Enrique était arrivé à temps dans la caserne et s'était changé rapidement, pour enfiler son uniforme militaire. A peine s'était-il assis dans son bureau pour commencer à lire quelques rapports qu'un soldat se présenta.

« -Mon Commandant, nous avons une urgence ! Entendit-il derrière la porte.

Le commandant ouvrit au lancier.

-Que voulez-vous, il est tard ! S'exclama Enrique d'un ton énervé.

L'homme s'apprêta à dire quelque chose mais à ce moment-là, le magistrat qui les avait rejoint, presque essoufflé, le coupa dans son élan, il était suivi par Juan, le responsable des domestiques des De la Vega. Enrique cacha son sourire, Alejandro avait donc fait vite pour son fils.

« Ce loup de De la Vega n'hésite pas une seconde pour sauver son fils, pensa Enrique.

- Commandant Monastario, vous devez vous rendre immédiatement à l'hacienda de la Vega, ordonna le magistrat, un bandit a tenté de tuer Diego, le Docteur Avila est déjà parti et je vous somme de le rejoindre et de positionner des lanciers autour de l'hacienda dans le cas où ce bandit reviendrait. Je vous charge de cette affaire.

- Bien, señor Magistrat. » Dit seulement Enrique en s'inclinant.

Pour une raison qu'il ignorait, il était très heureux de retourner à l'hacienda, cette fois-ci, à visage découvert.

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Le lendemain matin

Son réveil fut assez brutal.

Il entendait des cris en dehors de sa chambre et la douleur à son épaule et sa cuisse n'arrangeait pas du tout les choses. Il grimaça quand il se redressa et il vérifia rapidement ses membres endoloris. Pas de sang. C'était déjà ça, il était vivant, en un seul morceau, mais extrêmement exténué et souffrant atrocement de ces blessures. Mais il avait déjà vu pire, donc il était habitué à gérer les conséquences de ces escapades en tant que Zorro. Cependant, aujourd'hui, c'était différent, il n'avait pas à le cacher. Son père avait clairement vu que quelqu'un lui avait tiré dessus.

Mais d'un côté, pouvait-il en vouloir à El Cazador ? C'est intention était sans doute louable. Cela permettait à Diego de rester chez son père et de trouver une solution pour éviter qu'il ne quitte la maison. Le jeune renard soupira doucement, quitter l'hacienda signifiait beaucoup pour lui et cela pourrait détruire Zorro. Certes il avait déjà joué Zorro ailleurs, mais s'il travaillait avec le magistrat, ces déplacements seraient plus contraignants pour le hors-la-loi et les excuses qu'il avait l'habitude de faire ne passeront plus aussi bien.

Si on avait dit un jour qu'un « bandit » masqué allait sauver sa mise, il aurait surtout pensé à Zorro, mais jamais à quelqu'un d'autres.

Les yeux bleus d'El Cazador lui revinrent en tête. Il les avait clairement perçus malgré l'ombre de son chapeau qui cachait plutôt bien la couleur oculaire. Ses pas, sa technique à l'épée et sa façon de bouger étaient bien la signature de celui qui était un ennemi, si ce n'est le pire, de Zorro. Diego devait résoudre ce mystère et avoir une conversation très sérieuse avec le commandant. D'ailleurs, il aurait sans doute besoin de Zorro.

Les cris devinrent plus insistants et plus compréhensibles. Il reconnaissait la voix en colère de son père.

« -Je vous ordonne de partir de chez moi, je vous tolère en dehors pas à l'intérieur ! Vous n'avez aucun droit d'entrer ici et d'interroger mon fils ! Entendit-il.

Diego fronça les sourcils : Qui pouvait bien vouloir l'interroger ?

- Je crains, ne pas avoir le choix, Don Alejandro, ce sont les ordres du magistrat. » Dit la deuxième voix.

Il frémit en entendant cette voix, c'était celle de Monastario. Il se maudit intérieurement, il avait complètement oublié que c'était normalement la procédure quand ce genre d'incident avait lieu, mais jamais aussi vite !

« -Ceci est mon hacienda, je n'ai d'ordres de recevoir de personne ! Tonna Don Alejandro.

-Je le conçois, parfaitement, répondit le commandant d'un ton mielleux, mais on a tenté d'assassiner votre fils, plus vite je l'aurai interrogé, plus vite nous pourrions attraper le coupable, à moins que votre fierté ne soit plus important évidemment ! »

En entendant ces paroles, Diego rit doucement. Il découvrait une autre facette d'Enrique, un don pour l'argumentation et la négociation. Le Monastario qu'il connaissait aurait sans doute saisi les armes pour menacer son père. Il se figea devant cette pensée soudaine. Oui. Le commandant qu'il avait connu auparavant aurait agi comme ça. Aurait-il changé ?

