Ça avait pris du temps, beaucoup de temps et c'était probablement en grande partie sa faute; disons à 70 %, les 30 % restants étant partagés entre Mary et son père surprotecteur mais Damian sortait enfin avec Mary. « Enfin ! » disaient leurs amis : essentiellement Colin et Emiko qui, s'ils avaient trouvés amusant un temps la façon dont le couple se tournait autour, les crises de jalousie mal refoulées de Damian, le déni obstiné de ce dernier et l'aveuglement naïf de la jeune fille, avaient fini par se lasser de ce petit jeu. Emiko ne se privait plus de dire à quel point elle les trouvait exaspérants.
Mais les choses avaient fini par se faire, cela faisait donc environ une semaine qu'ils sortaient ensemble et Marie lui avait demandé, à lui ainsi qu'à leurs amis, de ne rien dire à son père qu'elle jugeait suffisamment surprotecteur comme ça pour ne pas vouloir endurer la fameuse crise du premier petit copain et épargner ainsi à son petit ami les diverses menaces paternelles. Connaissant la personnalité de Dick dans tout ce qui touchait à sa fille, Damian n'avait pu qu'approuver cette idée. De toute façon ce n'était pas très compliqué à cacher puisque ce dernier était souvent absent pour le travail.
Ils profitaient donc tous les deux d'un samedi après-midi paisible à l'appartement des Grayson, sur le canapé confortable à regarder Netflix, accompagnés d'une montagne de cochonneries. Damian s'était surpris lui même, déjà, pour avoir accepté de laisser Mary refaire sa culture cinématographique en lui faisant regarder des Ghibli malgré sa basse opinion des films d'animation. Elle sut argumenter que non ce n'était pas parce qu'il ne s'agissait pas de vrais acteurs que c'était fait pour les enfants et que si c'était très mature, même s'il devait admettre que malgré le terme de princesse dans le film le ton était totalement différent de ce à quoi il s'attendait. Ensuite, pour l'avoir laissé s'allonger sur lui et poser la tête sur ses genoux. Certes, elle avait toujours était un peu tactile dans ses relations avec les autres, ce qui lui avait d'ailleurs valu de s'emporter intérieurement dans ce qui ressemblait fortement à de la jalousie quand il la voyait faire des câlins à Colin, John ou Bart sans pouvoir pour autant s'exprimer à ce sujet puisqu'il y avait toujours quelqu'un pour lui dire qu'il était jaloux or il n'était pas jaloux, la jalousie c'était bon pour les perdants et ce n'était pas son cas. Mais lui avait toujours mis un point d'honneur à faire respecter son espace vital, c'était sa zone à lui, son air, bref on gardait ses mains dans les poches et on évitait les accolades, même s'il lui arrivait parfois de subir un câlin comme le jour de son anniversaire. Même avec son ancienne petite amie Alexis, il n'avait jamais été très tactile: l'embrasser oui, lui servir d'oreiller non. Elle lui en avait déjà fait le reproche d'ailleurs. Mais il était étonnamment facile de tolérer Mary dans son espace vital c'était même parfois étrangement agréable de la laisser jouer avec ses doigts, même si, soyons honnête il n'afficherait jamais le sourire niais qu'il voyait sur le visage des couples qui faisaient ce genre de choses et il ne l'admettrait devant qui que ce soit.
Le film terminé, Mary se redressa et lui demanda avec un grand sourire ce qu'il en avait pensé.
« - C'était…, commença t-il, pas trop mal.
- Menteur, tu as adoré, tu n'as pas fait le moindre commentaire désobligeant ça t'as plut admet le.
- Très bien, tu avais raison c'est un bon film, un peu idéaliste par moment mais c'est un bon film. Contente ?
- Très, fit-elle en l'embrassant sur la joue avant de poursuivre d'un ton amusé, d'ici deux semaines quand on aura fini avec les Ghibli, je te ferai regarder les Disney.
- Ça par contre faut pas rêver, grommela t-il.
- Oh allez ! Tu ronchonnais pareil pour Princesse Mononoké et regarde tu as apprécié, qui te dit que ce ne sera pas pareil avec les Disney.
- Il y a une différence entre un film dont le sous-texte traite des conséquences des actes égoïstes des hommes sur la planète et une réflexion sur ce qu'entraîne la haine et la colère chez les hommes et une comédie musicale où toute l'intrigue tourne autour du destin amoureux d'une fille en robe ou d'animaux qui parlent.
