2 août 2019


Le cabinet était tel qu'elle se l'était imaginé. Clair, ce qui n'était guère étonnant puisqu'il se trouvait au dernier étage de Sainte Mangouste, mais surtout affreusement cliché. Le divan en cuir dans un coin, le bureau en verre devant la fenêtre, les diplômes au mur. Et même quelques stupides bibelots, ramenés de voyages à l'autre bout du monde. Un bloc de cristaux violets retint particulièrement son attention. Elle avait envie de lui demander d'où il venait. L'Amérique du Sud ? L'Afrique ? Ce n'était pas le genre de connaissances qu'on emmagasinait à Poudlard. Et Daphné n'avait jamais posé le moindre orteil hors du Royaume-Uni.

— Vous êtes Daphné Greengrass, c'est cela ?

Elle sursauta et s'arracha à sa contemplation, prenant sur elle pour ne pas envoyer bouler la jolie jeune femme qui s'adressait à elle, penchée sur un dossier client qu'elle supposait être le sien.

— Oui.

— Monsieur Malefoy m'a avertie du fait que vous n'aviez pas spécialement émis le désir de me rendre visite.

— Effectivement. C'est pour mon neveu Scorpius que je suis ici. Mon beau-frère a pensé qu'il se sentirait moins mis sous pression si je l'accompagnais.

La psychomage hocha la tête, griffonna quelques mots dans son dossier, puis le referma.

— Je suis censée faire quelque chose ? lui demanda soudain Daphné en se rendant compte qu'elle était toujours plantée au milieu de la pièce. M'asseoir, lancer un sujet de conversation ?

— Seulement si c'est ce que vous désirez.

Elle lâcha un soupir agacé. À quel moment ce genre de réponse était censé l'aider à savoir quoi faire ? Elle finit cependant par s'asseoir sur le divan, du bout des fesses, comme si sa simple présence risquait de révolter le meuble.

— Scorpius vient de perdre sa mère, c'est bien ça ?

Daphné ricana.

— C'est bien, vous lisez les journaux. Et jolie robe, également. La collection d'Astoria d'il y a deux ans, je me trompe ?

La psychomage sourit, sans que Daphné ne parvienne à déterminer si sa pique lui avait fait un quelconque effet.

— Non, vous ne vous trompez pas.

— J'ai grandi entourée de ses croquis et j'ai vieilli entourée de ses créations. Ça aide à les reconnaître.

— Je me doute. Dîtes-moi, vous savez ce qu'il va advenir de la marque ?

— Mya fait du bon travail. Pour les dernières collections, c'était déjà elle qui était aux commandes. Elle sait ce qu'elle fait.

— Mya ?

— L'assistante d'Astoria.

— Je vois. Vous paraissez sereine quant à l'avenir, même sans votre sœur.

Daphné haussa les épaules.

— Elle était malade depuis des mois, vous savez. Ça aide à se dire qu'on va devoir continuer à vivre sans elle. Ça... prépare le terrain.


Quand elle était seule au manoir, Narcissa aimait bien errer dans les pièces où personne n'allait jamais. Elle avait l'impression de retourner dans le passé, à l'époque où, toute jeune fille, toute jeune épouse, toute jeune mère, elle cherchait encore à déceler les secrets de cette famille dont elle portait désormais le nom. La tradition était revenue après la mort de Lucius. Quand Drago, Astoria et Scorpius étaient absents, elle disparaissait dans les étages, par les escaliers de service, profitant de la douceur des tons des papiers peints, du silence domestique que rompaient les grincements du parquet sous ses pas.

Son endroit préféré, c'était le grenier. Ce petit coin de passé qu'elle avait dû se résoudre à partager avec Astoria quand elle avait voulu y ranger les affaires de ses parents, après que Daphné et elle aient vendu le fief Greengrass. Cette pièce à laquelle, à la demande de sa belle-fille, elle avait fait installer un verrou, dont elle était la seule à avoir la clé.

Chaque fois qu'elle en passait la trappe, elle avait toujours le même rituel. Elle en faisait le tour, s'arrêtait à une des lucarnes pour contempler le parc derrière la vide crasseuse, puis se dirigeait vers les étagères, où était entreposé tout ce qu'elle avait récupéré des vidages successifs de la demeure de son enfance et que son petit-neveu Teddy lui avait donné suite à la mort d'Andromeda. Le plus souvent, elle commençait par les redécouvrir, faisant glisser les bijoux maternels dans ses mains, en se rappelant de la façon dont sa mère enroulait ses doigts autour d'eux, ennuyée par les repas du dimanche qui s'éternisaient. Elle feuilletait les livres, soufflait sur la poussière qui les recouvrait, s'enivrait de leur odeur de vieux, cette fidèle odeur, cette odeur qui ne semblait pas vouloir partir et qui, dans un sens, la rassurait.

Des fois, pas toujours, seulement les jours où elle s'en sentait le courage, elle attrapait les albums photos pour les poser sur ses genoux. Elle commençait par regarder les photos de ses parents, fiancés, mariés, jeunes parents. Les photos de Bellatrix, Andromeda puis elle bébés étaient celles sur lesquelles elle passait le temps. Pas par narcissisme ou par nostalgie, non, cela aurait été mal venu, mais simplement parce qu'elle savait, elle appréhendait, celles qui arrivaient après. Sirius, d'abord. Sirius à l'époque où il ne décevait personne, Sirius la curieuse bête, l'héritier, celui qu'on leur avait tant vanté. Puis Regulus. Le deuxième, le gentil, l'enfant calme, l'inconnu. Et enfin... eux tous. Réunis dans le salon du 12, Square Grimmaurd, classés par âge.

