17 juillet 2019
Les deux pieds fermement plantés dans le sol et la main posée sur la cheminée, juste au cas où ils décideraient de se dérober, Drago fixait la pièce lumineuse qui, voilà un an, servait encore d'atelier à Astoria. Cela faisait longtemps que son assistante à la direction artistique de la marque était venue récupérer les patrons, croquis et principaux ustensiles de couture, mais les mannequins vêtus des modèles les plus chers aux yeux d'Astoria étaient toujours disposés en quinconce devant la fenêtre sud, les rayons du soleil venant jouer de leurs reflets sur les étoffes et s'immiscer entre les plis.
— Mya m'a envoyé un hibou.
Drago sursauta et porta son regard sur Daphné qui, depuis le pas de la porte, l'observait.
— Mya ?
— L'assistante d'Astoria.
— Ah. Mya.
Il vit le regard de sa belle-sœur flancher le temps d'une infime seconde, puis elle se reprit et avança jusqu'à lui, s'accoudant elle aussi à la cheminée.
— Elle voulait te demander si tu te sentais en état de faire un discours pendant la cérémonie en son hommage ce soir. Elle a ajouté qu'elle sait qu'elle prévient tard, mais comme tu n'as visiblement pas répondu à ses autres courriers...
— Je ne les ai pas ouverts.
— Oh. Je vois.
Elle lui laissa quelques secondes de répit.
— Et du coup ?
— Du coup ?
— Le discours, Drago !
— Ah oui. Non, je ne pense pas. En fait je ne pense pas venir.
— Tu avais dit que tu le ferais, mon chéri.
Le blond se tourna vers sa mère, qui venait de les rejoindre devant le foyer désespérément éteint.
— Je n'ai pas envie.
— Et tu n'as pas envie de choisir les robes du défilé non plus, je suppose, comprit Narcissa.
— Je n'ai jamais rien compris à la mode. Vous n'avez qu'à le faire.
Les deux femmes se dévisagèrent, regard indifférent contre prunelles sévères.
— Soit. On s'en occupera.
Drago sourit légèrement. Il savait que Daphné accepterait. Daphné acceptait tout.
— Scorpius est dans le jardin, reprit sa mère.
— Je sais, il m'a dit qu'il y serait.
— Tu devrais le rejoindre.
— Pourquoi ?
Narcissa lui ficha une claque à l'arrière de la tête.
— Ne fais pas l'idiot. Il a besoin de toi. Ce n'est pas à William de veiller sur lui.
La pourriture obsédait Narcissa depuis aussi longtemps qu'elle s'en souvenait. Déjà enfant, à table, elle guettait le moment où personne ne la regarderait pour tendre la main jusqu'au panier de fruits et s'emparer de la pulpe juteuse de l'un d'entre eux. Elle le cachait alors dans sa poche, veillant sur lui comme sur le plus précieux des trésors. De retour dans sa chambre, elle ôtait le pare-feu de devant la cheminée inusitée et le déposait avec ses récoltes précédentes, les examinant une à une et les rangeant par ordre de pourriture.
Selon les jours, le rituel était plus ou moins intéressant. En hiver, les pommes mettaient souvent plusieurs semaines avant de se mettre à moisir, aussi Narcissa ne s'attardait jamais bien longtemps et replaçait le pare-feu. En été, en revanche, les pêches bien mûres, les abricots duveteux et les prunes goûtues qu'elle volait étaient si peu résistantes qu'elle pouvait passer des heures à les contempler depuis la chaise de sa coiffeuse tout en démêlant ses longs cheveux blonds.
Quand, enfin, elle jugeait que le fruit avait assez souffert, elle s'en emparait précautionneusement et le posait par terre, sur le balcon dont étaient pourvues ses fenêtres. Laissant toute son infantile folie se déchaîner, elle abattait son pied dessus, le regardait s'écraser contre la pierre en riant et en soufflant :
— J'ai gagné. J'ai encore gagné.
