Chapitre 4 : Une rencontre très surprenante

« Je dois être non loin de Villefranche, » songeai-je.

Cependant que je me rapprochais, je notai que la route traversait la cité. Il n'y avait pas de détour possible. Je fis ralentir Jéricho jusqu'à ce qu'il soit au pas. Observant les remparts, je constatai la présence de soldats à travers les meurtrières. Confiant, je pénétrai dans l'enceinte de la cité, franchissant un petit pont puis une lourde porte de bois.

Contrairement aux autres villages traversés, l'agitation régnait dans les ruelles enneigées. Sitôt entré, je remarquai sur ma gauche de curieuses créations. Pas plus haut que des jeunes enfants, la neige avait été entassée de curieuse façon. Il y avait trois boules les unes sur les autres. Celle de base était la plus grosse. Sur la plus haute, un visage était représenté. En guise de nez, une carotte ; les yeux, deux simples boutons larges et noir. Une bouche était dessinée par de bien plus petit boutons. Un haut de forme avait été placé sur la sculpture centrale, plus grand que les autres. Des brindilles leurs servaient de bras et ces bonhommes de neige étaient habillés d'une simple écharpe.

Des enfants en jaillirent brusquement et me jetèrent des boules de neiges, criant avec amusement. Jéricho se dressa et hennit de surprise.

Holà, tout doux, tout doux, dis-je en tentant de le calmer et me cramponnant fermement alors que les enfants continuaient leur assaut.

Je parvins à apaiser ma monture et continuai mon chemin en dépit du déluge de boules de neige. Soudain, une l'une d'entre elles me frappa à la tête avec tant de force que je tombai, désarçonné.

Ce n'était pas que de la neige, songeai-je en me relevant et portant la main à son front douloureux tandis que Jéricho s'arrêtait à mes côtés.

Un des enfants se rapprocha, mal à l'aise.

Veuillez m'excuser, Monsieur, je ne voulais pas vous faire de mal, dit-il penaud.

Ce n'est rien, petit… Mais la prochaine fois, n'envoie pas de boule de neige contenant un caillou. Cela aurait touché l'un de tes camarades, tu aurais pu lui faire plus de mal, dis-je en lâchant mon front.

L'enfant eut un mouvement de recul en découvrant le visage de l'étranger.

Vous saignez ! Suivez-moi, s'exclama-t-il en m'empoignant de sa main gauche.

Doucement, fis-je sans bouger mais surpris de sa réaction.

Monsieur, vous ne pouvez pas rester ainsi, vous allez effrayer les autres.

Les autres ?

Oui. Sébastien, Pierre, Paul, Jean, Jacques et Philippe. Ils n'aiment pas la vue du sang.

Pour un enfant tu n'en sembles pas affecté, affirmai-je en attrapant les rênes de Jéricho avant de la suivre.

Mon père est le médecin du village. Depuis la mort de ma mère, c'est moi qui l'assiste la plupart du temps.

Oh… Je suis désolé de l'apprendre.

Ne le soyez pas. C'était il y a six ans.

Diego fronça les sourcils intrigué par le comportement de l'enfant qui souriait malgré tout.

Comment vous appelez-vous, Monsieur ?

Je m'appelle Monsieur Goupil, Jacques Goupil. Et toi, comment t'appelles-tu ?

Jeanne, dit-elle tandis qu'ils s'arrêtaient devant une maison juste à côté de l'église.


— Tu ne reconnais plus une petite fille lorsque tu en vois une, plaisanta Alejandro.

— Elle avait les cheveux courts et portait des vêtements de garçons, se défendit Diego créant rire autour de lui, puis il continua son récit.


Vous pouvez faire mettre votre compagnon dans la cour arrière. Ce sera plus facile si vous me suivez. Par ici, Monsieur, dit-elle ôtant la main de la porte.

Je la suivis de nouveau, souriant devant sa vivacité. La petite Jeanne me rappelait une amie que je n'avais pas vue depuis au moins six ans.


— Serait-ce moi ? interrogea Salena.

— Tout à fait, sourit Diego.


À propos, ton père ne t'a pas dit qu'il n'était pas prudent de parler avec des étrangers.

Oh si, Monsieur Goupil, mais vous n'êtes pas un étranger, dit-elle toujours avec ce même sourire radieux en ouvrant le portail de la cour arrière. Faites attention à votre tête et à celle de votre cheval. L'arche est basse de ce côté.

Je la regardai avec perplexité et observai l'arche faite de pierres.

Qu'est ce que vous faites ? Venez ! dit-elle avec enthousiasme.

Je me demandais si elle ne me prenait pas pour quelqu'un d'autre.

