8 août 2019


— Ta tante n'est pas là ?

Scorpius enfonça ses ongles dans le cuir du siège de couloir, trop embêté par l'absence de Daphné pour oser regarder sa psychomage dans les yeux.

— Je suis désolé. Elle m'avait dit qu'elle serait là mais, vous savez, elle travaille beaucoup la nuit, et peut-être qu'elle ne s'est pas réveillée…

La psychomage balaya ses excuses d'un geste amusé de la main, sourire aux lèvres et yeux pétillants à l'appui. Scorpius l'aimait bien. Elle était gentille, plus que ce à quoi il s'était attendu, et contrairement à ce qu'il avait pensé, avoir quelqu'un qui l'écoutait, quelqu'un qui l'écoutait vraiment – sans chercher à l'aider comme William, sans le juger comme sa grand-mère, sans s'ennuyer comme sa mère, sans paraître perdu dans ses pensées comme Daphné – était plutôt plaisant.

— Tu veux qu'on l'attende ? Ou qu'on échange l'heure de vos séances ? Elle est peut-être simplement en retard.

Scorpius hocha la tête, se leva en faisant bien attention à ne pas trébucher sur les pieds de la chaise comme cela lui était arrivé à chacune de ses trois premières séances, esquissa un rictus victorieux en réussissant, puis s'engouffra dans le cabinet.

— De quoi as-tu envie de me parler aujourd'hui, Scorpius ? lui demanda la psychomage une fois qu'il y eût pris place.

Elle lui posait la question à chaque début de séance. Scorpius savait qu'elle attendait qu'il évoque sa mère, après tout c'était pour ça qu'il était là, mais à aucun de leurs précédents rendez-vous il ne s'était senti le courage de commencer à en parler. Il préférait discourir sur Poudlard, sur ses amis, ses cours, ce qu'il souhaitait faire après avoir obtenu son diplôme, et même s'il se doutait que ça ne devait pas être très intéressant pour elle, rester dans cet entre-deux le rassurait. Ne pas dire à voix haute ce qu'il ressentait, c'était comme avoir encore le droit de se mentir, comme avoir encore le droit de se convaincre que ça n'était jamais arrivé.

La mort de sa mère était un gouffre sans fond, dans lequel Daphné avait été la première à sauter, pragmatique comme elle l'était quand elle n'était pas sous stupéfiants, suivie par son cousin, sa grand-mère et, plus dernièrement, son père. Et toi, tu vas sauter dans le gouffre aujourd'hui, Scorpius ? paraissait être la question que lui soufflaient les yeux de la psychomage.

Il resta bien en sécurité sur la terre ferme.


Cela faisait plusieurs heures que William regardait sa mère dormir sans être capable de la réveiller. Il savait qu'elle était censée voir la psychomage de Scorpius ce matin et qu'il aurait dû la sortir du lit depuis longtemps pour qu'elle s'y rende, mais il ne pouvait tout simplement pas s'y résoudre.

Elle était paisible quand elle dormait, sa mère. Étalée en travers de son lit, toute habillée parce que, ça aussi il le savait, elle était trop bourrée ou trop défoncée la veille au soir pour avoir la présence d'esprit de se changer, elle était curieusement attendrissante, avec ses paupières qui cachaient l'inexpressivité de ses yeux et les coins au repos de ses lèvres qui lui rendaient mille fois plus justice que ces sourires qu'elle s'obstinait à lancer à tout va. Et puis elle ne parlait pas, non plus. Au lieu de ses sarcasmes, qui n'étaient rien d'autre qu'un bouclier contre les lances de la moralité des autres l'ayant déjà par trop de fois blessée, c'étaient un peu de bave et sa respiration sifflante qui s'échappaient de sa bouche, et Merlin que William aimait ça.

— Maman, finit-il par murmurer en posant une main pleine d'amour et de reproches sur son épaule. Maman ! répéta-t-il plus fort en constatant qu'elle pionçait toujours.

Les yeux noirs de la quarantenaire s'ouvrirent enfin et William poussa un soupir de soulagement en constatant qu'ils n'étaient que raisonnablement injectés de sang.

— L'est quelle heure ? marmonna-t-elle d'une voix pâteuse.

— Onze heures.

Un soupir lui tint lieu de réponse alors que sa mère se retournait sur le dos.

— J'suis en retard, hein ?! ricana-t-elle, sarcastique. Je suis étonnée que tu ne m'aies pas réveillée avant pour m'engueuler.

