Chapitre 12
L'Ire salutaire
Les jaloux, d'amour-propre, voient le réel à travers un miroir déformant qui grossit les détails insignifiants, transforme les nains en géants et les soupçons en vérité."
- Cervantes
Dimanche 19 octobre 1890.
Jour 18 depuis le meurtre.
Les cloches de Westminster résonnèrent bien vite au centre de la cité. Alors que le soleil pointait timidement le bout de son nez derrière les nuages rosés de la matinée. Comme à son habitude, hier, laissait doucement place à un nouveau jour, rythmé par les horloges sexagésimales et les appels pour la messe. Prête pour la prière de Dieu, et son appel divin, les rues pavées commençaient à grincer, sous les roues des premiers courtiers et des voitures matinales.
Les volets claquaient rapidement avec le dur réveil des artisans, marchants et tous autres qui cherchaient vainement à faire entrer l'air londonien espérant qu'il serait plus clément que la veille.
Les rumeurs de la ville, et les voix portantes des vendeurs de journaux, apportant la bonne parole, et les nouvelles du monde, commençaient donc à pénétrer les habitations bien douillettes, pour une agitation qui ne finirait qu'au soir.
"Lady and Gentleman ! The Observer, my ladies, come and get the Observer. Nous sommes les premiers à venir vous offrir le clou de l'information ce matin !"
Un ou deux orphelins, couraient de çà et là dans la ville, prêts à jouer les Oliver*, et récolter leurs faibles parts de gain de la journée.
Avec, l'arrivées des premières lueurs, de nombreux autres bruits de pas commencèrent doucement à secouer Londres. Les rats, maître de la nuit passée, avec les chiens errants, les chats, et les papillons de nuit désertaient doucement leur royaume pour se réfugier dans les tréfonds de la ville, là où nulle ne pouvait les voir, laissant la place aux humains.
"Madame! Approchez, et venez prendre un exemple de l'Observer meilleur que le Times, certifié, Monsieur! Meilleur journal de Londres, et Oui, Madame depuis les deux derniers siècles, Madame!"
"Comme toujours, vous êtes toujours meilleur que les autres ! Vous les journaux !"
Les râleurs, comme les optimistes, les enfants, comme les vieux. Aujourd'hui, dans la ville, ils avaient tous quelque chose à faire. Quelque chose à vivre, à penser, ou à mourir. Que ce soit de lire le dernier chapitre de Doyle, qui faisait fureur dans le journal ce matin. Se plaindre de l'affaire Croft, des tensions en Australie, ou des politiques Portugais. De lire le Lippincott's Monthly Magazine éditions de juillet, recommandé par le dernier critique, ou de chuchoter à la petite Aghata**, née si récemment qu'elle fera sûrement de grandes choses. Chacun avaient à faire. Et les bourgeois comme les savants, les penseurs et les explorateurs ne pouvaient empêcher cette excitation habituelle de remonter dans leurs veines, alors que ce siècle, ce 19e siècle, le plus beau de tous, remplit de tant de merveilles, les laissait l'un après l'autre poser leur pierre à l'édifice, qui ouvrirait le monde futur vers la porte de toutes les connaissances, le plus doucereux, mais plus fascinant de tous les péchés.
C'est dans cette cadence habituelle que la ville se réveillait, et comme d'habitude, à Londres, dans un des quartiers huppé. Le soleil caressait doucement de ses rayons les vitres de la demeure Phantomhive, loin de réveiller son habitant.
Ce ne fut qu'après 9 h heures sonnée que le majordome de la famille, habillé tout de noir, pénétra enfin la chambre de son maître pour réveiller le bel endormi.
Comme à son habitude, ne faisant qu'un avec la demeure, il se dirigea vers les rideaux les ouvrants d'un tour de main, pour que l'astre immortel fasse son devoir.
"Monsieur, il est déjà tard, vous devriez vous lever" Susurra-t-il
Lorsque Ciel déploya ses paupières, bien lourde de sommeil, il vit du coin de l'œil le majordome lui servir, son habituel plateau, et une tasse de son nouveau thé qui aurait fait fureur dans n'importe quel café de Londres. Il lui tendit avec élégance et précaution, pendant que l'adolescent engourdit, se redressait lentement, bien conscient qu'il ne pouvait paresser ce matin-ci.
Le majordome de son sourire social, et toujours aussi faux aux yeux de Ciel, lui présenta le plateau de viennoiserie qu'il avait apporté.
"Ce matin, voici des croissants français, accompagné de confiture d'abricots et de fraise"
Le majordome déposa délicatement le plateau sur l'appui du lit, et s'affaira à sortir les vêtements qu'il avait préparés pour son maître.
Lui laissant plusieurs minutes pour manger, ainsi que de lire son courrier apporté aussi.
