C'est Lui ou Harry. Harry ou Lui. Il n'y a pas d'autres solutions. C'est inévitable, se répétait-elle Hermione mentalement, incapable de penser à autre chose. Les combats avaient donc cessé, et le monde semblait s'être arrêté. Personne ne bougeait, aucun souffle ne venait perturber l'air moisi empli de magie et de sueur. C'était comme si chacun était suspendu au moment, incapable de bouger. Malheureusement, Hermione avait besoin de se mouvoir-rester assise à attendre, ça n'avait jamais été son fort. Elle eut un sourire amer. Si Harry mourait, choisirait-elle de vivre dans un monde pourri où les Moldus seraient soumis en esclavage ? Supporterait-elle de voir ses parents réduits aux travaux forcés ? Elle-même, travaillant pour des gens qu'elle haïrait ? Non, la question ne se pose pas, songea-t-elle. Si Harry… échouait, la seule solution était l'exil, ou la mort.
Son regard glissa inconsciemment vers les Weasley. Ron parlait avec sa mère, Arthur était assis aux côtés de Georges tandis que Fred échangeait des plaisanteries avec Alice enfin, Charlie s'entretenait avec Ginny. Elle se blottit contre lui, et Hermione vit l'impuissance et la colère dans le regard de Charlie. Hermione réprima coupablement une pensée envieuse à l'égard de Ginny. Il a bien dû voir que Ron me tenait par la taille, songea-t-elle, déchirée. L'indifférence de Charlie lui faisait mal, qu'elle veuille se l'avouer ou non. Elle qui avait toujours eu l'habitude d'éprouver un certain contrôle sur ses émotions, elle ne savait plus très bien si elle devait davantage réprimer sa honte, son désir, son angoisse. Comme s'il avait lu dans ses pensées, Ron se dirigea vers elle.
- Je n'ai aucun doute, déclara-t-il. Harry s'en sortira, quel que soit la nature de leur lien pervers, c'est lui qui prendra le dessus, affirma-t-il.
Quel optimisme, songea Hermione avec étonnement.
- Nous parlons bien du seul mage qui a su tenir tête à Dumbledore, avec Grindelwald, répondit sceptiquement Hermione.
- Mage qui n'a pas su tenir tête à un bébé, acheva Ron fièrement.
Elle ne put s'empêcher de sourire. Ron avait toujours le bon mot. En tout cas, pas moins bon que les jumeaux, se dit-elle en repensant à sa première conversation avec Charlie. Elle tourna la tête vers Alice, qui venait d'éclater de rire de façon sonore, contrastant avec le silence qui régnait. Fred pratiquait un sort bien connu des farceurs, qui faisait sortir des lutins miniatures de toutes sortes d'endroits du corps : le nez, les oreilles, la bouche, et Hermione avait même vu un première année en rejeter un par le nombril.
- On s'est assez vite lassés de ce sort, disait Fred d'un air nonchalant. Donc au final, on a jamais su s'il marchait aussi dans des endroits encore plus embarrassants, mais c'est peut-être le moment de savoir, acheva-t-il alors qu'Alice retenait un autre éclat de rire.
- Tu crois que c'est possible ?! S'exclama-t-elle, écarquillant les yeux.
Hermione avait la nette impression qu'elle semblait plus curieuse que dégoûtée, et réprima un froncement de sourcil. Ce n'était pas le genre de blague qu'elle aurait apprécié. Comment Charlie pouvait-il apprécier ce genre d'humour ?
- Cette fille est... Déconcertante, déclara-t-elle à Ron d'un ton dubitatif.
- Moi je la trouve cool, répondit-il en la regardant en souriant.
Hermione réprima un mouvement d'agacement. Elle se sentait d'une humeur de chien, tant elle était fatiguée, angoissée et déçue. Ron le perçut.
- Tu veux aller à la bibliothèque ? Proposa-t-il l'air de rien.
- Pardon ?! S'enquit-elle, déboussolée.
- On ne peut rien faire ici, et il faut occuper ton esprit. Personne ne doit être là-bas, donc on sera tranquilles. Ma famille me tape un peu sur les nerfs, ajouta-t-il d'un ton peu fier. C'est l'endroit idéal, termina-t-il.
