Chapitre 3 : La roue de la fortune
J'arrivai en France tranquillement. Lors de mon passage au poste frontière celui-ci était désert. Une chance ! Et quelques heures plus tard j'arrivai dans un village. Au bruit et à l'enseigne, je localisai le maréchal-ferrant.
— Bonjour, Monsieur, dis-je en tentant de cacher mon accent espagnol.
— Bonjour jeune homme, rétorqua l'artisan sans relever la tête et continuant son ouvrage de ferrage.
— Pourriez-vous m'indiquer où je puis acheter un cheval. J'ai un long déplacement qui m'attend…
L'homme s'arrêta dans son travail et levant la tête, m'observa, j'étais vêtu de noir de pied en cape.
— Vous ne trouverez pas de vendeur de chevaux par ici, jeune homme. Par contre un attelage doit partir demain pour Perpignan, si cela vous intéresse. Mais si vous êtes pressé, sachez qu'ici on n'aime pas les étrangers et encore moins les espagnols, argua le maréchal-ferrant en me jetant un regard noir.
— Je ne voulais pas vous déranger, veuillez m'excuser, dis-je en cachant mon agacement avant de faire demi-tour.
Je continuai alors ma route et traversai le village complètement tandis que la neige recommençait à tomber.
C'est bien ma veine, songeai-je.
Au loin, je remarquai un autre village grâce au clocher qui se détachait nettement.
Je devrais pouvoir trouver asile là-bas, faute de cheval.
Je hâtai le pas après avoir tenté de trouver où était le soleil. Vu la clarté malgré les nuages, il devait être encore assez tôt ; néanmoins, je ne ralentis pas mon allure. Un sentiment de malaise m'avait assailli.
Lorsque j'entendis des hurlements proches et lointains, je compris.
— Des loups, il ne manquait plus que cela, maugréai-je.
…
Et le village demeurait dans le lointain.
…
Aux aguets, j'entendis nettement l'approche de la meute. D'abord aux cris, puis aux crissements de leurs pattes dans la neige et surtout à leurs halètements. Leurs grognements. Je ne m'étais pas mis à courir, je savais que c'était inutile et encore plus dangereux. Je serrai mon emprise sur le bâton de pèlerin que m'avait offert le moine à Llivia, me focalisant davantage sur les bruits environnants.
La meute ressentait mon calme et attendait un moment de relâchement de ma part, une erreur d'inattention de l'humain.
Un des loups, plus nerveux et moins patient, m'attaqua. Je le repoussai d'un coup de bâton.
Comme si une brèche avait été ouverte, d'autres loups imitèrent leur congénère mais furent repoussés de la même manière. Soudain trois loups se jetèrent sur moi en même temps. Je n'en aperçus qu'un que je repoussai vivement tandis que les deux autres agrippaient son manteau. L'un au niveau de mon bras gauche, l'autre à ma jambe droite.
Déséquilibré, je tombai en arrière et me démenai pour me libérer de l'étreinte des animaux. Il y eut un bruit de ferraille à ma gauche tandis que je roulais sur le côté droit. Paniqué, le loup qui me maintenait le bras me relâcha et prit la fuite. Libre, je pus porter un coup de bâton à l'animal qui s'acharnait sur le bas de mon manteau.
Après un autre pleur de l'animal je me relevai tandis qu'un loup noir au regard perçant se jetai sur moi.
— Il suffit ! criai-je en frappant plus brutalement.
Le loup alla heurter un tronc d'arbre et tomba au sol en créant la panique de la meute qui prit alors la fuite.
J'haletai, le combat avait été rude. J'avais eu de la chance d'échapper aux griffures et morsures des animaux grâce à la bonne qualité et l'épaisseur de mon manteau. Certes ce dernier portait désormais les traces de l'attaque, mais j'étais sauf.
Le loup contre l'arbre gémit, attirant mon attention. Je regardai autour de moi, hésitant. Je soupirai tandis que l'animal pleurait de nouveau et je décidai de m'en approcher.
— Je suis désolé, amigo. Permets-moi de voir si je t'ai beaucoup abîmé… Toutefois, attention, je ne te laisserai pas me mordre, dis-je en me penchant vers l'animal qui grogna faiblement.
Je l'inspectai avec délicatesse, recherchant une quelconque blessure apparente. L'animal ne se laissait pas faire et tentait d'échapper à mes mains. Finalement, il arrêta de se débattre en ressentant la chaleur que je dégageai.
— C'est bien, amigo. Tu as compris que je ne te voulais pas de mal, affirmai-je d'une voix calme et posée.
Je le fis pleurer lorsque j'effleurai sa patte arrière gauche. La neige s'était arrêtée de tomber. Je regardai alentour et remarquai une charrette arrêtée non loin.
— Bien, tu survivras. Tu as une patte soit cassée, soit foulée. Cela va sans doute t'embêter quelques jours. Maintenant, file l'ami. Je sais que tu peux le faire… Un dernier conseil… N'approche plus les humains, expliquai-je en le redressant.
