« Il faut qu'on se débarrasse de Perez, ce qu'il a voulu vous faire est ignoble. »

Enrique, toujours sous la forme d'El Cazador, avait dit cela d'une façon si enragée qu'il aurait pu mettre immédiatement ses plans à exécution. Mais le jeune renard qui avait revêtu ses vêtements du jour, ne semblait pas convaincu.

« Hors de question, dit-il calmement, Perez, malgré cela, a toujours agi en bien pour Los Angeles, si vous le tuez ou si il quitte Los Angeles, nous risquons de nous retrouver avec un autre magistrat moins bien que lui…

-Je préfère cela que de vous voir entre ses mains.

-Je ne me ferai plus avoir, déclara Diego, je sais ce qu'il me veut et je ferai en sorte d'éviter cela, j'en parlerai à mon père.

- Quoi ?

- Je parlerai à mon père de ma décision de ne pas travailler sous les ordres du magistrat, j'ai essayé, cela ne m'a pas plu.

- Vous croyez qu'il vous écoutera ? Il a l'air persuadé que c'est la bonne solution pour vous.

- Et bien, tant pis, j'en subirai les conséquences. En attendant nous devrions installer le magistrat dans ce lit.

- Et vous ?

- Je rentre chez moi. Je ferai comme si de rien n'était et j'expliquerai à mon père ensuite.

- Diego…

- L'affaire est close, El Cazador. »

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Après avoir laissé le magistrat sur le lit, Diego et Enrique s'éclipsèrent de l'auberge sur la monture blanche d'El Cazador qui les attendait dans la cour arrière de l'auberge. Le soleil n'était pas encore levé mais quelques lueurs lumineuses commençaient à pointer le bout de leur rayon.

Sur la route qui menait à l'hacienda De la Vega, aucun des deux ne parlait. Diego avait fini par accepter monter derrière Enrique et lui avait attrapé la taille pour se maintenir, posant sa tête sur le haut de son dos, somnolent à moitié, car même si l'effet principal de la drogue avait disparu, il était épuisé alors qu'il avait l'habitude d'avoir des nuits blanches en étant Zorro.

El Cazador avait sommé son cheval de galoper doucement afin de rendre la chevauchée agréable pour Diego, il voulait aussi rester un maximum de temps avec le jeune homme. Ressentir ce poids dans son dos était beaucoup plus agréable et apaisant qu'il n'aurait imaginé. Si Enrique s'écoutait, il aurait arrêté sa course et se serait sans doute jeté sur Diego. Mais l'incident avec le magistrat l'avait obligé à ne pas brusquer Diego, attendant qu'il soit définitivement prêt. Il trouvait que la décision de Diego était sage mais tout de même risquée, car Perez n'allait sans doute pas s'en arrêter là. Il reviendrait à la charge pour capturer sa proie.

Arrivé à l'hacienda, Enrique descendit le premier et aida un Diego à moitié somnolent.

« J'aurai dû insister pour que tu dormes dans ma chambre, marmonna Enrique tandis que son amant peinait à tenir ses deux jambes.

- Plus je suis loin de Perez, mieux c'est. Et je ne veux pas vous causer de problèmes, El Cazador. »

Enrique avait presque oublié qu'il était encore masqué. Il abaissa son foulard et donna un baiser à Diego qui ne protesta pas.

« J'aurai aimé vous demander de m'accompagner dans ma chambre…murmura-t-il.

-Reposez-vous, Diego, coupa El Cazador en remontant sur son cheval, je reviendrai vous voir dans la journée. »

Le renard esquissa un simple sourire et disparut alors derrière la porte du patio.

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« Je suis désolé, père, mais c'est mon choix, j'ai tenté ce premier jour, que je n'ai pas trouvé satisfaisant. »

Debout, les mains dans le dos, Diego faisait dignement face à son père, dans le salon. Ce dernier était fou de rage en le voyant ce matin. Il arpentait la pièce tel un lion sur le point d'attaquer.

« Ce n'était que ton premier jour ! Comment peux-tu te faire une idée juste pour une journée ? Hurla Alejandro à faire trembler les murs.

