Chapitre 2 : Llivia, 1819.
Par une glaciale et venteuse soirée de février, la seule agitation de la ville régnait dans la taverne.
Bravant le froid, je me présentai aux écuries. Après y avoir déposé ma monture éreintée par sa course, je traversai la place et pénétrai dans la taverne. Le vent froid s'engouffra, faisant réagir les clients présents qui se tournèrent vers moi. Mon chapeau recouvrait mon visage pour partie. Je portais une longue et lourde cape noire recouverte de neige. Je pris la peine de fermer la porte derrière moi. D'un pas résolu j'allai prendre place au coin du feu où je retirai ma paire de gants pour me réchauffer les mains après avoir posé mon bagage.
L'aubergiste arriva, craintif. J'étais grand et mon manteau me donnait une allure menaçante.
— Señor, puis-je vous aider ?
— Si… Auriez-vous une chambre disponible pour la nuit, por favor ? demandai je d'une voix calme et douce qui n'allait pas du tout avec l'idée que l'aubergiste se faisait de moi.
— Bien sur, Señor, rétorqua ce dernier. Puis-je-vous débarrasser ?
— Ne m'en veuillez pas, Señor, mais je préfère garder mon manteau encore un moment. Il fait si froid dehors que j'ai bien du mal à me réchauffer. Pourriez-vous m'indiquer ma chambre je vous prie
— Suivez-moi, Señor.
— Gracias.
— Vous venez de loin ?
— Je viens de Madrid.
— Madrid ? s'étonna l'aubergiste. Ce n'est pas la porte à côté !
Je souris à la réaction que j'avais suscitée chez le tavernier et à celles des clients que j'avais surpris. Sans un mot supplémentaire, je suivis l'aubergiste à l'étage et entrai dans une chambre assez simple. Je le remerciai et lui laissai une pièce.
Émerveillé, le tavernier demanda alors :
— Voulez-vous que je vous prépare un dîner ?
— Non merci, il n'est nul besoin de préparer quoi que ce soit, je me contenterai de ce que vous me proposerez. Par contre, sauriez-vous me dire où je puis trouver des chevaux disponibles ? Ma jument vient de couvrir une longue distance durant ces deux dernières semaines et je préfère la laisser récupérer.
— Malheureusement j'ai bien peur de ne pouvoir donner suite à votre demande. Vous êtes si pressé, Señor ?
— Il y va de la vie d'un ami, expliquai-je en enlevant finalement ma lourde cape noire et mon chapeau.
J' étais jeune, pourvu d'une barbe de près de trois semaines et vêtu de l'uniforme des étudiants militaire de Madrid.
— Sans indiscrétion, où allez-vous, Señor ?
— … Je dois me rendre en territoire français.
— Si vous voulez un avis, changez de tenue avant de vous rendre en France. Cela risque de vous attirer des ennuis… Pour ce que cela vaut…
— Ne vous en faites pas pour ça, souris-je.
— Pourrais-je avoir votre nom pour le registre, por favor ?
— Si, Señor De la Cruz, Diego De la Cruz, me présentai-je empruntant le nom de jeune fille de ma mère.
— Gracias, répartit l'aubergiste avant de sortir.
— Quelle idée ! s'exclama Don Alejandro.
— Père, nous avions dit pas d'interruption.
— En effet… Tu peux continuer.
— Merci
Je m'approchai de la fenêtre de ma chambre qui donnait sur la cour arrière. La nuit était définitivement tombée.
Marcos, Marcos, tu aurais dû m'écouter, songeai-je.
…
Seize jours plus tôt, Madrid, taverne près de l''université militaire.
— C'est de la folie, Marcos.
— Non, c'est l'amour, Diego. Tu verras un jour toi aussi tu y succomberas.
— Tu sais que j'ai raison. Que dirait ton père s'il apprenait tes éternelles incartades ?
— Il m'enverrait lui-même en cellule pour refroidir mes ardeurs, répondit Marcos avec légèreté.
Don Esteban sourit à la remarque.
— Tout de même… Tu aurais pu t'amouracher d'une jeune espagnole, cela aurait été plus simple… Mais là… Une française… Et qui plus est la fille d'un général !