Hermione eut un sourire attendri, puis songea qu'elle ne savait pas vraiment s'il voulait réellement la détendre grâce aux livres ou… Un entretien de nature plus privée, se dit-elle, rougissante. Enfin, c'est ridicule, se reprit-elle. En aurait-elle envie ? Il y a… Quelques mois, enfin, plusieurs mois, elle aurait dit oui sans hésitation-Ron était beau, avait du charme, et elle l'adorait. Surtout, elle attendait cela depuis des années… Mais elle ne voulait pas lui donner de faux espoirs. Elle détestait l'idée de ne plus se sentir aussi détendue auprès de lui-que le tournant de leur relation soit devenu une gêne, qu'ils se sentent embarrassés l'un envers l'autre. Elle haussa un sourcil pour lui faire comprendre qu'elle hésitait, et il se confondit en excuses.
- Il n'y aucun sous-entendu, assura-t-il en plaçant son bras dans son dos, mal-à-l'aise.
- Non, que vas-tu imaginer ? S'écria-t-elle, consciente de sa mauvaise foi.
Alors qu'elle allait le suivre, elle sentit le regard de Charlie sur elle et se tourna vers lui mais il détourna le sien. Soudain, la voix de Voldemort la figea sur place ainsi que Ron.
- Harry Potter est mort ! Nous avons triomphé ! Ne vous sacrifiez pas bêtement et gratifiez-moi de votre allégeance ! S'écria le mage défiguré.
Un silence macabre se forma à nouveau, uniquement troublé par le cri désespéré de Ginny qui se précipita vers Hagrid, tenant le corps avec une tristesse insondable. Lorsqu'elle fut violemment rejetée par le sort de Voldemort, Hermione vit Molly se tendre immanquablement et Charlie serrer son poing. Non, Ginny, songea Hermione avec détresse. Puis Neville sortit des rangs et affirma sa volonté de continuer le combat, ce qui mit du baume à cœur à Hermione et Ron, qui se prirent la main. Elle savait très bien qu'elle ne se rendait pas compte de ce qui se passait, et que le corps d'Harry dans les bras d'Hagrid n'était pas réel à ses yeux. Ils avaient survécu à tout, ils avaient réussi toutes les épreuves possibles et imaginables. Comment cela pouvait-il être vrai ?
C'est pour cette raison précise que lorsqu'elle le vit se relever et s'échapper non sans avoir gratifié Nagini et Voldemort d'un joli sort, elle eut un grand rire. Une ruse ! C'était tout Harry. Ron se tourna vers elle, enchanté, pour partager sa joie, mais son sourire disparut lorsqu'Hermione leva le bras, lançant un sort au mangemort qui les attaquait déjà.
Charlie sauta sur ses pieds lorsqu'il comprit ce qui se passait. Son sang-froid le fit analyser très vite la situation : déjà, Ron et Hermione se battaient, et il ne pouvait rien y faire Ginny avait disparu. Alice l'agrippa, ne sachant que faire.
- Charlie ! Il faut que tu m'aides à retrouver mon sac, Charlie, s'écria-t-elle en voyant les sorts fuser autour d'elle.
- C'est inutile, annonça-t-il.
Il la prit par le bras et l'emmena jusqu'à Veyser, occupé à carboniser quelques capes noires pour son plus grand plaisir. Il la protégea avec son corps tandis qu'ils évitaient les combats, et il perçut très rapidement le regard surpris d'Hermione lorsqu'ils passèrent près d'eux. Prends soin de toi, par les dix vies de Merlin, songea-t-il en serrant les dents. Arrivés à Veyser, il la plaça dessus et enfourcha à son tour le dragon. Il entreprit de diriger le dragon vers la forêt, pour la mettre à l'abri, mais la menue jeune femme le bourrait de coup pour qu'il s'arrête.
- Laisse-moi guider Veyser ! Va te battre, tu leur seras plus utile ! Bon sang, c'est mon métier, hurla-t-elle.
En effet, réalisa-t-il. L'instinct de sécurité prit le dessus.
- Charlie, ordonna-t-elle d'un ton étrangement efficace pour quelqu'un de si petit. Je connais bien Veyser, on va griller du Sorcier décadent pendant que tu te battras à terre. Alors demi-tour ! Exigea-t-elle d'un air buté.