Quelques mois auparavant, William aurait été blessé de son ton. Au réveil, sa mère avait toujours l'air de penser qu'il allait l'assaillir de reproches et la juger comme l'avaient fait les autres tout au long de sa vie, et cette opinion qu'elle avait de lui l'atterrait. Pas qu'il ne le fasse jamais, bien entendu, essuyer le vomi du menton de sa mère n'étant pas exactement une situation qui invitait à continuer de croire aveuglément au modèle parental, mais il la respectait trop pour s'en tenir à ça. Il préférait taire ses reproches et s'accrocher aux quelques moments de tendresse qu'elle ne pouvait s'empêcher de lui offrir.

— Scorpius sait que tu as des horaires difficiles. Il l'aura sans doute répété à sa psychomage et elle comprendra.

Daphné éclata de rire.

— Parce que tu crois vraiment que c'est parce que je travaillais que je suis rentrée tard ?

Son hilarité se poursuivit tandis qu'il détournait pudiquement le regard, parfaitement conscient que c'était parce qu'elle était allée chercher sa dose d'herbe et de plaisir charnel hebdomadaire chez Blaise qu'il n'avait pas entendu la porte de l'appartement claquer avant 3 heures du matin, heure à laquelle il s'était enfin autorisé à s'endormir. Mais permettre à sa mère de se cacher derrière des excuses dignes était l'un des seuls moyens qu'il trouvait pour lui montrer à quel point il l'aimait.

— Des fois je me demande si t'es vraiment mon fils, poursuivit Daphné T'es tellement naïf ! Mais…

Elle s'interrompit pour allumer sa clope matinale, à demi en équilibre sur son matelas, et émettre un gémissement de satisfaction en inhalant sa première taffe.

— Mais après je me rends compte que c'est normal, reprit-elle. J'étais naïve comme toi, avant. Mais c'était juste parce que j'étais une petite conne. Toi…

Son sourire se fit plus tendre, plus maternel, et elle consentit à lâcher sa cigarette pour glisser un bras autour de sa taille.

— Toi, tu vas t'en sortir, et tellement bien que tu pourras cracher sur tous ces minables quand tu les tiendras par les couilles. Enfin, par leur argent en l'occurrence. Mais bon, de nos jours il n'y a plus grande différence.

William rit, Daphné aussi, et ils finirent enlacés sur le lit, la tête de William posée sur la poitrine de sa mère qui lui caressait les cheveux avec douceur.


— Elle a du culot tout de même, tu ne trouves pas ? Elle me fait attendre un mois, soi-disant parce que son élection est encore trop récente pour qu'elle ait la main mise sur tout, puis elle m'invite à la Journée de la Réconciliation !

— C'est pas toi qu'elle a invitée, Gaïa.

— Techniquement si.

Theodore leva les yeux au ciel, profitant du fait que sa femme se trouve dans la salle de bains de leur chambre d'hôtel pour manifester clairement son agacement.

— Techniquement non, insista-t-il cependant.

La tête de Gaïa passa par l'embrasure de la porte, laissant voir ses sourcils froncés et son nez plissé.

— Arrête de jouer sur les mots, Theodore. Tu sais que j'ai horreur de cette attitude.

— Je ne joue pas sur les mots, c'est toi qui te fais des illusions. Hermione Granger en a rien à foutre que tu ailles à la Journée de la Réconciliation, elle a juste profité du fait que tu sois là pour t'en parler parce qu'elle savait pertinemment que tu allais me partager la nouvelle et qu'elle pourrait ainsi obtenir une réponse à la lettre que son secrétaire m'a envoyée il y a des lustres.

Le corps de Gaïa rejoignit sa tête dans la chambre.

— Quelle lettre ? Tu ne m'as jamais parlé de cette lettre.

— Parce que son contenu est stupide.

— Qu'est-ce que son secrétaire voulait ?

— Tu sais comment fonctionne la Journée de la Réconciliation, n'est-ce pas ?

Gaïa haussa les épaules.

— Vaguement.

Le brun sourit discrètement. Les « vaguement » de sa femme n'étaient rien de plus que sa façon d'admettre qu'elle ne savait strictement pas de quoi il était question sans froisser sa fierté.

— Chaque année, le Ministère choisit une famille de Mangemort et trouve des descendants des victimes qu'elle a faites. La famille reconnaît ses torts et ses victimes lui pardonnent. Ensuite, tout le monde s'enjaille autour d'un verre de champagne râpeux et de petits fours dégueulasses parce que le Ministère est endetté jusqu'au cou et peut pas se payer autre chose, et on fait comme si ça suffisait à réparer les torts qui ont été faits. Après vingt ans, le nombre de famille commence à manquer, alors Granger a pensé qu'elle pourrait me proposer.