— Mais ce n'est pas n'importe qui je te prie… La belle Laetitia a tout pour plaire.
— Tu devrais revenir sur terre, Marcos, elle va t'attirer des ennuis.
— Voyons, Diego, tu exagères toujours.
Je soupirai de dépit, ne parvenant pas à faire entendre raison à mon ami.
— Allons, ne fais pas cette tête… Crois-tu être assez en forme pour le tournoi de demain ?
— Ne t'en fais pas pour ça, Marcos. Je vais le remporter haut la main comme les précédents, affirmai-je sûr de moi.
…
Je soupirai longuement avant de s'approcher d'une petite vasque au-dessus de laquelle se trouvait un miroir et observai mon reflet.
— Eh bien, si mon père me voyait il me dirait que je fais très négligé. Ne restons pas dans ces vêtements… Lors de ma dernière étape cela a failli m'attirer quelques problèmes supplémentaires, me dis-je en me remémorant mon arrêt à Lérida.
Lérida, pensa Toledano en silence, serait-ce…
Des soldats m'avaient pris à parti, voulant tester mon apprentissage à l'escrime. J'avais poliment refusé de me battre, ce qui avait fort déplu à l'un d'eux. Ce dernier m'avait suivi jusque dans l'auberge et avait cherché à me provoquer. Impassible et ne voulant pas perdre de temps en devant m'expliquer aux autorités compétentes, je ne relevai pas ses affronts successifs. Soudainement, l'homme tomba à terre lourdement. Je restai impassible, sans même daigner tourner ma tête pour voir ce qui était arrivé.
Je devinai le soldat se relever ivre de rage et se tourner vers son agresseur pour lui crier dessus, mais il s'arrêta subitement dans son élan.
— Ca… Ca… Capitán, l'entendis-je balbutier-t-il tandis que j'entrapercevais ses compères se mettre au garde à vous.
— Est-ce une façon de saluer son supérieur ? demanda l'officier durement, du moins présumai-je que c'était un officier.
Le soldat se mit au garde à vous à son tour.
— Vous me ferez trois jours pour insubordination et sept jours de plus pour être revenu dans la taverne ! Je vous avais interdit d'y remettre les pieds ! Maintenant sortez d'ici.
Le soldat obéit et fut vite suivi par ses amis.
— Gracias, lui dis-je sans me retourner.
— Je ne vois pas pourquoi, rétorqua le capitán innocemment avant de sortir à son tour.
…
Je souris au souvenir. L'officier était un homme d'honneur. Dommage que je n'ai pu apprendre son nom pour le remercier ultérieurement. Fin prêt et vêtu d'un habit plus ordinaire, je descendis dans la salle commune, prenant simplement mon argent avec moi ainsi que mon arme que je remis à ma ceinture.
— C'était vous ! s'exclama soudain le capitán Toledano.
Diego le regarda aussi interloqué que sa femme, son père et don Esteban.
— Á Lérida, affirma le capitaine voyant que Diego ne le suivait pas.
— Oh, réalisa-t-il. Je vous aurais remercié depuis bien longtemps si j'avais pu apprendre votre nom.
— La barbe ne vous sied pas, ricana Toledano.
— Vous étiez à Lérida ? questionna Don Alejandro.
— Si. J'avais remarqué, malgré sa misérable apparence que le jeune homme prenait soin de son arme. Le soldat n'aurait eu aucune chance face à lui, commença-t-il à expliquer.
J'étais assis dans un coin de l'auberge avec deux de mes amis, des officiers aux aussi. Un jeune homme nous tournait le dos.
— Ce jeune homme serait un couard que cela ne m'étonnerai pas, dit le premier de mes amis.
— Sans doute ne veut-il pas mouiller son uniforme, s'amusa le second.
— L'avez-vous correctement observé ? questionnai-je les intriguant. Ils firent alors plus attention à lui.
— Qu'a-t-il donc ?
— Ses bottes sont crottées, son uniforme est froissé et tâché de boue… Cependant le pommeau et le fourreau de son arme sont reluisants. Sûr, il n'a pas du prendre soin de lui depuis plusieurs jours, mais un bon militaire ne se soucie pas de son apparence quand il part en guerre. Le plus important pour lui est son arme et celle-ci doit être accessible quelque soit le temps. Si vous n'entretenez pas votre épée, celle-ci risque de se gripper et vous ne pourrez plus la sortir du fourreau facilement. C'est la première chose que l'on apprend à l'école militaire.