- J'aimerai me consacrer à ce j'aime, père, je ne me voyais pas continuer, fit Diego.

- Que vas-tu donc faire de ta vie alors ! Tu ne t'intéresses à rien au ranch…

- Père, je peux comprendre que vous vous inquiétez pour moi et que ce que vous faites n'est que pour mon propre intérêt, interrompit son fils, et je vous en remercie, mais laissez-moi faire mes choix. Je ne demande rien d'autres à ce que vous respectiez ce que j'aime, ce que je fais et ce que je suis. Est-ce si difficile pour vous ? »

Diego avait dit cela d'un ton si doux et si posé, que la colère d'Alejandro s'apaisa. Il se détendit tout à coup, ses épaules s'affaissèrent et il s'assit dans un fauteuil, les doigts sur son front.

« Non, bien sur mon fils…je suis désolé, soupira-t-il, j'aurai du comprendre ce que tu ressentais. C'est de ma faute, je ne suis pas en colère contre toi mais contre moi-même, de t'avoir obligé à aller à Los Angeles pour travailler avec le magistrat et pour au final que tu reviennes au bout d'une journée, c'est pour moi un échec, je pensais vraiment que tu pourrais t'y plaire, que tu trouverais ta place…Mais je vois que ce n'est pas la bonne méthode. »

Devant ces paroles surprenantes venant de son père, Diego fut ému et soulagé mais ne le montra pas. Alejandro n'était pas finalement fermé aux désirs de son enfant.

« Je vous en remercie, père. Je suis désolé de vous avoir déçu, déclara-t-il.

- Tu ne m'as pas déçu, avoua le père, il faut juste que j'accepte ce qu'est devenu mon unique garçon.

- Suis-je si différent que vous ne l'aurez espéré, père ?

- Tu es bien différent en tout point, mais là n'est pas la question, en tant que père, je ne devrai pas t'imposer mes décisions, ni te demander d'être quelqu'un d'autre. Désormais, je t'inférais plus dans ta vie, fais ce dont tu as envie, mon fils.

- Je vous en remercie, père. Et concernant le magistrat Perez ?

- Je m'en occupe, c'est moi qui ai accepté sans te demander ton accord. Il n'aura rien à redire. »

Diego exprima un soupir de soulagement, il n'aurait pas à se confronter au magistrat. Il n'avait aucune envie de revoir son agresseur.

Il s'apprêta à partir, puis s'arrêta et se retourna vers son père, qui s'était installé à son bureau.

« Père ?

- Oui, mon fils ?

- Mes sentiments comptent-ils pour vous ?

- Évidemment, fils.

- Si la personne que j'aime ne vous plait pas, allez-vous…me rejeter ? »

Alejandro se figea et leva les yeux sur Diego. Son expression était indescriptible et le jeune renard ne saurait dire si ce dernier était surpris, inquiet ou tout bonnement sceptique.

« Aurais-tu quelque chose à me dire, mon garçon ? Interrogea le vieil homme.

-Non, père, c'était juste une pensée.

- Et bien, pour ta gouverne, peu m'importe qui tu aimes. Que ce soit une femme…ou un homme, qu'importe son origine, qu'importe son statut sociale. Mais le monde que nous vivons n'est pas aussi tolérant que je le sois…

- Seul votre avis compte pour moi, coupa Diego.

Il quitta la pièce, malgré ses incertitudes, il eut le cœur léger.

.

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Dans l'après-midi, Bernardo entra précipitamment dans la chambre de Diego. Le jeune homme était allongé dans son lit et venait de sortir d'une sieste. Il fronça les sourcils en voyant le regard paniqué du muet.

« Que se passe-t-il, mon ami ? » Demanda-t-il en enfilant sa veste.

Le serviteur fit des signes et imita un homme avec une barbiche que Diego reconnut facilement. Enrique était venu, comme promis. Son père n'était pas là, parti à Los Angeles pour discuter avec le magistrat.

« Fais le venir ici et va à tes occupations, Bernardo, ordonna le jeune don.

