait que s'il cédait, s'il ouvrait cette porte, s'il laissait Albus pénétrer son cœur à nouveau, il n'y aurait plus de retour en arrière possible : il serait perdu, corps et biens.

- Je t'aime, répéta Albus.

Et alors, Scorpius sut qu'il l'était déjà. Il inclina la tête, doucement. Il sentit le souffle chaud d'Albus tout contre ses lèvres. Timidement, ils s'embrassèrent, au rythme de ces « Je t'aime » qui précipitaient un peu plus leur chute, et ils s'unirent à nouveau dans le silence de la chambre.

Cette fois, ce fut différent. Ce n'était plus une lutte de pouvoir pour le plaisir de l'autre. C'était un acte d'amour. Dans tout ce qu'il avait de plus profond, d'absolu et de vivant. Albus et Scorpius s'aimèrent véritablement cette nuit-là, pour la toute première fois.