Chapitre 2 : La musique
La nuit était tombée depuis quelques heures et Enrique n'avait jamais été aussi excité que maintenant. Il avait délaissé son uniforme pour un costume brun sombre avec un grand manteau en cuir, il avait attaché un foulard rouge devant son visage et il portait un révolver à sa ceinture et une épée. Il portait un chapeau noir clouté. Lorsqu'il s'était regardé dans le miroir de sa chambre, il a failli ne pas se reconnaître, il ressemblait à un gangster et s'il avait un fusil, on aurait pu croire qu'il allait chasser.
Oui, il allait chasser. Chasser le renard.
Il avait donc pris un des chevaux des lanciers et était parti en direction de l'hacienda des De La Vega. Il s'était arrêté ensuite à une centaine de mètre, pour se diriger à pied à sa destination. Il devait faire preuve de discrétions. Après avoir vérifié qu'il n'y avait personne, il entra par la porte et s'avança dans le patio. De Il longea le mur du patio pour rejoindre une fenêtre où il resta caché. De la lumière émanait du salon et des voix se firent entendre ou plutôt une voix masculine mélodieuse. Là, où il était, il ne pouvait pas voir qui se trouvait dans la pièce sans se faire voir. Il tenta pas le risque et patienta.
Un homme chantait accompagné d'un piano. La voix était si belle qu'Enrique dut s'avouer lui-même qu'il était plutôt bien tombé aujourd'hui. Pas de discussions complotistes chez les de la Vega, juste une merveilleuse musique qui était agréable aux oreilles d'Enrique. La chanson parlait de la nature et de ce qu'elle pouvait offrir, elle était à la fois triste et joyeuse. Pendant un instant, le militaire oublia la véritable raison de sa venue et apprécia ce rare instant de sérénité qu'il lui était accordé.
Brusquement la chanson se stoppa frustrant le militaire qui n'aimait pas trop cette interruption. C'était Alejandro de la Vega qui avait interrompu.
« -Mon fils, ce que tu chantes est très beau, mais je crains que la fatigue me rattrape plus vite que je ne l'aurai cru, je vais me retirer, mais continue si tu le souhaites…. »
L'espion fut étonné d'apprendre que c'était Diego qui chantait, car il ne l'avait jamais entendu. Il se mordit les lèvres car il devait avouer que le jeune de le Vega avait une belle tessiture de voix et savait plus que chanter.
« -Très bien, père, buenas Noches, entendit-il de Diego.
Enrique fit de son mieux pour se fondre dans l'ombre et ne pas se faire voir par Alejandro qui sortait du salon pour rejoindre sa chambre à l'étage. Fort heureusement, le père ne vit pas la menace et monta tranquillement les escaliers. Il entra dans sa chambre sans se douter qu'un espion se trouvait dans sa maison.
Le commandant soupira de soulagement mais il se concentra de nouveau, se rappelant son objectif, espionner de la Vega. Pourtant, avec un peu de recul, il trouva ridicule de venir si tard, car Diego n'allait pas tarder de se coucher lui aussi.
La mélodie d'un piano reprit à nouveau mais cette fois, Diego ne chantait pas, ce qui énerva Enrique qui aurait bien aimé entendre la fin de la chanson. En réalité, Enrique aimait beaucoup la musique, mais il n'avait pas l'oreille musical et chantait aussi mal qu'un canard qui pleurait. Et à cet instant, sa passion pour la musique était terriblement frustré de ne pas entendre cette voix qu'il avait pu apprécier. Son égo, d'un côté, refusait d'admettre qu'il aimait cette voix, cette chanson, c'était son ennemi ! Celui qui avait causé sa perte ! Et il aimait cette voix ! Il jura intérieurement, complètement fou de ce sentiment nouveau qui l'énerva et qui lui fit prendre une décision déraisonné.
Après tout, il ne risquait pas de se faire reconnaître. Il s'élança furtivement dans le salon.
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A la suite du départ de son père, Diego se remit au piano et reprit la mélodie mais ne chanta pas. Son esprit était beaucoup trop préoccupé par ces derniers jours pour cela. Pour l'instant, le retour de Monastario n'avait causé aucune apparition urgente de Zorro et ce, grâce au Magistrat Perez qui dirigeait le commandant sans aucune bavure. Pourtant, il connaissait bien Monastario pour savoir que l'homme était déterminé pour le démasquer.
Soudainement, le toucher du métal froid d'une lame d'épée dans son cou le fit tressaillir, il arrêta son piano et voulut se retourner mais la lame l'en empêcha, s'appuyant fortement sur sa peau, signifiant qu'il ne pouvait pas faire face à l'étranger qui se trouvait en ce moment même derrière lui.
Diego maudit intérieurement sa vigilance, l'individu était expérimenté, il ne l'avait pas entendu. Il savait qu'il n'avait pas à faire à n'importe quel cambrioleur ou bandit, peu importait son but.
« -Que me voulez-vous ? Demanda-t-il calmement en cherchant très vite une solution pour s'échapper.
Il eut un silence. Pendant un instant, Diego crut qu'il parlait alors à un Bernardo maléfique, mais enfin, il sentit un souffle.