Le loup hésita puis fit un premier pas en boitant et s'arrêta. Il se tourna vers moi et émit un hurlement de remerciement avant de partir vers la forêt comme sa patte le lui permettait. Je souris en le regardant partir et me remis en route à mon tour.
— Lobo ? Vous croyez que c'était un signe, mon chéri ?
— Non. Ce lobo-là n'a pas cherché à m'éliminer par la suite. J'ai croisé sa route plus tard. Je sais que c'était lui grâce à son regard, je reviendrai là-dessus plus tard, sourit Diego.
À peine fis-je quelques pas que je fus hélé par le conducteur de la charrette qui n'était autre qu'un ecclésiastique.
— Est-ce que tout va bien, mon fils ? demanda le moine.
— Oui, affirmai-je en arrivant à ses côtés.
— Où allez-vous ainsi ?
— Je dois me rendre à Perpignan.
— À pieds ? Vous risquez de croiser d'autres loups sur votre route. Montez, je vous conduis à Mont-Louis. Je connais là-bas une personne qui pourra vous fournir une monture.
— Gracias, Padre, dis-je, réalisant mon erreur devant le sourire du moine.
— Je vous en prie, mon fils. Cependant, faites attention lorsque vous parlez… Les espagnols ne sont pas les bienvenus dans la région.
— C'est ce que le maréchal-ferrant m'a laissé entendre dans le dernier village que j'ai traversé, affirmai-je en montant à côté de lui.
— Vous êtes blessé ? s'exclama-t-il en remarquant un peu de sang sur ma main gauche.
Je regardai ma main, intrigué.
— Oh ! Je ne pense pas que cela soit très grave, dis-je calmement.
Je ne ressentais aucune douleur et pourtant mon vêtement était légèrement entaillé à proximité de mon poignet… Bien trop bas par rapport à la morsure du loup. Le moine remit sa charrette en route tandis que je retroussai ma manche à la recherche d'une blessure quelconque. Je remarquai une très légère entaille que le moine aperçut lui aussi.
— Les loups ne vous ont pas raté.
— Ce ne sont pas les loups, mon père… C'est, je pense, un piège à loupen se refermant, expliquai-je en me remémorant le bruit de ferraille.
— Vous avez eu de la chance de ne pas être pris au piège. Dans tous les cas, nous ferons une halte à l'Ermitage Notre-Dame afin que je puisse vous soigner. Nous n'en sommes plus très loin.
Le trajet fut effectivement rapide et je pus observer l'ermitage devenir de plus en plus grand à mesure que nous approchions.
— Quel âge a l'ouvrage ? demandai-je
— Il a grandi au fil des années, répondit le moine.
Je contemplai la grande église bâtie sur le penchant du vallon. Sa partie est, plus haute que le restant du bâtiment, attira mon attention. À côté de l'église se trouvait un vaste bâtiment. La construction était de style baroque. Le toit était recouvert d'une épaisse couche de neige qui rendait la bâtisse encore plus éclatante qu'elle ne l'était normalement.
Une fois dans la cour intérieure, je pus observer la présence de nombreuses arcades. Des moines marchaient en procession vers l'église, des gens vaquaient à l'ouvrage, une petite forge avait été improvisée près d'une partie du bâtiment qui servait d'écurie.
— C'est un grand lieu de passage pour les pèlerins et les voyageurs, mon fils, expliqua le moine devant mon regard. Je dois récupérer une petite cargaison avant de joindre Mont-Louis.
— Je puis vous aider si vous le souhaitez.
— Ce sera avec plaisir, mais tout d'abord allons nous occuper de votre bras.
…
Bien après, la charrette repartit avec quelques caisses et tonneaux supplémentaires. La coupure était vraiment superficielle et ne nécessitait pas de points de sutures. Quand le moine l'avait soigné, cela ne saignait déjà plus.
Lorsque nous arrivâmes à proximité de Mont-Louis, je pus constater que la voie d'accès était encaissée et empêchait toute attaque surprise extérieure. La ville était fortifiée, les larges remparts imposaient la prudence et le respect. Les passages étaient surveillés et toutes les charrettes étaient inspectées. Le port d'arme était toléré, mais les duels interdits.
Je demeurai silencieux et laissai Père François prendre en charge le contrôle des gardes. Une fois les formalités remplies, la charrette put entrer dans la cité en traversant un tunnel aussi long que la largeur des remparts et franchissant un total de cinq portes.
— C'est une fortification impressionnante, fis-je remarquer en sifflant d'admiration ce qui fit sourire mon compagnon.
À l'intérieur, le père François se dirigea vers la ville basse. À proximité des remparts se tenait une petite bâtisse bien à l'écart des autres bâtiments et de la foule. La devanture témoignait d'un passé tumultueux. Une petite cour était délimitée par un petit muret enseveli sous la neige.