Il leva les yeux au ciel. Lorsqu'elle était comme ça, parler ne servait à rien. Ils s'arrêtèrent en haut de la Tour d'Astronomie pour déposer Charlie.
- Tu n'as pas de protection contre les sorts, dit-il d'un ton réprobateur.
- J'ai juré d'être efficace, et je manie les dragons plus vite que tu ne manies ta baguette, alors maintenant laisse-nous tranquilles, proclama-t-elle avec une lueur paillarde dans les yeux.
- Faites bien attention, murmura-t-il.
- A très bientôt, dit-elle simplement.
Elle se contenta d'un geste de la main et pressa aussitôt l'échine de Veyser, qui décolla dans un feulement de joie. Il fut étonné. Il s'attendait à des adieux difficiles, des étreintes manifestement, leur relation n'était plus teintée de ce trouble qu'Alice s'obstinait à instaurer entre eux. Pensif, il courut dans le but de retrouver sa famille. Il lança quelques sorts pour se dégourdir. Il n'avait plus l'habitude d'enchaîner les combats. Cela faisait des années qu'il ne s'était pas battu. Hermione me comparerait à une grand-mère, songea-t-il avec amusement. Son regain de bonne humeur s'effaça lorsqu'il repensa aux regards qu'elle avait échangé avec Ron. Quelque chose s'était passé entre eux, ils avaient vécu quelque chose qui les avait rapprochés et en même temps éloignés. Sans être bien perspicace, Charlie se doutait de ce dont il s'agissait, sans trop y croire. Ça ne ressemblait pas à Hermione. Mais après tout, il ne la connaissait vraiment que depuis moins d'un an. Qui pouvait dire ? Il se mit à douter, et chassa bien vite le malaise qui s'était instauré en lui. Ce n'était pas le moment de penser à ça. Il reconnut des visages familiers, mais le nombre de capes noires le fit se décourager un court instant. Ils nous mènent, comprit-il. Des cheveux roses se démarquaient et il reconnut Tonks. Il se précipita et lança un bouclier puissant devant la jeune sorcière, qui recula, surprise par l'impact. Il acheva son adversaire avec un rapide Flipendo.
- Merlin Charlie, ça fait une paye, s'exclama Tonks en le prenant dans ses bras.
Charlie sourit, du mieux qu'il put.
- Tu as l'air en forme pour une femme qui a donné naissance il y a peu, dit-il en s'étonnant d'avoir une conversation aussi banale au milieu d'une salle dévastée par la magie.
- Charlie ? Que fais-tu ici toi ? S'exclama Lupin avec colère lorsqu'il vit sa femme se détacher du Weasley.
- Il m'a sauvé avec un magnifique bouclier, répliqua-t-elle avec un grand sourire. Alors doucement, Rémus, dit-elle d'un ton malicieux.
- Tu ne devrais pas être là. J'ai un mauvais pressentiment, assura Lupin.
- Comme toujours, mon chéri, mais c'est ma place ! Je ne peux pas rester inactive, tu le comprends, dit-elle en l'embrassant légèrement, puis elle repartit en sautillant.
Charlie la regarda partir, médusé qu'elle ait une démarche aussi légère après sa grossesse. Lupin se tourna vers Charlie, embarrassé.
- Excuse-moi. Je te suis très reconnaissant d'avoir aidé mon imprudente femme, dit-il solennellement.
- Arrête ça, fit Charlie en se retournant, prêt à continuer sa route, tandis que Lupin le regardait fixement.
Le loup-garou ouvrit la bouche, puis la referma quand il vit l'expression fermée de Charlie.
- J'ai vu Hermione il y a dix minutes. Elle se battait férocement, mais enfin, elle est en vie. Tout comme Ron, ajouta-t-il précipitamment, mais son regard était doux.
Charlie hocha la tête en un remerciement silencieux et les deux hommes se séparèrent. Il eut du mal à éviter les sorts, et sans qu'il s'en aperçoive, se retrouva égratigné ou blessé de façon mineure. Tout à coup, il aperçut le centre principal des combats, le cloître transformé en cour de récréation. Et vit rouge lorsque la chevelure de Ginny se trouva un instant masquée par les boucles folles de Bellatrix. Cependant sa mère fut plus rapide.