Son père insulta le commandant de tous les noms, faisant sourire Diego. Afin d'arrêter cette dispute qui n'avait que trop duré, il se leva avec difficulté et enfila son peignoir favori. Lorsqu'il posait son pied au sol, sa jambe blessée tremblait et il dut serrer des dents pour éviter de gémir de douleurs. Avant même qu'il puisse atteindre sa porte, elle s'ouvrit sur le commandant Monastario qui s'immobilisa en le voyant debout au milieu de sa chambre.

Il croisa les yeux d'Enrique qui semblait interloqué de le voir. Ne sachant quoi faire, Diego offrit son plus beau sourire malgré son corps qui criait de douleurs.

« -Buenas Dias, commandante, lança-t-il poliment, je vois que mon cher père n'a pas réussi à vous empêcher d'aller plus loin.

-Grand Dieu, fils ! S'écria Alejandro en poussant négligemment Enrique qui se décala pour le laisser passer, tu n'aurais pas dû te lever !

-Pardonnez-moi, père, mais j'ai cru comprendre que le commandant souhaitait m'interroger et je voulais vous empêcher de commettre un meurtre, plaisanta Diego.

Son père marmonna et aida le jeune homme à se recoucher. Ce dernier l'en remercia quand il retrouva le confort de son lit. Quelques pas à peine l'ont épuisé et ont rendu ses membres encore plus douloureux qu'ils ne l'étaient déjà.

Alejandro se retourna vers Enrique qui était resté près de la porte.

« -Mon fils n'est pas en état de subir votre interrogatoire, veuillez sortir ! Somma le vieil froidement.

-Père, attendez, intervint Diego, laissez le commandant faire son travail, je vous en prie, cela ne me gêne pas.

-Quoi ? Mais…fils…

-Père, je vous en prie, je veux en finir et me reposer ensuite… »

Alejandro fixa son fils longuement puis lâcha un soupir.

« -Très bien, mais sache que si jamais je vois que tu ne peux plus répondre, j'arrêterai cette interrogatoire ridicule.

-Père, je souhaite voir le commandant Monastario seul, demanda Diego avant même qu'Enrique puisse intervenir.

-Pardon ? Fils, tu oublies que cet homme n'est pas un saint !

-Il ne me fera rien, assura Diego.

Cela ne lui plaisait pas de mettre son propre père à la porte et de rester avec un homme qui a autrefois menacé de le tuer. Mais c'était la bonne occasion pour Diego de savoir les réelles intentions du soldat.

Il vit son père fusiller du regard Monastario, qui était resté silencieux et digne.

-Comme tu voudras, mon fils, finit-il par dire, mais je veux que tu te reposes après, le médecin l'a recommandé.

-Ne vous en faîtes pas, père. »

Ensuite, il se dirigea vers la sortie et passa à coté d'Enrique.

« -Je vous jure que si vous faîtes quoique ce soit à mon fils, je vous emmènerai en enfer avec moi. » Siffla Don Alejandro.

Le militaire ne broncha pas à la grande surprise de Diego et il s'inclina.

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Quand Enrique avait ouvert la porte de la chambre, il ne s'attendait pas à voir un Diego affaibli et aussi pâle que la mort, qui tentait vainement de se tenir sur ses deux jambes. Il avala durement sa salive, incapable de détacher ces yeux du jeune homme. Ce dernier n'avait même pas l'air de remarquer son malaise.

Tandis qu'Alejandro parlait avec son fils, Enrique ne put s'empêcher de fixer Diego. Il était responsable de son état, il commençait à ressentir de la culpabilité, peut-être n'aurait-il pas dû tirer deux fois mais une, cela aurait été plus supportable pour le jeune homme. De nouveaux sentiments commençaient à germer dans le cœur du soldat, un sentiment de honte, un sentiment d'attachement, des sentiments qu'il n'avait jamais connus auparavant. Voir Diego dans cet état le chagrinait, il s'en voulait.