- Tu sais, certains sont un peu plus profond que ça, ils se sont bien améliorés depuis les années 50 tu sais, il y a des sous-textes aussi dedans et puis les chansons sont bien.
- Elles sont niaises surtout. Et elles restent en tête.
- Oh allez, on en trouvera bien un qui te plaira. Tout le monde aime les Disney. Même Hitler aimait les Disney.
- C'est ça ton argument, s'amusa t-il, le fait qu'un type qui a voulu instaurer un Reich millénaire en déclenchant une guerre mondiale considérée encore aujourd'hui comme ayant engendré les heures les plus sombres de notre histoire permettant de nombreux génocides et créant le contexte propice à la guerre froide aimait en regarder.
- Okay dit comme ça ça fait stupide, se renfrogne-t-elle légèrement, mais ça veut dire qu'il y en a pour tous les goûts, des petits enfants aux psychopathes tyranniques génocidaires en passant par la ménagère de moins de 30 ans et j'en suis sûre, les petits génies qui se croient plus matures qu'ils ne le sont.
- Ça m'étonnerait beaucoup, passé un certain âge la magie et les paillettes c'est très surfait.
- Très bien, déclara t-elle après un petit temps de réflexion avec un grand sourire, dans ce cas, pour me prouver que j'ai tort tu vas tous les regarder avec moi. Il n'y a que de cette façon que tu pourras démontrer définitivement que tu n'en aimes aucun, non ? »
Damian grogna. Elle venait de retourner le débat à son avantage et il ne trouvait aucun argument plausible à lui opposer. Mary laissa échapper un léger rire, en observant l'air boudeur de son petit copain qui avait croisé les bras et s'était enfoncé dans le canapé. Visiblement, elle avait gagné et il détestait ça. Toujours souriante, elle approcha son visage de lui et l'embrassa d'abord sur sa pommette puis elle plaça une myriade de petits baisers jusqu'à la commissure de ses lèvres avant de l'observer. Il tentait de maintenir son air renfrogné en regardant fixement le ficus à côté de la fenêtre mais elle voyait au pli de sa bouche qu'il peinait à réprimer son sourire. Il était vraiment obstiné… mais elle l'était plus.
« - Tu comptes arrêter de bouder un jour et m'embrasser ?
- Non…, répondit-il en tournant la tête sur le côté de sorte que son visage soit à présent entièrement tourné en direction du ficus.
- Pff, fit-elle en se levant pour se mettre derrière le canapé avant de poursuivre dans le but de le faire céder en piquant sa fierté, t'es vraiment nul comme petit copain. J'aurais dû sortir avec quelqu'un comme Colin, le provoqua-t-elle en constatant son manque de réaction, il est plus gentil et je suis sûre qu'il embrasse mieux.
- T'es vraiment insupportable, déclara-t-il en tournant la tête vers elle. Approche. »
Mary inscrit mentalement le score d son avantage avant d'obtempérer sans se faire prier avec un sourire victorieux sur les lèvres. Elle se doutait qu'il n'avait pas cru un traître mot de ce qu'elle avait dit pour le faire réagir, elle l'avait simplement eu à l'usure. Se rasseyant à ses côtés, elle le laissa venir à elle pour l'embrasser légèrement. Ils n'échangeaient pour l'instant que de simples petits baisers lèvres closes mais la main de Damian vint bientôt se poser sur sa nuque et sans savoir pourquoi exactement elle se sentit légèrement nerveuse. Puis il laissa sa langue rencontrer ses lèvres et sa nervosité augmenta d'un cran en comprenant où cela aller les mener. Décidant de se montrer téméraire, elle les entrouvrit mais à l'instant même où leurs deux langues se rencontrèrent, elle recula, les joues rouges et éclata de rire sous le regard sidéré de Damian qui attendit au moins 30 secondes avant de se vexer du fou rire de sa petite amie.
« - Je peux savoir ce qui te prend ?
- Pardon, s'excusa platement Mary que le ton mordant de son petit ami avait calmé, ne te vexe pas, c'est pas contre toi. C'est juste que...comment formuler ça…j'ai jamais fait ça alors ça m'a un peu surprise et ça m'a donné envie de rire mais…
- Tu es nerveuse, c'est ça ?, l'interrompit Damian avec un sourire rassurant.