« -Chantez, ordonna une voix sourde.
Diego fronça les sourcils, incertain de ce qu'il avait entendu. Il devina rapidement que la personne avait quelque chose devant la bouche.
-Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris, señor, dit-il.
-Chantez, j'ai dit ! Répéta l'étranger.
-Quoi mais… »
La pointe s'enfonça encore plus dans son cou, laissant couler une goutte de sang. Serrant les dents, Diego comprit qu'il devait prendre au sérieux cette demande si…inhabituelle. On ne l'avait jamais menacé de mort pour chanter, l'homme était probablement fou.
Il posa ses doigts sur les touches du piano et sa voix chantante s'éleva pour accompagner la mélodie. Il reprit la musique qu'il avait chantée pour son père naturellement, car il avait la partition sous les yeux. .
...
Enrique n'arrivait pas à croire qu'il était en train de menacer De la Vega pour une simple chanson. Mais qu'importe, au moins, ce dernier ne portera jamais de suspicion sur lui. Là, il pouvait se le permettre, il avait caché son visage, changé de vêtements, son foulard empêchait d'entendre correctement sa voix.
Il était ravi de voir que Diego s'y exécutait à l'obéir, et il se demandait pourquoi il n'avait jamais fait ça avant pour soumettre De la Vega. Il avait donc utilisé la même tactique de Zorro, se déguiser pour surprendre les gens. C'était tellement facile au final. Il aurait pu rire si la musique qui émanait du piano et de la voix de Diego n'avaient pas envahi son cœur. Il regretta même que Diego fut son ennemi, cela aurait été tellement plus simple s'il avait été ami.
Il ressaisit vite chassant ces pensées écœurantes. Fraterniser avec l'ennemi ? Quelle idée ! Il était tellement troublé qu'il en oublia la musique et il se rendit compte que le silence avait repris son droit.
« -Pourquoi avoir arrêté ? Grogna-t-il.
-Parce que c'est terminé, répliqua Diego sèchement.
-Chantez en moi une autre.
-Pardon, señor, mais je n'ai pas d'autres partitions sous la main… »
Enrique se mordit les lèvres, pourquoi avait-il demandé une deuxième chanson ? Avait-il bu avant de venir pour perdre autant l'esprit ?
« -Qui êtes-vous, Señor ? Demanda alors De la Vega après un court silence.
Le militaire masqué n'avait pas pensé à ce type de questions. D'ailleurs, il n'avait pas pensé qu'il irait directement en contact de son adversaire, de base, il était parti pour espionner pas pour l'écouter chanter.
-Qu'importe qui je suis, marmonna-t-il en passant l'épée sous sa gorge.
Il sentit le jeune homme frémir mais son sang-froid était admirable. Enrique ricana lorsque pour la première fois depuis longtemps, il avait le dessus sur Diego et il aimait ça. Il aurait aimé ressentir sa peur mais même dans ce genre de situation, il s'avérait que le jeune de la Vega ne présentait aucune émotion, si ce n'est une envie de se battre.
La petite coupure qu'il avait faite précédemment dans son cou saignait légèrement. Cela allait cicatriser très rapidement, il le savait bien et si Zorro apparaissait, il ne pourrait pas le remarquer. Pourtant, il se mit à penser que le cou de Diego était plutôt agréable à regarder, sa peau brillait et semblait douce. Machinalement Enrique tendit la main.
Diego frémit quand il sentit des doigts lui caresser le cou, il ressentit une chair de poule et soudainement, un malaise le saisit. Qui était cet individu qui osait le toucher de cette manière aussi familière ?
« -Que…me voulez-vous, bon sang ! S'exclama-t-il en cachant son embarras.
-Je suis un chasseur…à la recherche d'un animal très rare. » Répondit l'autre après une réflexion tout en gardant sa main sur la nuque du jeune homme.
Ce dernier tenta de se pencher en avant pour échapper à ce toucher mais il le serra fermement sa main pour l'en empêcher. Tout en approchant un peu plus sa lame de son cou. Il se pencha alors vers son oreille pour lui susurrer.
« -Je suis El Cazador, et je suis venu te chasser, petit Zorro. »
Il se retira vivement, et avant même que Diego puisse se retourner, il le frappa dans la nuque avec le pommeau de son épée. Le jeune homme s'évanouit, tombant sur son piano qui fit un bruit horrible.
Enrique observa longuement son ennemi de toujours. La bouclette frontale s'était échappée des cheveux sombres de Diego, ce qui le rendait son visage encore plus innocent. A ce moment-là, le commandant masqué comprit pourquoi beaucoup de jeunes femmes appréciaient autant Diego. Il était tout simplement beau, son visage d'ange pouvait attendrir n'importe qui.
Devant cette pensée, complètement loufoque, il porta sa main à son front. Qu'est ce qui le prenait ? Il soupira d'exaspération et s'apprêta à partir, puis s'arrêta. Il esquissa un sourire et sortit un couteau de sa poche.
Il gravit une lettre sur le pauvre piano et admira son chef-d'œuvre.
Un C était gravé sur le bois de sorte à ce que cela n'échappait à personne.
« -El Cazador reviendra. » Murmura-t-il avant de s'enfuir.