Les choses devenaient étranges, alors. Elle sentait son cœur palpiter, ses doigts se mettre à trembler et, comme quand elle volait des fruits pour les regarder pourrir, enfant, elle plongeait dans une étrange transe.

— Traître, commençait-elle en pointant la tête enfantine de Sirius. Traître, poursuivait-elle en faisant glisser la pulpe de son index jusqu'à celle d'Andromeda. Traître, murmurait-elle, plus pudique, à destination de Regulus. Traître, finissait-elle en caressant sa propre image.

Et elle éclatait de rire, tapotait les cheveux ébènes de Bellatrix comme elle aurait tapoté le crâne d'un enfant particulièrement stupide, et quittait le grenier, après avoir presque jeté l'album sur l'étagère. Une fois la trappe rabattue, elle la refermait à clé, cachait celle-ci dans un vase du couloir et reprenait l'inlassable recherche du cours de sa vie. Cette fois-là, jugeant la précaution inutile, Astoria n'ayant plus rien à cacher et elle n'ayant jamais vraiment cherché à cacher quoi-que-ce-soit, elle laissa la clé dans la serrure après l'avoir tournée. De toute façon, personne ne s'aventurait jamais jusque-là.


Quand Daphné ressortit du cabinet, Scorpius avait le dos courbé, la tête baissée et les mains entortillées de telle sorte que distinguer la gauche de la droite était devenu impossible.

— J'ai pas envie d'y aller, Daphné, murmura-t-il en lui adressant un petit regard.

Elle étrangla un soupir d'irritation dans le fond de sa gorge, se mordit la langue jusqu'à sentir le goût du sang envahir sa bouche et, enfin, trouva la patience de répondre à son neveu.

— Je sais que ça te fait peur. Que tu comprends pas pourquoi ton père veut que tu te confies à un parfait inconnu. Mais je suis certaine que ça te fera du bien. Essaie au moins, d'accord ?

— Tu crois ? Je vois pas en quoi parler de ma mère à cette psychomage va m'aider. J'ai même pas envie de lui parler !

Daphné glissa sa main dans les cheveux blonds et les effleura tendrement, comme Astoria avait horreur qu'elle le fasse. Ce souvenir la fit sourire et elle s'accroupit face à Scorpius, déliant ses mains pour les prendre dans les siennes.

— Tu veux que je te confie un secret ? Moi non plus, j'avais pas envie.

Scorpius plissa son petit nez en trompette et l'interrogea du regard.

— Pourquoi t'y es allée dans ce cas ?

Sa tante haussa les épaules, alors il n'insista pas. Quand Daphné haussait les épaules, à rien ne servait d'insister.


— Une semaine ! Tu te rends compte ? C'est absolument scandaleux ! Papa attend ces autorisations depuis des années, ils pourraient faire un effort !

Theodore soupira et contempla avec ennui le profil sérieux de Gaïa qui, la main ferment serrée autour d'un verre de vin des elfes hors de prix qu'il lui avait offert, regardait déambuler les passants sans les voir.

— Tu l'as dit toi-même, finit-il par déclarer tranquillement quand elle tourna la tête vers lui, attendant une réponse. Ton père attend ces autorisations depuis des années. Il n'a jamais été aussi près de les avoir. Tu devrais être heureuse.

— Heureuse ? De quoi, exactement ? De devoir attendre encore sept jours avant de pouvoir rentrer chez moi ?

Elle posa ses mains sur ses joues, avec cet air de petit enfant abattu qu'il avait en horreur, et il détourna le regard pour ne plus avoir à en souffrir la vue.

— Peggy me manque, ne se gêna-t-elle pas pour continuer. Tu crois qu'Alan s'en occupe bien ? Il n'a aucune expérience avec les chiens...

— Peggy va très bien, rétorqua-t-il. Alan est encore plus amoureux de cette chienne que toi.

Et ce n'est pas peu dire, ajouta-t-il pour lui-même. Il leva les yeux au ciel, un rictus aux lèvres. Gaïa avait la fâcheuse tendance à couver la brave bête comme s'il avait s'agit de sa propre chair. Un des effets de sa stérilité, se plaisait-il à supposer.

Laissant sa femme continuer à se plaindre, il se passionna pour l'étude de la foule, peu dense pour une soirée d'été, seuls quelques étudiants se promenant, leur attaché-case sous le bras et leur air trop prétentieux au visage. Le serveur venait de venir remplir à nouveau leurs verres quand son regard tomba sur le gamin de l'autre fois, ce « Willy » avec qui il avait discuté à la fête organisée en l'honneur d'Astoria. Seul quand les autres jeunes de son âge étaient en groupe, il marchait aléatoirement sur le Chemin de Traverse, plongé dans la lecture de ce qui lui semblait être un cours de comptabilité. Il avait l'air idiot avec ses sourcils froncés et ses jambes trop maigres, mais il ne put s'empêcher d'être attendri quand il manqua de trébucher et de renverser une mamie, auprès de qui il s'excusa en rougissant.

Theodore était sûr d'une chose : s'il se lançait bel et bien dans le monde de la finance comme il le lui avait confié, il allait se faire bouffer. Et vite.