— Pourquoi n'as-tu pas déjà accepté ?

Theodore eut un rire jaune.

— C'est une vraie question ça, Gaïa ? Je pensais que tu me connaissais mieux que ça après dix ans de mariage.

— Comment pourrais-je ? Tu ne parles jamais, tout ce que tu sais faire c'est tirer la tronche devant les chiffres de la bourse et te moquer des autres avec tes remarques.

— Parce que c'est tout simplement évident, enfin ! Ouvre les yeux ! Je suis parti aux États-Unis avant même que la guerre ne soit finie ! À quel moment quelqu'un peut penser que j'en ai quelque chose à faire de leur fichue réconciliation à la noix ? Mon père était un enfoiré qui n'a eu que ce qu'il méritait et ceux qu'il a tués, massacrés et mutilés des cons qui auraient dû fuir avant de s'en prendre plein la gueule.

— Theodore ! s'indigna Gaïa. Mais comment est-ce que tu peux dire un truc pareil ? Tous ces pauvres gens qui ont été injustement tués par…

— Oh, franchement, arrête ton char. T'avais quinze ans quand ça s'est passé, t'étais juste une gamine qui, comme toutes les gamines de quinze ans se trouvant à plus de 1000 kilomètres d'un endroit où la situation est critique, s'est exclamé une ou deux fois que c'était horrible avant de retourner draguer le premier boutonneux qu'elle a trouvé ! Viens pas me faire croire que t'as la moindre considération pour les centaines de morts et d'orphelins que Voldemort a laissés derrière-lui. Si tu voulais être crédible, fallait y réfléchir avant d'épouser le fils d'un Mangemort.


Après avoir donné à William un échantillon de ce qu'elle aurait dû lui donner tous les jours, Daphné passa récupérer Scorpius à Sainte Mangouste, s'excusa platement auprès de la psychomage – mais ne se justifia pas ; elle ne se justifiait jamais, Daphné – et raccompagna son neveu jusque chez les Malefoy. Comme à chaque fois, il avait l'air un peu dans la lune, mais elle le comprenait. Elle aussi avait toujours besoin de quelques instants pour reprendre ses esprits et se repasser le déroulé de la séance pour voir combien d'informations elle avait trahies sans même en avoir conscience.

— Tu passeras le bonjour à ton père ? s'assura-t-elle en le laissant à la porte.

Scorpius hocha timidement la tête et elle lui déposa un baiser sur la joue.

— Daphné ? la retint-il alors qu'elle dévalait déjà les marches du perron pour transplaner.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Tu crois que c'est grave si je ne parle pas de Maman avec la psychomage ?

Daphné resta figée d'étonnement quelques instants avant de se reprendre.

— Pourquoi est-ce que ça serait grave, Scorpius ? Si tu n'as pas envie d'en parler, tu n'en parles pas. C'est aussi simple que ça. Le plus important, c'est que ce soit toujours ton choix. Si ce sont de mauvaises raisons qui te poussent à ne rien dire, ou pire, si quelqu'un te force à ne rien dire, il faut que tu te poses la question, mais si c'est toi… eh bien fais ce que tu veux.

— Mais c'est quand même pour ça que Papa la paie, à l'origine…

— Non. Ton père la paie parce qu'il pense que ça t'aidera à faire ton deuil. Et tu sais, même s'ils prétendent le contraire, les parents n'ont pas toujours la bonne intuition. Ton père ne veut pas te forcer à parler de quelque chose que tu préfères taire, tout ce qu'il veut c'est s'assurer que tu vas bien, et il sait que tu as besoin de faire tes adieux d'une façon ou d'une autre. Voir un psychomage, ce n'est que l'une d'entre elles.

— Tu fais comment, toi ? Quand tu dois faire ton…

— Mon deuil ? Je ne sais pas si ça t'aidera vraiment, Scorpius. C'est très individuel.

— Mais même. S'il-te-plaît.

Daphné se mordit la lèvre. Elle sentait une fine pellicule de sueur faire désagréablement coller le tissu de son haut à sa peau et elle n'était pas certaine d'avoir envie de répondre à son neveu. Mais il avait l'air tellement paumé avec ses grands yeux gris et ses membres trop chétifs pour ses quatorze ans qu'elle n'eut pas le cœur à le décevoir. Ça lui fit bizarre, d'ailleurs. Cela faisait longtemps qu'elle ne s'était pas souciée de la déception qu'elle représentait pour les autres. Enfin, pour les autres… Pour William, surtout. Et pour Astoria, autrefois.