— Alors pourquoi ne répond-t-il pas aux affronts ?
— Le combat est inutile, il le sait. Cela ne ferait qu'envenimer la situation actuelle… Il est sage. Ce doit être un adversaire intéressant… Bien, mes amis je vous laisse.
— Tu repars déjà, Arturo ?
— Si. Je suis demandé à Madrid, à la cour royale, dis-je en mettant mon chapeau.
Je saluai mes amis et me dirigeai vers la sortie. Lorsque j'arrivai aux côtés du soldat, je le bousculai involontairement.
—Je suis désolé de vous interrompre, Capitán, mais Cresencia est là pour nous dire que nous pouvons passer à table. Je continuerai mon histoire lorsque nous serons installés, souligna Diego.
Chacun se leva et ils allèrent s'installer dans la sala. Là, Diego reprit le fil de son histoire
La salle était toujours aussi comble mais plus bruyante qu'à mon arrivée. Le seul qui me remarqua descendre fut l'aubergiste qui m'invita à le suivre à une petite table au coin de la cheminée.
— Gracias, dis-je en prenant place.
— Que puis-je vous servir ?
— Une simple soupe sera suffisante pour l'instant, affirma-t-il.
— Vous ne voulez rien de plus nourrissant ?
— Pas pour le moment, gracias.
— Bien, dit l'aubergiste avant de repartir vers la cuisine.
J'observai la clientèle. Il s'agissait pour la plupart de personnes bien plus âgées que moi. Certains discutaient autour d'un verre, d'autres jouaient aux cartes. L'aubergiste revint et posa un pichet de vin et un gobelet sur la table.
— Je suis navré, mais je ne bois pas.
— Oh…
— Ne vous méprenez pas, je veux simplement garder les idées claires pendant mon périple.
L'aubergiste sourit au commentaire, et me dit que je lui rappelai son fils.
— Que puis-je vous offrir en ce cas ?
— Un simple pichet d'eau… Néanmoins, si je puis emporter une bouteille, je la partagerai avec mes amis à mon retour.
— Bien sur, affirma l'aubergiste en laissant toutefois le pichet sur la table ainsi que le gobelet.
Puis une servante vint m'apporter la soupe ainsi qu'un gros morceau de pain.
— Gracias, Señora.
…
Après avoir pris un bon complément à la soupe, je retournai dans ma chambre et m'allongeai sur le lit où je finis par m'endormir. La nuit fut plus calme que celle de la veille. Il faut dire que cette fois j'avais pris les devants en barricadant la porte afin que nul cambrioleur ne vienne troubler mon repos.
Le lendemain matin, après avoir avalé un copieux petit déjeuner, j'allai aux écuries et m'approchai de ma monture.
— Ma belle Huracán, tu as fait ta part de chemin. Je vais faire parvenir un message à Bernardo afin qu'il vienne te chercher si je ne reviens pas d'ici un petit mois. Il n'est pas bien loquace, mais c'est un ami loyal. Tu auras le temps de te reposer avant qu'il n'arrive… Surtout, laisse-le te monter pour qu'il puisse te ramener chez toi, dis-je en la caressant et me remémorant ma première rencontre avec elle.
— Huracán… C'était vous qui l'aviez ! Constancia m'avait fait part de sa disparition. Je pensais que Marcos était parti avec elle, s'exclama Don Esteban.
Diego sourit.
— Marcos n'avait pas résisté à l'envie de me la présenter, dit-il avant d'enchaîner.
— C'est une belle jument que tu as là, Marcos, dis-je en découvrant l'animal de couleur noire.
— Mon père me l'a offerte à mon entrée à l'université, expliqua Marcos avec fierté.
— Comment s'appelle-t-elle ?
— Elle s'appelle Huracán, intervint Constancia radieuse.
— Buenos días, Señorita, saluai-je en lui faisant un baisemain.
— Buenos días.
—Huracán ? Elle ne semble pas si méchante pourtant !