"Nous avons reçu un appel de lady Elizabeth, finit-il par dire, elle dit qu'elle veut profiter du fait que vous soyez à Londres pour faire quelques emplettes en votre compagnie."
Ciel grogna.
"Elle vous somme de la rejoindre vers 14 heures pour une promenade dans les quartiers chics de la ville"
Finissant son déjeuner. Le Comte se leva, et Sebastian contourna le lit, et s'agenouilla en face du jeune homme. Il se mit alors en voie de le changer. Il lui remonta sa chemise, frôla son torse imperceptiblement et commençant par le bas, il remontait doucement ses mains sur ses jambes, pour lui enfiler son short.
"Si vous interrogez sur la manière dont elle a appris votre présence ici, il me semblerait que nos domestiques aient un peu trop parlé"
Une fois le short enfilé, il prit alors une chemise, et l'habilla, telle une poupée.
Ciel se laissait faire, loin d'être du matin.
"J'ai mis les documents que vous attendez sur votre bureau monsieur."
Il attacha les boutons de nacre, cachant la pâle et belle peau du plus jeune.
"Je pense pouvoir aussi m'infiltrer dans le palais dès ce soir, après vous avoir accompagné à votre rendez-vous avec mademoiselle de Mildford."
Ciel releva les yeux, et pour la première fois pris la parole. Ce dernier en profita alors pour regarder la pendule accrocher au fond de la chambre. 9h27, ils étaient en retard. Mais le jeune Comte ne pouvait pas s'en formaliser, c'était de sa faute pour avoir trop dormi. Quoique l'idée d'accuser son majordome fût bien tentante. Mais il risquait encore de perdre une joute verbale, et il devait avouer qu'il avait encore honte de ce qu'il s'était passé hier. Aucun des deux n'en parleraient, comme à leur habitude, le majordome ayant la de se garder le silence, mais cela laissait quand même un goût amer en travers de la gorge de Ciel.
"Pourquoi ne vas-tu pas plus tôt t'infiltrer au palais, on gagnerait du temps ? "
SeSebastianbastian sourit naturellement.
"Ce serait indigne de vous laisser seul avec mademoiselle Elizabeth, surtout dans les rues de Londres."
Ciel fronça les sourcils. Indigne?
"Je sais me débrouiller, ta présence n'est pas indispensable, notre affaire est plus importante."
"Voyons Bocchan, il est de mon devoir de bienséance de vous accompagner, ..."
Ciel haussa les sourcils.
"Bienséance? Avant notre affaire, je me fiche de la bienséance, et Elizabeth aura ses suivantes"
"Mais monsieur, vous n'avez plus 12 ans, être avec une femme à des conséquences, il est de mon devoir de…"
"Non, il est de ton devoir de m'obéir, je te dis qu'on saura se débrouiller. Personne ne fera attention à nous et tu pourras disposer de ta journée dès ce matin."
Le regard du démon se fit dur alors qu'il finissait de nouer le nœud de son contractant, et un tic tourna le coin de sa bouche. Il cherchait à se faire comprendre par ce petit être buté, mais celui-ci n'aidait pas.
"Voyons Monsieur, je ne suis pas sûr que ce soit..."
"Je t'ai ordonné quelque chose."
Le visage de Sebastian se figea encore plus. Et celui de Ciel commençait doucement à s'assombrir.
"Qu'est-ce qu'il te gêne Sebastian, en quoi ça te gêne que j'aille seul en ville avec Elizabeth ?"
La voix bien trop posé du majordome, reprit de plus belle.
"Vous m'excluez Bocchan, c'est mon rôle de maj…"
"T'exclure? Coupa Ciel, J'ai quand même le droit de passer du temps avec Elizabeth sans toi ! Ça n'a rien d'extraordinaire"
Sebastian sera les dents, il naissait cette pointe de mépris dans la voix impérieuse de ce gamin désagréable qui lui frôlait les nerfs.
"Vraiment? répliqua-t-il sournois, ne vous fichez pas du monde Bocchan, vous vous plaignez d'elle à chaque fois et maudissez le temps perdu en sa compagnie."
Ciel se vexa, et évidemment Sebastian aussi, s'éloignant bien du sujet de discussion originelle.
"C'est faux, s'exclama-t-il outré, je t'interdis de parler d'elle sur ce ton! Elle est ma fiancée!"
"Haha, se laissa aller le diable, quelle hypocrisie! Cracha-t-il, ne me faites pas rire Bocchan ! Votre fiancée ? Vous ne l'avez jamais considéré comme tel, vous l'utiliser seulement pour vos fins quand cela vous arrange ! Elle ne tiendra jamais ce rôle."
