28 juillet 2019
— C'est bien que vous ayez décidé de prolonger un peu votre séjour ici.
Theodore fronça un sourcil et abandonna son journal à contrecœur pour s'intéresser à Blaise, qui touillait distraitement son thé de l'autre côté de la table, bien que le sucre qu'il y avait versé quelques minutes plus tôt soit depuis longtemps dissous.
— On a rien décidé du tout. Gaïa cherche à obtenir les dernières autorisations qui manquent à son père pour pouvoir importer ici tant que nous nous y trouvons. C'est juste plus long que prévu.
Il avait parlé sèchement mais Blaise ne sembla pas s'en offusquer, préférant plutôt retirer sa petite cuillère de sa tasse pour avaler quelques gorgées.
— Ça ne te fait pas trop bizarre de revenir ?
— Dans quel sens ?
Le métis leva les yeux au ciel, indéniablement irrité par le soin que mettait son vis-à-vis à faire mine de ne pas savoir où il voulait en venir.
— T'es parti quand on avait dix-huit piges, tu reviens alors qu'on en a presque quarante ! Va pas essayer de me faire avaler que tu trouves ça naturel !
Theodore se renfonça dans son siège, tourna une page de son journal après avoir humidifié la pointe de son index et résista à l'appel des chiffres de la bourse américaine pour chercher quoi répondre à son ancien camarade. En réalité, il ne comprenait pas tellement cette nouvelle familiarité dont il faisait preuve à son égard. À Poudlard, et ce bien qu'ils aient partagé des jeux, étant enfants, ils se comportaient comme deux étrangers, leur relation se résumant aux quelques phrases que la collocation les forçait à échanger. Bien sûr, Blaise lui avait présenté ses condoléances quand sa mère était morte et il l'avait parfois aidé à ne pas faire exploser son chaudron quand ils s'étaient retrouvés à partager une paillasse de potion en plus de leur dortoir, mais cela n'était jamais allé plus loin. Et voilà que, maintenant qu'il était de retour en Europe, il lui faisait la conversation à l'enterrement d'Astoria, l'invitait à la soirée organisée en son honneur par ses anciens collègues et lui proposait de prendre un café. C'était étrange.
Quoiqu'il ne fût pas moins perplexe d'avoir accepté son invitation. Il le regrettait, à présent, et Blaise lui-même paraissait avoir oublié pourquoi il lui avait fait part de cette idée en premier lieu.
— Je ne dirais pas que c'est bizarre. Vous n'avez pas tellement changé, dans le fond.
Blaise ricana.
— C'est justement là qu'est le problème.
Theodore ne répondit pas. À quoi bon ? Son vis-à-vis l'avait d'ores et déjà percé à jour, saisi cet infime éclat de surprise qui avait saisi ses indifférentes iris quand il avait pu constater, à l'enterrement d'Astoria, que ni lui, ni Parkinson, ni Goyle n'avaient grandi en vingt ans. La bonhommie irritante de l'un, l'agressivité de la deuxième et l'immaturité du dernier étaient toujours aussi désagréablement présentes que lors de leurs jeunes années.
— Daphné a changé, tout de même, reprit Zabini après avoir fini son thé cul sec.
Theodore plongea son regard dans celui de Blaise, leurs deux regards d'onyx s'affrontant tandis qu'il cherchait dans leurs recoins indécelables les secrets que Daphné avait pu partager avec lui.
— Daphné ? répéta-t-il.
— Elle n'a... Rien à voir avec qui elle était à Poudlard. Enfin bon, tu ne traînais pas vraiment avec elle, mais par rapport à nous elle était tellement...
Le métis baissa les yeux, comme pour chercher dans le fond de sa tasse vide quel mot conviendrait le mieux à ses pensées.
— Sage ? proposa Theodore.
— Ouais. C'est ça, exactement. Elle était sage. Nous on buvait, on blessait, on baisait, elle, elle nous regardait faire en essayant de nous imiter mais elle n'y arrivait pas. On s'foutait tellement de sa gueule, j'me souviens. Quand elle sortait avec Pucey, on n'arrêtait pas de lui lancer des paris pour que leurs tête-à-tête nocturnes deviennent moins nunuches, mais tout ce qu'elle répondait c'était qu'il était pas « le bon ». Elle baisait pas, Daphné, elle attendait qu'on lui fasse l'amour.
Theodore retint sa respiration tandis que Blaise ricanait à nouveau, en proie à une plaisanterie qu'il n'était pas sûr de saisir.
— On s'est bien gourés.
Il fronça les sourcils. Il avait terriblement envie d'en savoir plus et nombre de questions affluaient sur sa langue, mais il n'était pas sûr des conséquences qu'entraînerait le fait qu'il les laisse sortir.
— Comment ça ? finit-il par craquer.
— T'as bien vu. Elle boit, elle fume, elle se drogue, elle baise, pire que nous tous. Elle aime personne d'autre que son fils mais elle le déçoit un peu plus chaque jour, elle est pas fichue de garder ses emplois de merde plus de six mois, si t'allais chez elle sans que Will ait eu le temps de nettoyer, tu comprendrais ce que signifie vraiment le terme porcherie. Le pire c'est qu'elle le sait mais qu'elle se complaît dans tout ça parce que... Je sais pas tellement en fait.
— Parce qu'elle s'en fout, murmura Theodore, si bas que Zabini ne l'entendit pas.