— Je me dis que c'est comme si la personne était partie dans un autre pays, loin de moi. Qu'elle est en train de vivre toutes les aventures qu'elle voulait vivre et qu'au final c'est peut-être mieux comme ça.

— Tu ne te dis pas que t'aurais voulu les vivre avec elle, ces aventures ?

— Si, bien sûr. Mais c'est comme ça que ça marche la vie, Scorpius. Tu ne connaîtras jamais une personne dans son entièreté. T'auras beau essayer, tu te rendras forcément compte que quelque chose t'échappe. Il faut t'y résoudre. La mort… La mort c'est comme si la personne te disait que tu en sais assez, que tu as eu ton quota. C'est la contrepartie de la beauté d'une relation.


Installée à la table de l'immense salle à manger de la villa, Pansy examinait les vêtements de bébé d'Alexander, se demandant lesquels elle devait garder et lesquels elle devait foutre à la poubelle parce que, franchement, en quatre ans, ils s'étaient beaucoup trop démodés. Derrière elle, assise sur le sofa, Daphné avait pris en charge les jouets et les contemplait, le visage empreint de nostalgie.

— C'est Björn et toi qui les avez achetés, tous ces trucs ? demanda-t-elle en agitant un hochet magique, qui se mit aussitôt à jouer les notes d'un vieux tube des Bizarr' Sisters.

Pansy se retourna aussitôt, faisant tomber toute une pile de bodys au sol dans la manœuvre.

— Tu m'as prise pour qui ? grogna-t-elle. D'une, j'ai de meilleurs goûts en musique, et de deux… Bordel, Daphné, Alexander est un enfant adorable, mais il n'a pas besoin de cent-douze hochets magiques ! Ce sont des cadeaux. Je crois même qu'il y en a un qui vient de toi.

— Faux. J'aurais jamais acheté un truc aussi kitsch. Moi, je lui ai offert l'ours jaune.

— Il a un ours jaune ?

— Oui. Tu sais, la peluche qu'il traîne partout.

— Oh. Peut-être. Björn devient fou à essayer de la lui faire lâcher quand il va à l'école. T'as fait comment avec William ?

— J'ai rien fait. Il a compris tout seul que le morceau de couverture qui lui servait de doudou n'avait rien à faire en-dehors de la maison.

Pansy ricana. Se baissa pour ramasser les bodys, jura en sentant la douleur de son dos et la proéminence de son ventre, se redressa avec son butin en main, puis jura à nouveau en apercevant sa baguette posée sur la table. Les hormones lui faisaient oublier beaucoup trop de choses.

— Et ses jouets, t'en as fait quoi ? Tu les as gardés au cas où ou tu les as bazardés ?

— Au cas où quoi, Pansy ? Au cas où je lui donnerais un petit frère ou une petite sœur ?

Daphné éclata de rire. Pansy détesta ce rire.

— Pourquoi est-ce que vous persistez tous à me demander ce que j'ai fait dans telle ou telle situation ? Drago avec le père de William, Scorpius avec le deuil, toi avec les jouets… Quand est-ce que vous allez comprendre que je n'ai aucune expérience normale ou rassurante à fournir ?

Pansy resta coite devant la soudaine colère de son amie et plia machinalement un body pour se donner une contenance le temps de trouver quelque chose à dire.

— Je ne me suis jamais posé la question, si tu veux tout savoir, reprit Daphné. William n'a pas eu beaucoup de jouets quand il était petit. Les gens avaient autre chose à faire que de venir me féliciter à la maternité avec des peluches. J'essayais de lui faire plaisir quand mon salaire me le permettait, Astoria pensait qu'il n'avait pas besoin de plus que ça, et Drago lui offrait de temps en temps des cadeaux. Son tri, Willy l'a fait tout seul. Et c'est pas plus mal. C'étaient ses jouets après tout.

Pansy avisa toutes les affaires qui traînaient dans le séjour de la villa. Puis elle agita sa baguette et elles retournèrent dans les cartons desquels elles les avaient sorties en début d'après-midi.

— T'as raison, conclut-elle en se levant, la baguette toujours en l'air pour que les cartons aillent se ranger dans le placard de l'entrée. Ce sera à Alex de voir s'il veut s'en débarrasser. Ou s'il veut partager, ajouta-t-elle en posant une main sur son ventre.