Lorsqu'il avait décidé de blesser le jeune de la Vega, il l'avait fait pour empêcher Diego de travailler avec le magistrat afin qu'il ne soit pas obligé de s'éloigner de son père, du moins, c'était ce qu'Enrique s'était dit. Car la veille, quand il avait entendu la conversation entre le père et le fils, comme quoi Alejandro allait envoyer son fils auprès de Perez, Enrique avait alors ressenti une violente et soudaine colère. Il n'aimait pas le magistrat, tout le monde le savait bien dans ce village, et imaginer Diego travailler avec le magistrat, l'avait rendu mal à l'aise et énervé. Il avait donc dû se contenir face à Diego et avait imaginé ce plan, prétendant à lui-même qu'il le faisait par pitié pour le jeune don et non pour lui-même. Il avait essayé de refouler ce malaise, ce sentiment étrange qu'il l'avait pris hier soir. Il s'était lui-même persuadé qu'il agissait par charité. Mais en vérité, son esprit ne cessait de lui répéter « Diego est à moi ». Il était sa proie et personne d'autre ne devait s'en approcher.

C'est pourquoi quand il avait blessé Diego, le commandant était parti satisfait de son travail, sachant que cela allait repousser l'échéance et éviter que sa proie ne se retrouve en compagnie de ce magistrat qu'il détestait.

Pourtant, aujourd'hui, il regrettait son geste impulsif, il y avait certainement un autre moyen pour écarter Diego de Perez.

« -Allez-vous dire quelque chose ? Ou dois-je vous demander de sortir ? S'enquit Diego amusé.

Le militaire sursauta, il était perdu dans ses pensées et avait oublié pendant un instant qu'il se trouvait dans la chambre de son nemesis, du moins, pouvait-il continuer de l'appeler ainsi.

« -Vous paraissez mal au point, De la Vega, répondit-il uniquement avec ironie en s'approchant du lit.

-A qui la faute ? Déclara froidement Diego.

Le changement de ton surprit Enrique, qui comprit rapidement qu'il parlait à El Cazador, son alter ego et non à Monastario. Il se reprit rapidement, il ne devait en aucun cas montrer à Diego qu'il était El Cazador, le confirmer pourrait causer sa chute. Il devait jouer le même jeu que Diego et nier qu'il était ce bandit masqué.

« -Je ne comprends pas, s'offusqua Enrique, je viens uniquement vous interroger sur les évènements de cette nuit. »

Le silence saisit la pièce et Diego fixa longuement le militaire, puis avec un soupir las, il s'enfonça plus profondément dans son matelas.

« -Il y a un homme, qui se fait appeler El Cazador…Il est venu deux fois chez moi.

-Que voulait-il ? Questionna Enrique en cachant un sourire discret.

-J'aimerai bien le savoir aussi, répondit Diego en lui lançant un regard.

Un frisson parcourut le militaire.

Il sait définitivement.

« -La première nuit, il m'a obligé à lui chanter une chanson et la deuxième nuit, il me tire dessus, même si je dois le remercier pour ce qu'il a fait, vu que désormais, ma collaboration avec le magistrat est annulé…pour l'instant. »

Enrique rougit brusquement lorsque Diego rappela la première nuit. Oui. Il lui avait demandé de chanter. Lui-même ignorait pourquoi. Mais il donnerait cher pour pouvoir entendre encore cette voix et sa musique.

« -C'est…hum…je veux dire…C'est étrange, bredouilla-t-il malgré lui.

L'autre homme remarqua cependant son hésitation et sa gêne et lui adressa un sourire chaleureux, qui surprit le soldat, non habitué à ça.

-J'ignore quelles sont vos intentions, ni pourquoi vous faîtes cela, mais sachez juste que je ne dirai rien de tout cela alors ne craignez rien…Même si je trouve que votre approche manque…de subtilité.

-Je ne vois pas de quoi vous parler.

-Vous le savez très bien. »

Les rôles étaient désormais inversés. Diego accusait Enrique d'être El Cazador, et il n'allait pas le confirmer aussi facilement.

Aucun des deux n'allait avouer leur double identité. Les deux hommes étaient trop têtus et trop prudents pour se laisser tomber le masque. Ce jeu allait continuer, jusque l'un des deux abandonne.

Et pourtant, une admiration réciproque naquit dans le cœur de Zorro et El Cazador.

Le commandant de Los Angeles aperçut le regard brillant du jeune don, il n'avait jamais vu une telle expression sur Diego de la Vega, comme s'il avait enfin attiré son attention. Le renard avait remarqué le chasseur qui le poursuivait. Désormais, Monastario était le centre de l'attention de Diego.

"-Bien, De la Vega, je vais vous laisser vous reposer, je vous reverrai dans la journée, sans doute, finit-il par dire.

-Dans la journée ? Comment ça ?

-Le magistrat Perez m'a chargé de rester à l'hacienda avec quelques lanciers pour vous protéger." L'informa Enrique.

Le visage de Diego se figea et Enrique se retint de rire devant son choc visible. Il s'inclina et sortit de la chambre.

Les jours à venir allaient être très amusants.