- Pas ma fille, chienne, hurla Molly si fort que les autres combats s'arrêtèrent quelques secondes.
Sous les yeux médusés de sa famille, Molly frappa Bellatrix du sort mortel, avec une telle précision telle que la Mangemort hoqueta, tout en tombant lentement, d'un rire halluciné. L'intense satisfaction qui se peignit ensuite sur le visage de Molly fut une image que Charlie comprit qu'il n'oublierait jamais, tout comme le rictus incrédule de Bellatrix, figé dans son visage marmoréen. Ginny enlaça sa mère, puis Charlie. Peu à peu, les mangemorts se faisaient moins nombreux, surtout grâce à Veyser qui en carbonisait des dizaines d'un coup, bien que des sorciers de l'autre camp furent aussi éliminés de cette façon. Alice, surexcitée, semblait tant s'amuser que Charlie trouva sa joie indécente. Le cri de Fred le ramena sur terre.
- Non ! Non, s'écria-t-il, secoué de chagrin.
George gisait sur un bas-côté ouvragé. Abandonnant un mangemort médusé, Arthur se pencha vers son fils et versa une larme-une seule et unique larme, qui fut tout ce qu'il s'accorda pour les vingt années suivantes. Inévitablement, tous les Weasley se réunirent, frappés par le deuil. Hermione crut qu'elle allait devenir folle lorsqu'elle vit arriver Harry, le visage défait, le corps couvert de poussière-mais il était vivant, Harry était vivant ! Elle se précipita contre lui, et l'enlaça si fort qu'il dut la repousser pour retrouver son souffle. Elle le fixait, hagarde.
- C'est fini, dit simplement Harry d'un sourire exténué.
Hermione sentit un poids qu'elle portait depuis très, très longtemps, la quitter enfin. Elle avait le sentiment de renaître, que toutes les horreurs qui s'étaient déroulées n'avaient pas complètement servi à rien. Ils se tournèrent vers Ron, qui pleurait son frère. Hermione chercha Charlie du regard, mais il n'était plus là. Elle eut le sentiment qu'il fallait que ce soit elle qui le prévienne, elle qui lui dise. C'était absurde, mais c'était ainsi. Laissant Ron et Harry plantés là, interloqués, elle se précipita à sa recherche. Elle le vit enfin, à chasser les derniers mangemorts, qui n'avaient plus de raison de rester, mais qui cherchaient volontairement la mort-ce qui allait suivre pour eux n'allait pas être réjouissant, songea-t-elle.
- Charlie ! Ecoute-moi, s'il te plaît, dit Hermione dont la voix s'était muée en un murmure.
Il comprit que quelque chose de grave venait d'arriver. Dire qu'il avait juste laissé les autres, les pensant en sécurité après la mort de Bellatrix ! Charlie se maudit.
- Attends, dit-elle en posant une main sur son torse.
Il fallait qu'il se prépare. Qu'il le sache avant de voir son frère étendu. Hermione se racla la gorge. Elle savait exactement ce qui allait se passer-elle allait voir son visage se décomposer. Même lorsqu'elle avait dû ensorceler ses parents, elle avait ressenti moins de douleur-sans doute parce qu'elle ne leur avait pas fait face. Elle leva courageusement les yeux.
- Qu'est-ce que c'est ? Qui ? Demanda le grand Weasley d'une voix lente.
- George, souffla-t-elle. C'est George, avoua-t-elle d'une voix lamentable.
Elle le vit écarquiller les yeux, ouvrir légèrement la bouche, la refermer, poser un regard hagard sur elle, puis fixer l'immensité du vide qui s'étendait derrière les murs détruits du château. Les combats avaient duré toute la nuit, et le jour s'était levé, d'une grisaille lumineuse. Il ne dit rien, mais elle comprit que l'information l'avait percuté de plein fouet. Pas de larmes, pas d'expression de détresse. Juste une effroyable lassitude, et un refus de laisser libre cours à ses émotions. Elle s'approcha, afin qu'il s'adoucisse, mais il se détourna. Il laissa errer son regard, presque indifférent.
- Merci, dit-il simplement d'une voix profonde, en se laissant glisser par terre.