— Père nous a raconté que son ancien propriétaire n'arrivait pas à l'approcher. Il a eu du mal à trouver un nouvel acquéreur, expliqua Constancia.
Je me rapprochai alors de l'animal.
— Faites attention à vous, Don Diego. Elle est vraiment sauvage. À ce jour même Marcos a du mal à… Constancia s'arrêta net alors qu'elle me vit monter la jument sans selle et sans difficulté.
— Tu as un don avec les chevaux, Diego. Il faudra que tu me donnes ton truc, dit Marcos avec envie.
Huracán se dressa sur ses pattes arrière et hennit tandis que je me maintint à son encolure sous le regard inquiet de mes amis. Fin cavalier, je me penchai de nouveau vers l'oreille de l'équidé et lui murmurai des mots rassurants. La jument se calma et j' en descendis aussitôt avant de la flatter avec délicatesse. Huracán me donna un léger coup de museau pour me repousser vers mes amis qui me regardaient avec étonnement.
— Marcos était très fier du cadeau que vous lui aviez fait, fit observer Diego avant de continuer.
J'observai ensuite la selle… Elle était vieille, en piteuse état et n'avait pas d'attraits particuliers, néanmoins je la pris sur l'épaule avant de retourner à l'auberge où je réglai mon dû. Puis je demandai s'il était possible de faire partir un messager pour Madrid. L'aubergiste me regarda bizarrement et me conseilla de me rapprocher de la communauté ecclésiastique. Je le remerciai et ressortis de l'auberge… Je traversai la place et me dirigeai vers l'église que je ne pouvais pas manquer. Parvenu à son côté, j'observai la bâtisse.
— C'est du bel ouvrage, dis-je en m'adressant au Père qui en sortait.
— Oui. Notre église Nuestra señora de los Ángeles fait la fierté de notre ville, sourit l'ecclésiastique.
— Nuestra señora de los Ángeles ? répétai-je en souriant.
— Si… Vous n'êtes pas d'ici, mon fils.
— En effet, je ne suis que de passage… L'aubergiste m'a laissé entendre qu'il était peut-être possible que vous fassiez parvenir un messager à Madrid.
— À Madrid ? répéta le moine avec surprise.
— Oui. J'admets que ma demande est osée, Padre, mais il y va de la vie d'un ami.
— Notre messager doit partir demain. Avez-vous le temps de m'expliquer un peu plus la situation.
— Si, c'est bien la moindre des choses, dis-je.
— Venez à l'intérieur, nous serons plus au chaud pour en discuter.
…
Bien après.
— Vous courez au devant du danger
— J'en suis conscient, Padre.
— Je ferai parvenir votre message à votre ami resté à Madrid, soyez en assuré. Mais permettez-moi d'en faire de même avec des responsables militaires.
— Je vous remercie de votre intérêt, mais je voudrais éviter que cette affaire ne prenne trop d'ampleur. Laissez-moi régler cette histoire discrètement. Si vraiment vous ne recevez pas de mes nouvelles d'ici deux semaines…
— J'enverrai un message à votre université.
Je souris, l'ecclésiastique me rappelait Padre Felipe.
— Votre message est-il prêt ? demanda ensuite le padre.
— Si, le voici, dis-je en sortant le message scellé d'une des poches de mon manteau.
Puis j'enfilai ce dernier et remerciai encore le père. Avant de sortir de l'église, je m'arrêtai près d'une urne de quête et y glissai cinq pièces d'or.
J'allai ensuite à l'écurie et parlai brièvement au palefrenier qui promit de prendre soin d'Huracán et de la selle… D'autant plus lorsque je lui glissai trois pièces.
Le regard déterminé, je pris ensuite la route vers la frontière. Devant l'auberge, le tavernier me regarda partir à pieds malgré le vent qui soufflait.
— Le pauvre bougre, il va au devant de la mort avec ce froid, dit-il avec compassion.
— Dieu l'accompagne dans son périple, ajouta le padre en se signant.
Ils ne savaient pas que le vent m'avait porté leurs mots.
Nda: J'ai modifié le point de vue de l'histoire en utilisant la première personne du singulier.
Un grand merci à ma beta.