Elle ne s'expliquait jamais trop ces accès de violence quand elle revenait à elle-même et qu'elle découvrait le jus coloré teintant le sol et ses chaussures. Une part d'elle voulait croire qu'elle ne cherchait qu'à fuir le corset trop serré de l'éducation qu'on lui dispensait, l'autre était terriblement consciente que, comme sa mère avant elle, elle craignait sa peau ne finisse par se flétrir et par pourrir. Voler ces fruits et les regarder mourir à petit feu embaumait son âme d'un étrange sentiment de réconfort et de puissance.
Quand sa belle-fille était morte, le même sentiment lui avait étreint le cœur. Après l'enterrement et la stupide réception qui avait suivie au manoir, elle était retournée au cimetière et avait fixé la pierre tombale dans l'obscurité jusqu'à pouvoir en distinguer les moindres détails. Elle avait réarrangé la composition des nombreux bouquets venus des quatre coins de l'Europe pour porter hommage à cette créatrice de renom et, tout en effleurant les pétales de la pulpe des doigts, crevé d'envie de tous les piétiner en laissant le rire de son enfance resurgir, lui dévorer les entrailles, lui apporter cette sécurité qu'il lui faisait alors ressentir. Elle aurait hurlé, aussi. Qu'elle avait gagné. Qu'elle avait encore gagné.
Mais c'est alors qu'elle avait aperçu l'homme qui se recueillait à quelques pas de là. Son dos voûté lui avait mis la puce à l'oreille, l'emplacement de la tombe devant laquelle il se tenait lui avait confirmé que son intuition était bonne. Theodore Nott, fraîchement débarqué des États-Unis après 21 ans d'absence. Le mouton noir de la troupe d'enfants qui se réunissait une fois par mois au manoir Malefoy pour des parties de cache-cache endiablées pendant qu'elle prenait le thé avec leurs mères. Il avait arrêté de venir quand la sienne avait perdu la vie. S'était retiré derrière le silence de son paternel, le méprisant tout autant qu'il le remerciait de sa taciturnité. Elle avait continué d'en entendre parler, parfois, lors des dîners mondains qui voyaient se mêler les générations. Tous les désormais adolescents y allaient de leur petit commentaire à son sujet. Sauf Daphné, à vrai dire. Les commérages avaient arrêté quand leurs vies avaient perdu leur innocence. La guerre avait éclaté, puis l'ultime bataille. Theodore, une nouvelle fois, s'était retiré. De l'autre côté de l'Océan.
À force de lui brûler la nuque du regard, il avait fini par sentir sa présence et s'était retourné. Il s'était ensuite avancé vers elle et lui avait offert un de ses rares sourires.
— Merci, avait-il déclaré en arrivant à sa hauteur.
Elle avait haussé un sourcil interrogateur, lui pointé la tombe qu'il venait de quitter.
— Pour les fleurs que vous lui avez apportées. Elle aimait bien les narcisses.
Puis il avait transplané.
Narcissa n'avait pas attendu longtemps avant de faire de même. Le salon du manoir était plongé dans le silence quand elle s'y était rematérialisée, juste devant le pêle-mêle que Scorpius avait offert à Drago à son dernier anniversaire. Juste devant la dernière photo qui avait été prise d'Astoria, quelques semaines avant qu'elle apprenne qu'elle était malade, après quoi elle n'avait plus voulu qu'on immortalise ses traits. Elle souriait, dessus. De son putain de sourire qui ne creusait ses joues d'aucune ride, et alors, tout d'un coup, Narcissa n'avait plus été capable de résister à la fureur qui crispait son ventre et était sortie du salon en en claquant très fort la porte, réalisant avec la force d'une gifle qu'elle n'avait rien gagné du tout.
Astoria s'en était allée avec encore trop peu de rides pour qu'on ne puisse les redessiner avec exactitude sur son visage. Elle, le jour où elle partirait, son visage serait si flétri que celui qui réaliserait son tableau posthume se verrait obligé de le trahir pour ne pas effrayer sa descendance à venir.
Heureusement, il y avait Daphné. L'inconventionnelle et méprisable Daphné. La vue des traits qui marquaient son front alors qu'elles choisissaient toutes deux les tenues la mettait en joie. Daphné était une vieille fille. Au sens propres comme au figuré, n'eût égard au pauvre William. Et ce constat était purement divin.