- Ouais, j'ai jamais eu de copain moi, je sais pas faire. J'ai l'impression d'être une godiche. Je sais déjà même pas où mettre mes bras et…
- Doucement, la coupa-t-il gentiment en sentant qu'elle allait se lancer dans une longue diatribe emplie de digressions comme à chaque fois qu'elle était nerveuse. Premièrement, tu n'es pas une godiche, la première fois personne ne sait s'y prendre c'est normal, même moi j'ai dû prendre le coup de main. Ensuite, poursuivit-il en lui saisissant les mains et en les guidant doucement sur sa nuque, la position des bras n'est pas importante tu sais, mais regarde, tu n'as qu'à mettre tes bras là si tu ne sais pas où les mettre. C'est bon comme ça ?, l'interrogea-t-il calmement. »
Mary hocha la tête, alors il avança de nouveau son visage vers le sien mais au moment où ils allaient s'embrasser, elle fut secouée d'un gloussement et Damian se recula en secouant la tête. Décidant de prendre le taureau par les cornes, ce fut alors elle qui s'avança mais une fois encore elle ne put retenir un gloussement nerveux et se recula.
« - Désolée, fit-elle piteusement.
- C'est pas grave.
- On va jamais y arriver, dès que je vois ton visage se rapprocher j'ai envie de rire.
- Tu veux qu'on arrête ?, proposa-t-il d'un ton prévenant.
- Non, protesta-t-elle, j'ai vraiment envie d'y arriver mais…
- Quand tu me vois arriver tu redeviens nerveuse. Essaie de fermer les yeux et de te détendre. Et si tu changes d'avis dis le moi, pas la peine de te forcer par orgueil ou quoi que ce soit, okay ? »
Damian regarda la jeune fille acquiescer et fermer les yeux. Elle avait gardé sa bouche légèrement entrouverte, la sentant toujours nerveuse, il commença à tracer de petits cercles sur sa nuque du bout de son index pour la distraire et la détendre un peu. Il se pencha alors une nouvelle fois pour l'embrasser quand Mary émit un « Tchoutchou ! » qui le stoppa net. La jeune fille ouvrit alors les yeux et en voyant son petit ami la regarder avec effarement comme s'il lui était poussé une deuxième tête, elle éclata d'un nouveau rire, franc cette fois. Damian, lui, commençait vraiment à se demander s'il n'avait pas contrarié un dieu ou deux dans une vie antérieure pour que sa petite amie se mette à imiter un train puis à rire dans un moment pareil. Saisi d'un doute, il se pinça discrètement mais la douleur diffuse lui fit comprendre qu'il s'agissait bien de la réalité. Fermant les yeux et faisant appel au peu de patience qu'il possédait habituellement, tout en se répétant qu'il n'y avait absolument aucune raison de se vexer quand votre petite amie estime qu'un baiser est le meilleur moment pour imiter un train, il attendit qu'elle se calme.
« - Pourquoi Tchoutchou ?, demanda-t-il de but en blanc ce qui manqua de provoquer une nouvelle hilarité chez la jeune fille qui se contint de justesse.
- C'est juste que les yeux fermés et la bouche à moitié ouverte à attendre que tu y glisses ta langue, j'ai pensé que c'était vraiment une situation ridicule et ça m'a fait penser à un enfant à qui on essaie de faire manger sa bouillie en faisant le train avec la cuillère. Et donc ben Tchoutchou, le train des bisous entre en gare, tout ça, conclut-elle en baissant la voix en perdant son amusement. »
Face à elle le garçon la fixait toujours avec une expression atterrée, hésitant visiblement entre la sidération et l'irritation, cherchant quoi répondre et comment réagir. Se sentant un brin coupable elle lui adressa un regard contrit avant de l'embrasser doucement à la commissure des lèvres, ce qui eut le mérite de lui faire lever les yeux au ciel et de lui faire soupirer qu'elle était impossible. Elle posa alors ses lèvres sur les siennes et ils s'embrassèrent. Cette fois elle ne fut pas nerveuse et ne rit pas lorsque leurs langues entrèrent en contact. Elle se fit même la réflexion que ce n'était pas si mal, disons qu'elle comprenait pourquoi les gens aimaient ça, c'était un peu plus intime qu'un simple baiser sur les lèvres. Un peu gluant mais appétissant, pensa-t-elle un instant alors qu'ils se séparaient, mais elle se retint fortement de faire cette référence à voix haute, doutant de la réaction qu'aurait Damian.
« - Alors ?, demanda-t-elle pour ne pas rigoler de sa propre bêtise.
- Tchoutchou, répondit Damian avec son air le plus mortellement sérieux avant de se mettre à rire. »
Il ne fallut pas longtemps à Mary pour le rejoindre dans un fou rire mémorable.