Daphné ne répondit rien.

— La nounou d'Alexander m'a appris quelque chose de terriblement amusant ce matin, reprit Pansy en allant s'asseoir aux côtés de son amie.

— Sa nounou ? Celle que t'aimes pas ?

— Oui. Tu sais qu'elle fait le ménage dans le nouvel hôtel de luxe du Chemin de Traverser le matin avant de s'occuper d'Alex ?

— Non.

— Je te l'avais dit. Tu n'écoutes vraiment rien quand je te parle.

— J'écoute rien quand les autres parlent tout court, se moqua Daphné.

— Bref. C'est pas la question. Nott et sa femme logent là-bas.

— Ça je savais, Blaise me l'a dit.

— Tu vas arrêter de m'interrompre ? s'agaça Pansy. On dirait que tu t'en fous de ce que je peux dire. T'es comme Björn. Mais tant pis. Elle faisait le ménage du couloir de l'étage de leur chambre quand elle les a entendus parler de la Journée de la Réconciliation.

Daphné soupira.

— Ça existe encore, cette merde ? Je pensais qu'ils étaient à court de Mangemorts. C'est quand déjà ?

— Le 31 août. Et ils ont demandé à Nott d'être la famille de cette année.

Il y eut d'abord un soubresaut de la poitrine. Puis les lèvres tremblèrent, les yeux aussi, et enfin le rire résonna, haut et clair, dans la quiétude relative de la demeure Von Hoff.

— Theodore ne voudra jamais, affirma Daphné quand elle se fut un peu calmée, essuyant dans le même temps les larmes qui perlaient au coin de ses yeux.

— Qu'est-ce que t'en sais ?

— On parle de Theodore Nott, Pansy. Il se fiche de tout ce qui ne tourne pas autour de sa petite personne.

— Ça sonne comme un reproche.

— Pas du tout. J'ai longtemps admiré ça chez lui, tu sais. J'avais l'impression qu'il s'en fichait de tout, quand on était à Poudlard. Même la guerre l'indifférait complètement, alors que moi je ne pouvais pas m'empêcher de tout remettre en question. Et puis j'ai compris qu'il ne s'en fichait pas en fait, sinon il ne serait jamais parti en plein milieu d'une bataille.

Pansy garda le silence. La personne de Nott ne l'avait jamais fascinée. Tout au plus l'agaçait-il avec son ton pédant et son air de monsieur-je-sais-tout.

— Enfin bon, poursuivit Daphné. Ce n'est pas le sujet de toute façon. Theodore n'acceptera jamais d'être l'objet de la cérémonie de réconciliation, tout simplement parce qu'il se fiche de son père autant que des victimes de la guerre. Et il a pas besoin de le faire, contrairement à nous.

— Personne ne m'a forcée à reconnaître les crimes de mes parents, protesta Pansy.

— Non. Mais si tu ne l'avais pas fait, tu n'aurais pas la vie que tu as aujourd'hui.

— T'insinues quoi, là ? Que participer à la Réconciliation m'a aidé à mieux m'intégrer dans la société ?

— Bien sûr. Tu n'aurais jamais pu obtenir un poste au Ministère sans le faire. Ne fais pas comme si tu ne le savais pas.

— Je trouve juste ça ironique pour toi.

— Pourquoi ? Parce que j'y ai participé aussi et que ça ne m'empêche pas d'avoir la vie misérable à laquelle vous auriez tous eu droit si vous n'aviez pas piétiné votre fierté et celle de votre famille pour l'hypocrisie des gens bien-pensants ? Tu oublies juste un petit détail. Les Greengrass ont été la deuxième famille à être choisie par le Ministère. Dès 2000 on nous a demandé de nous excuser publiquement contre le pardon des victimes de nos parents. Si ça ne t'as pas échappé, William avait dix-huit mois à cette époque, j'avais autre chose à foutre que de répondre aux courriers que je recevais. C'est Astoria qui a accepté. Astoria qui m'a obligée à y aller, avec mon fils dans les bras, comme si j'avais vraiment besoin de ça.

Pansy pouvait sentir son amertume comme elle sentait celle de l'odeur de la cigarette que Daphné venait d'allumer.

— C'est quand Astoria parlait et que je voyais les autres me juger en regardant William que j'ai compris.

— Que t'as compris quoi ?

— Que je m'étais trompée. De nous deux, c'était pas Theodore qui se foutait de tout. C'était moi.