— Attendez-moi ici jeune homme, ordonna le moine en descendant de la charrette avant de se diriger vers la bâtisse.
Une fois devant la porte il tira une petite chaînette qui fit tinter une clochette. Quelques instants après, la porte s'ouvrit sur un homme fortement bâti et pourvu d'une barbe qui en aurait fait pâlir d'envie Barbe Noire.
— Père François ! s'exclama-t-il avant de lui serrer la main vigoureusement.
Á mon grand étonnement, le moine n'en sembla pas plus affecté.
— Entrez donc, enchaîna l'homme.
Se tournant vers moi, Père François dit alors :
— Un jeune pèlerin m'accompagne. Il a besoin d'un gîte pour la nuit et…
— N'en dites pas plus, mon ami, l'interrompit-il. Il est le bienvenu céans… Je suppose que ce jeune homme est un frontalier, murmura-t-il ensuite pas si faiblement.
— En effet, sourit Père François avant de retourner à la charrette accompagné par le propriétaire des lieux.
— Jeune homme, Père François m'a expliqué que vous recherchiez un gîte pour la nuit. Sachez que vous êtes le bienvenu chez moi.
— Je vous remercie de votre hospitalité, dis-je en serrant la main tendue de l'homme.
L'échange fut si vigoureux que je frottai discrètement ma main juste après.
Après de brèves présentations, j'aidai Père François, et Alphonse, de son ancien prénom Alfonso, à décharger le contenu de la charrette.
Alfonso était de loin bien plus âgé que moi. Sa grande corpulence et son air bourru inspirait crainte à quiconque ne le connaissait pas. Mais sous cette carapace d'ours pyrénéen se cachait un homme au grand cœur qui avait lutté pour gagner le respect des habitants de la cité et s'intégrer à la communauté.
Durant le dîner, Alfonso me conseilla d'adopter une identité à consonance plus française afin d'éviter les ennuis durant mon périple. Bien que réticent, je considérai son conseil.
Au petit matin, et après un nouveau copieux petit déjeuner, Alfonso me proposa un jeune étalon répondant au nom de Jéricho. Et sitôt que j'avais voulu lui offrir un peu d'argent pour le dédommager, sitôt je sus que j'avais fait une erreur… Je rangeai rapidement mon argent et m'excusai de ma maladresse. L'homme se mit à rire devant ma mine déconfite et me donna une tape dans le dos si fortement qu'il me fit chuter dans la neige, tête la première.
— Désolé, dit-il en se penchant pour m'aider à se relever.
Aussitôt que j'attrapai sa main tendue, aussitôt Alfonso se retrouva à son tour dans la neige sans rien avoir compris sous le regard amusé du Père François. Ce fut à mon tour de rire de la situation. Le calme revenu, je remerciai de nouveau mon hôte et j'accompagnai l'ecclésiastique jusqu'à la sortie de la cité.
Une fois plus éloigné des gardes et à la croisée des chemins, le père François me demanda si j'avais songé au conseil de notre hôte.
— J'ai une vague idée pour le nom de famille, je réfléchis toujours pour un nouveau prénom.
— Pourrais-je connaître votre pseudonyme ?
— Monsieur Goupil.
— Monsieur Goupil ?
— Oui.
— J'espère que vous serez aussi rusé que Renart et moins cruel qu'il ne l'est.
— N'ayez crainte, je n'ai de Renart que sa ruse et son agilité à sortir de situations délicates. Merci pour tout, mon Père, que Dieu vous accompagne.
— Que Dieu vous garde, mon fils, reprit Père François.
Je sentis le regard du moine sur moi tandis que je lançais mon cheval au galop. Il ne connaissait pas le but de ma quête, mais comme tout autre moine il demanda probablement que Dieu me donne sa grâce et m'accompagne durant mon périple, avant de signer et de partir de son côté.
Le temps était au beau fixe, une légère brise soufflait. Jéricho était impétueux et la neige ne semblait pas gêner sa folle allure. La grande route était dégagée. Aux dires d'Alphonse, Perpignan n'était qu'à vingt-deux lieues de Mont-Louis, mais il était préférable de reposer Jéricho à mi-chemin. Il me déconseilla néanmoins de m'arrêter à Villefranche et à Prades. Les deux cités étaient étroitement surveillées, notamment Villefranche qui avait été fortifié par Vauban, comme la citée de Mont-Louis.
J'étais parti vers le sud pour rejoindre la grande route qui longeait une partie du Mont Canigou. La route devint encaissée, propice aux guets-apens, aux attaques de bandits de grands-chemins… Mais en cette saison, personne n'osait rester au dehors. Je traversai plusieurs villages, ralentissant Jéricho pour ne pas le fatiguer plus qu'il n'en fallait.
Quelques heures après mon départ, je remarquai des remparts au loin. Sur les hauteurs de la cité, j'aperçus une forteresse.