Le muet eut une hésitation, surpris de cette ordre mais n'insista pas et obéit sans attendre. En attendant que le muet ne revienne avec le commandant de Los Angeles, Diego réajusta un peu mieux sa cravate et se recoiffa, tentant de dresser sa bouclette sauvage qui lui retombait sur les yeux. Il avait besoin de paraître correct face à Enrique.

Quelqu'un frappa à la porte et il alla l'ouvrir. Enrique était bien là, avec Bernardo derrière qui jeta un coup d'œil à Diego. Ce dernier lui fit un signe de la tête et de suite, le muet déguerpit. Il laissa ensuite le soldat entrer dans sa chambre.

« Je suis désolé de ne pas être venu plus tôt, Diego, mais lorsque le magistrat s'est réveillé, il nous a ordonné de chercher partout un bandit dénommé, El Cazador, l'informa-t-il dans un ricanement.

- Et me concernant ?

- Il n'a étrangement pas parlé de vous…Je pense qu'il ne veut pas vous impliquer car cela serait louche, il n'avait aucune raison déjà de se trouver dans votre chambre, l'aubergiste était étonné de le voir et non vous. Mais fort heureusement que vous avez envoyé ce matin un domestique pour l'informer de votre démission, si je puis dire, pour éviter tout malentendu. »

Diego s'affala dans un fauteuil, las mais rassuré de savoir que le magistrat ne tentait rien pour l'approcher ou le retrouver. Son père allait en plus de cela expliquer sa démission et le soutenir, ce qui empêcherait Perez de le harceler comme auparavant.

« Comment allez-vous ? S'enquit Enrique en s'asseyant en face de lui.

Le plus jeune redressa sa tête, croisant le regard du militaire.

« Je vais bien, ne me prenez pas en pitié, Enrique, j'ai horreur de ça, sachez que ce n'est pas la première fois que l'on m'agresse de la sorte…

- Je…ce n'est pas…je voulais…balbutie le commandant sous le choc.

- Mes trois ans en Espagne m'ont forgé et m'ont fait découvrir que mon enfance était loin derrière moi.

- Je l'ignorai, veuillez m'excuser.

- Non, vous n'avez pas à vous s'excuser, j'ai beaucoup aimé mes études en Espagne malgré cela.

- Combien de…fois vous avez…

- Combien de fois m'a-t-on violé ? Poursuivit Diego, je dirai deux fois. La première, j'étais complètement ivre, donc j'ignore complètement son identité, et la deuxième fois, un prêtre m'a pris en flagrant délit avec la fille d'un émissaire.

- Je ne comprends pas…

- Afin de garder mon secret, j'ai passé une nuit avec un prêtre. »

Le commandant émit une plainte d'horreur, tandis que Diego eut un sourire désolé, l'expression légèrement sombre.

« Ne vous en faites pas, le prêtre a eu ce qu'il méritait par la suite, continua-t-il pour rassurer Enrique, quelqu'un a révélé ces penchants sexuels et il a été viré de l'Église, banni de la ville et je ne l'ai plus revu.

- Quelqu'un ? Vous ?

- Non, je n'étais pas sa seule victime, d'autres avant moi avaient subi ses chantages et je pense que l'un d'eux a craqué.

- Je n'ose imaginer ce qui aurait pu arriver si personne n'avait rien dit, souffla Enrique scandalisé.

- C'est la première fois que je raconte ça à quelqu'un, avoua Diego dans un rire nerveux.

- Pas même à Bernardo ?

- Non…Je n'ai pas eu le courage.

- Alors pourquoi à moi ?

- Vous êtes spéciale.

- Juste parce que j'ai couché avec vous ?

- Si ce n'était que ça, beaucoup de personnes auraient été spéciales pour moi.

- Alors pourquoi ? »

Diego lui offrit un large sourire, ses yeux brillèrent et il se leva pour s'asseoir sur les genoux d'Enrique qui, lui, entoura sa taille de ses bras. Le jeune don s'abaissa ensuite pour embrasser les lèvres du soldat avant de dire :

« Parce que je vous aime, Enrique. »