— Je pense que nous en avons terminé. Mya devrait avoir ce qui lui faut avec ces pièces-là.
— Et le discours ?
Daphné soupira, et cette fois c'est à la commissure de ses lèvres que ses trente-neuf années de vie se manifestèrent.
— Je vais griffonner quelque chose. Les gens comprendront.
Elle ne demanda pas ce qu'ils étaient censés comprendre. Le déroulement de la soirée était assuré et les manquements de Drago avaient été comblés. Elles avaient été efficaces, en plus. Il lui restait encore deux heures avant le début de la cérémonie pour aller discuter avec Lucius, dans son coin préféré du cimetière.
C'était, pour l'heure, tout ce qui lui importait.
— S'il y a une chose qu'on doit retenir d'Astoria, c'est à quel point elle était hors normes. C'était un monstre au sens premier du terme. Un être pas comme les autres. Quelqu'un qui savait se montrer gentil comme sur la défensive, se fixer des objectifs et les suivre tout comme les abandonner quand ils détruisaient ce à quoi elle tenait. C'était une mère aimante, une créatrice douée, une sœur solide.
Daphné s'interrompit et fixa les mots qu'elle avait griffonnés à la va-vite sur un parchemin la veille au soir, se demanda si elle avait le droit de lire la suite. Puis, mettant ostensiblement son hésitation sur le compte de l'émotion, elle envoya ses interrogations au diable et déclara :
— Elle laissera définitivement un vide.
— Sympa, ton petit discours.
Daphné s'étant isolée dans l'une des pièces les plus reculées de l'atelier de mode, elle sursauta en entendant la voix de Pansy qui, manifestement, l'avait suivie.
— Tu trouves ? demanda-t-elle en se retournant pour découvrir son amie, une coupe de champagne à la main et un sourire narquois aux lèvres.
Pansy haussa les épaules.
— Il était terriblement hypocrite surtout.
Daphné haussa les épaules.
— Pas le moins du monde, justement, répliqua-t-elle.
— T'es en train de me dire que tu pensais tout ce que tu as dit ?
— Pourquoi, tu n'y croies pas ?
— Bien sûr que non ! Merde, Daphné, Astoria était peut-être talentueuse, mais certainement pas gentille ! Et encore moins avec toi !
— J'ai pas dit qu'elle l'était. J'ai dit qu'elle savait l'être, c'est très différent.
Pansy grogna.
— Joue pas sur les mots.
— Dommage, c'est ce que je fais de mieux.
— Eh bien même. Arrête. On a passé l'âge de faire des caprices.
— Pourquoi tu tiens une coupe de champagne, alors ?
Pansy soupira d'agacement.
— Parce que les craintes de Björn sont tout à fait injustifiées. Ce n'est pas quelques gorgées et six mois de grossesse qui vont tuer un bébé. Et puis merde quoi, c'est le meilleur champagne de toute l'Europe !
— Alors pourquoi tu te caches ?
— Mon couple est déjà suffisamment fragile comme ça, merci bien.
Pansy vida cul-sec ce qu'il lui restait de champagne et fixa d'un air frustré la coupe désormais vide.
— Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant ? demanda-t-elle en l'abandonnant sur une pile de tissus pour se recentrer sur Daphné.
Celle-ci ne répondit pas.
— Daphné ! Pitié, dis-moi que tu ne comptes pas continuer comme ça, dans son ombre !
— Qu'est-ce que tu veux que je fasse d'autre ?
Pansy fit la moue. Mais elle n'ajouta rien à ce sujet.
— J'ai vu Nott dans la salle. C'est toi qui l'as invité ?
— Non, Blaise.
Pansy ricana.
— Douce ironie. Tu comptes le mettre dehors ?
— Pourquoi je le mettrais dehors ?
— Il a fui aux États-Unis et nous a laissé nous débrouiller tout seuls quand tous nos parents ont été emprisonnés ! Que je sache, son père aussi s'est retrouvé derrière les barreaux. Il aurait dû nous aider.