Un rire grimpa le long de sa gorge et il eut un instant le désir de le laisser éclater au grand jour, se répandre dans la chaleur de la fin de matinée pour aller effleurer les oreilles des sorciers qui les entouraient.
Ce furent les chiffres désastreux de ses investissements étalés par le journal qui l'empêchèrent de céder à la tentation.
— Il a l'air d'aller mieux.
Daphné était si peu préparée à ce que Drago ne parle de son plein gré qu'elle sursauta, posant un regard agréablement surpris sur son beau-frère qui, assis à ses côtés sur la balancelle du jardin des Malefoy, contemplait avec nostalgie la partie de Bavboules que se disputaient Scorpius et William.
— C'est vrai, admit-elle, forcée de reconnaître que, si son neveu ne souriait pas, il n'avait pas les yeux tristes pour autant.
— Non. C'est faux.
La brune fronça un sourcil, ne voyant pas où Drago souhaitait en venir.
— De quoi tu parles ?
— Il a l'air d'aller mieux. Mais c'est tout. Il a juste l'air.
— Ça ne fait que trois semaines, Drago. Tu n'es pas en grande forme non plus.
— Je sais. Mais moi je m'exprime.
Il s'interrompit un instant.
— J'ai peur, Daphné. Peur qu'il se renferme sur lui-même et qu'il ne me dise pour rien. J'ai envie de l'aider mais en même temps... J'ai peur. C'est tout. Comment t'as fait, toi ?
— Comment j'ai fait quoi ?
— Avec William.
Les mains de Daphné se mirent à trembler, elle sortit une cigarette pour les occuper.
— Tu es conscient que nos situations n'ont rien à voir ?
— Oui. Mais même. Comment t'as fait pour répondre à ses questions sur Vincent ?
Elle tira si longuement sur sa cigarette, s'abreuvant de tabac comme l'assoiffée qu'elle était, que la fumée qu'elle recracha forma comme un nuage dans le ciel immaculé de la fin juillet.
— J'y ai jamais répondu. C'est Astoria qui se chargeait de ça. J'lui ai jamais parlé de son père, moi. Tout ce qu'il croit savoir, c'est elle qui lui a dit.
— Elle savait tellement bien gérer ces choses-là... Sans elle je ne sais même pas si on s'en serait sortis après la guerre...
Daphné se mordit la langue très fort pour ne pas laisser les mots qui couraient dans son esprit se déverser par sa bouche.
— Ce n'est pas vrai ce que tu dis. On s'en serait sorti. Juste... différemment.
Peut-être mieux, qui sait, pensa-t-elle sans oser le dire à voix haute, laissant le silence reprendre ses droits. Au loin, les garçons jouaient toujours, sur son épiderme s'épanouissait la même brise légère qu'au début de leur conversation.
— Je pense l'envoyer voir un psychomage.
Elle se tordit le cou tant elle tourna la tête rapidement.
— Il ne voudra jamais, affirma-t-elle aussitôt.
— Tout seul, non. Avec quelqu'un...
— Avec quelqu'un ou avec moi ?
Le regard fuyant du blond lui répondit et Daphné s'entendit soupirer tandis qu'elle écrasait son mégot sur le bois de la balancelle.
— Tu lui as dit oui ?
Blaise la fixait, incrédule, le joint qu'il était en train de rouler gisant désormais au sol.
Daphné haussa les épaules.
— Oui.
— Juste pour que Scorpius accepte ?
Elle eut une grimace agacée.
— Qu'est-ce que ça peut te foutre, Blaise ? Ouais, j'ai dit à Drago que j'irai voir un fichu psychomage pour encourager son fils à faire de même. Y a quoi de mal dans le fond ?
— Rien, mais...
— Exactement, le coupa-t-elle. Rien. Il n'y a strictement rien de mal.
Interloqué, Zabini la dévisagea de longues secondes avant d'envoyer ses questions au diable et de finir la confection de son joint. Charitable, il le tendit ensuite à Daphné qui s'en saisit sans même le regarder, se contentant de le porter à ses lèvres, d'en embraser l'extrémité et d'en inhaler de longues bouffées. Quand elle estima avoir eu sa dose, elle le rendit à son propriétaire et se laissa retomber sur le dossier de la chaise à moitié cassée sur laquelle elle était installée, admirant les fissures du plafond et ses moisissures qui auraient presque pu passer pour des œuvres d'art si leur couleur n'avait pas été aussi ignoble.
— Tu sais, reprit-elle d'un ton extrêmement doux, presque rêveur, je crois que ça pourrait me faire du bien.
— De quoi ? Voir un psy ?
Blaise rit.
— Tu t'en es très bien passée jusqu'ici.
Ce fut à son tour de se moquer de lui.
— Et regarde où j'en suis ! À fumer des joints avec un futur quarantenaire qui refuse de grandir, quand je ne m'envoie pas en l'air avec lui pour oublier ma propre solitude.
Elle tendit la main pour récupérer le joint tentateur mais Blaise se déroba.
— C'est ça que je suis pour toi ? Un dealer ou un plan cul ?
Daphné fit la moue.
— Tu croyais que t'étais quoi, Zabini ? Mon foutu p'tit ami ? Réveille-toi, merde. J'suis pas Astoria, moi. Si tu voulais une relation stable et bien propre, c'était vers elle qu'il fallait te tourner. Moi j'suis sale. C'est tout.