"Comment oses-tu ? J'ai énormément de respect pour Elizabeth! Je vais passer ma vie avec elle ! Alors retiens ton rôle simple majordome ! Tu n'as aucun droit comparer à la marquise de Mildford !"
"Simple majordome ?"
Il serra les dents, puis se forçant à reprendre contenance, un sourire mauvais perla sur ses lèvres.
"Je vous signale que c'est dans mes bras que vous vous endormiez en geignant hier soir, si désespéré, pas ceux de votre cher fiancée… Voulez-vous que je vous rappelle aussi de toutes ces autres nuits? Qu'est-ce que vos parents diraient d'un tel comportement ?" Laissa-t-il filer tel un coup bas.
Un instant, le majordome crut être allé trop loin en mentionnant la veille, lorsqu'il vit la colère dans les yeux de Ciel. Mais le Comte se contrôla, pour lui claquer:
"Je ne t'ai rien demandé moi ! J'aurais préférer largement m'endormir avec Elizabeth, que dans tes horribles bras ! Je n'en dormirais que mieux" S'outra-t-il.
La mouche piqua exactement là où ça faisait mal, dans l'ego si possessif et développer du démon.
"Et bah, sautez-lui dans les bras ! Si ça vous manque tant! Personne ne vous retient d'aller partager sa couche"
"Parfait! Je vais m'empresser d'aller la rejoindre, sa compagnie sera sans doute plus agréable que la tienne."
"Très bien bocchan, si vous n'avez plus besoin de moi, débrouillez-vous tout seul!"
Se retournant plus furieux que jamais, le majordome quitta la salle, sans attendre la moindre réponse.
Et Ciel fulminait trop pour lui demander de revenir.
La matinée se passa vite, le jeune Comte examina une par une, une bonne part des listes ramenées par Sebastian, passant un appel de temps en temps. Il avançait bien, mais pas assez vite à son goût.
Vers midi, le majordome revint enfin, aucun des deux ne s'adressa la parole, Sebastian le nourri, l'habilla pour sortir, et l'accompagna au point de rendez-vous dans un silence glacial, puis disparu avant l'arrivée de la jeune fille, et il sentit avec aigreur toute l'animosité que Sebastian resentait pour la jeune fille, et sa frustration de ne pas venir. Le plaisir malsain que cela lui procura, se sentiment de pouvoir le mit si mal a l'aise qu'il l'ignora, il y avait quelque chose qui montait dans ses entrailles, et le fait que le majordome parte au palais pour flaner des informations fit grincer des dents Ciel.
Elizabeth fut particulièrement lourde pendant toute l'après-midi, Ciel avait beau l'adorer, il avait de plus en plus de mal à la supporter. Mais sa fierté voulait aussi qu'il ne l'admette pas, surtout après ce qu'il avait dit au démon, et il lui proposa donc un autre rendez-vous pour le surlendemain.
Le soir, lorsque Sebastian rentra, le silence de mort était toujours présent. Ciel lui anonça juste hauntain son rendez-vous, que le démon ignora. Il le nourri, le changea, le coucha, encore sans un mot, puis il re-disparu.
Les jours qui suivirent furent à peu près identiques.
Sebastian, continuant ses investigations, ne revenait que quand c'était nécessaire, alors que Ciel travaillait encore sur les différents profils de dame qu'il étudiait.
À part le surlendemain, il ne revit plus de la semaine Elizabeth, il en avait déjà atteint son seuil de tolérance. Pour éviter les commentaires non souhaité, il feigna d'être trop occupé à travailler et ignora son majordome ne pouvant s'empecher de s'interoger sur son absence.
Quelque chose remontait doucement le long de ses entrailles à chaque fois, le rongeait. Il detestait ce sentiment.
Et puis, qu'est-ce que faisait Sebastian? Quel technique utilisait-il pour récolter ses informations?
Sa frustration augmentait à force de travailler les archives et d'ignorer le démon. Presque de la colère.
La nuit, il dormait mal, et la nouvelle de la mort de Burton* dont il admirait secrement les oeuvres, le mit dans une humeur exécrable.
Ce qui importait peu dans le fond, puisque personne n'était là pour la subir. Il ne pouvait, ni déballer sa frustration sur son majordome, ni lui ordonner de l'aider au cas où cet abruti fini, risquait de penser qu'il était utile. Ce qui n'était pas le cas, Ciel était très bien comme ça. Malgré les aigreur d'estomac et sa colere.
C'était de la faute du démon de dire des aneries.
D'ailleurs, Sebastian avait dû faire exprès d'organiser ces papiers tous dans le mauvais ordre pour qu'il ne trouve rien dans les archives. Il en était sûr !
Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, son majordome était clairement le pire de tous.
* Oliver Twist, Dickens 1838
** Agatha Christie (sep 1890)
** Richard Francis Burton (20 octobre 1890)