— On l'a jamais aidé, nous. On s'est toujours fichu de lui. Parce qu'il était nul pour trouver des cachettes quand on était petits, parce qu'il se cachait toujours derrière les jupes de sa mère, parce qu'il n'avait que des livres pour amis, parce qu'il était quand même sacrément moins beau que Drago, parce que...
— Ok, stop ! Arrête Daphné, tu es complètement ridicule.
— Je suis honnête. Mais c'est vrai que les deux vont ensemble, souvent.
Savourant la joie d'avoir momentanément le dernier mot, Daphné se hissa sur un des plans de travail et s'alluma une cigarette, semant au petit bonheur les cendres sur ses jambes partiellement dénudées par la robe qu'elle portait.
— Pourquoi est-ce que ça t'importe autant d'être honnête, tout d'un coup ?
— Je ne sais pas, Pansy. C'était Astoria, celle qui savait tout.
Un verre d'un champagne qu'il était encore trop jeune pour apprécier, William scrutait la foule réunie dans l'atelier de sa tante dans l'espoir de trouver sa mère. Mais rien à faire, elle avait encore disparu, et, s'il l'avait trouvée incroyablement touchante dans son discours, il avait peur de ce qu'elle pouvait faire désormais.
— T'es pas un peu jeune pour boire un champagne comme celui-ci ? l'interrompit une voix.
Il sursauta et consentit à interrompre son examen pour adresser un hochement de tête au nouveau venu.
— Je suis majeur, répondit-il.
— On dirait pas.
— C'est ce qu'on me dit toujours.
L'inconnu se servit une coupe du liquide doré sans cesser de le scruter avec attention.
— Excusez-moi, fit William, je ne voudrais pas paraître impoli mais... qui êtes vous ?
Un bras s'abattit sur l'épaule de l'homme avant qu'il ait pu répondre.
— Tu r'connais pas le grand directeur de la banque sorcière américaine, Willy ? Je suis singulièrement déçu, le nargua un Blaise passablement éméché.
— Tu tiens plus l'alcool, Zabini. Va décuver, tu vas tâcher mon costume.
Le métisse éclata de rire, pas vexé pour un sou, puis s'éloigna en titubant, jetant son dévolu sur Gregory Goyle qui n'osa pas le repousser.
— Je m'excuserai bien de cette intervention, mais le fait est que je n'y suis pour rien, reprit l'inconnu en essuyant ses mains sur son pantalon, comme si la simple présence de Blaise l'avait sali. Je suis Theodore Nott, déclara-t-il en lui tendant la main.
William la serra, un sourcil brun froncé. On lui avait déjà parlé de Theodore Nott. Enfin, pour être plus honnête, Astoria lui avait déjà parlé de Theodore Nott. Sa mère, jamais. Il formait, avec son père, les deux sujets que Daphné Greengrass refusait catégoriquement d'aborder.
— Tu étudies la mode pour traîner dans des soirées huppées comme celles-là ?
— C'est une soirée d'hommage, rétorqua-t-il, n'osant pas être sec mais en brûlant d'envie. Pour Astoria Malefoy.
Nott eut un sourire moqueur.
— Comme si c'était vraiment ça le but de tout ceci. Si c'était vraiment à propos d'Astoria, son mari serait-là, non ? C'est qu'un prétexte, tout ce que cherche à démontrer cette petite sauterie, c'est que la marque ne ferme pas ses portes.
— C'est faux !
— Alors pourquoi une certain Mya Yaxley vient de m'aborder pour me demander si investir dans une filiale qu'elle compte développer sur le Nouveau Continent m'intéresserait ?
Ses yeux, bien que noirs, pétillaient d'amusement.
— Vous dîtes n'importe quoi.
— Et toi tu ne m'as toujours pas répondu. Tu étudies la mode ?
— Non, la finance. Quoiqu'après avoir rencontré, je remets en doute mes choix de carrière.
Comme Blaise quelques minutes auparavant, Theodore Nott éclata de rire.
— T'es marrant comme gamin. Tu devrais pas perdre ton temps ici.
— Je suis de la famille. Et il faut bien compenser l'absence de Drago.