Je regardai autour de moi et avançai finalement dans la cour en suivant les conseils de Jeanne. Le comportement de la petite m'intriguait toujours. Bien que j'aurais voulu continuer ma route, je savais aussi que Jéricho devait se reposer.

« Bon, profitons de cet arrêt » songeai-je en attachant solidement mon cheval à un arbre près du porche arrière.

Une fois à l'intérieur, Jeanne me fit signe de rester là où je me trouvais et de rester silencieux. Puis elle sortit de la pièce en riant. Je profitai de son absence pour porter de nouveau ma main à mon front douloureux. La petite ne m'avait pas loupé. Observant la pièce, je notai diverses étagères. Des saucissons pendaient à la fenêtre. Un feu était allumé et chauffait le contenu d'une marmite. Au centre de la pièce se trouvait une table en bois massif sans autres ornements qu'une coupelle de fruits ébréchée par le temps ; autour de celle-ci étaient placés quatre tabourets faits dans le même bois. Je me rapprochai de la cheminée pour me réchauffer.

Soudain, il y eut un « quoi ? » d'étonnement si intense que je sursautai.

Alors que mon cœur se mit à battre vivement, je portai la main à mon arme, prêt à défendre chèrement ma vie. Des bruits de courses se firent entendre dans la maison. Des pas lourds.

Où est-il ? fit soudain une voix si grave que je reculai bien malgré moi et en sortit mon épée.

Papa, doucement, tu vas l'effrayer, me parvint la douce voix de la petite Jeanne.

La porte de la cuisine s'ouvrit brusquement sur un homme de forte carrure, les cheveuxgrisonnant en bataille, vêtu noblement et ne portant point d'arme. J'en rangeai aussitôt la mienne avec confusion.

C'est lui… C'est bien lui, murmura l'homme en me découvrant. Alexandre, mon ami, les années t'ont épargné, s'exclama l'homme en m'étreignant vigoureusement.

Je crains que vous ne fassiez erreur, Monsieur. Je ne m'appelle pas Alexandre.

Voyons, vieux renard, c'est moi. Joseph… Tu ne te souviens vraiment pas ?

— As-tu dis Joseph ? intervint Alejandro un peu perturbé.

— Oui. Le connaîtriez-vous ?

— C'est possible, continue je te prie.

— Très bien.

Père… Si c'est bien là votre ami alors ne devrait-il pas être aussi âgé que vous ? intervint Jeanne ingénue.

« Elle n'a pas tort » pensai-je.

En effet, réalisa Joseph. Mais si vous n'êtes pas Alexandre, c'est fou ce que vous lui ressemblez. Vous pourriez être son fils.

Cet homme, Alexandre, pourriez-vous m'en dire plus à son sujet, si ce n'est pas indiscret ? tentai-je.

Pourquoi diable Jeanne vous a-t-elle fait entrer ? interrogea Joseph ne voulant pas me répondre.

Oh… Sans doute du fait qu'elle m'ait… blessé avec une boule de neige qui contenait un caillou, expliquai-je calmement.

L'homme m'observa attentivement et remarqua finalement ma blessure.

Asseyez-vous, je vais chercher mes affaires.

Monsieur Goupil ? interrogea Jeanne.

Qu'y a-t-il ?

Comment s'appelle votre père, sans indiscrétion ? demanda-t-elle une fois que le sien fut sorti de la pièce.

Mon père ? Il s'appelle… Alejandro, répondis-je en un murmure et souriant à la petite.

Jeanne pencha la tête sur le côté, pensive.

Alejandro ? Ça ressemble à Alexandre… Vous êtes un frontalier ? questionna-t-elle ensuite à mi-voix et regardant vers la porte de crainte d'être surprise par son père.

Si l'on veut. Je suis étudiant et je viens d'Amérique.

Oh ! Vous venez de loin, dit l'enfant avec étonnement.

Oui… Je suis ici pour approfondir mes connaissances des diverses cultures et traditions que m'ont transmises mes aïeux… Pourrais-tu m'en dire plus sur l'ami de ton père ? essayai-je.

Je… Cet homme aurait sauvé la vie de mes parents bien avant ma naissance. Père n'a de cesse de me raconter cette histoire. C'était pourtant un ennemi de la France, mais pour lui, une vie est une vie et les différences d'opinions ne doivent pas rentrer en compte selon les circonstances.

Quand est-ce arrivé ? demanda Diego.

D'après mon père, c'était il y a quarante ans.


— Quarante ans dis-tu ? demanda Alejandro.

— Oui. Vous étiez alors étudiant, n'est-ce pas ?

— En effet, mais je ne peux confirmer le connaître.


Jeanne, tu ne devrais pas parler de ceci, fit Joseph sévèrement.

Ne lui en veuillez pas, Monsieur, c'est de ma faute, dis-je en me levant pour mieux m'incliner.

Je le vis sourire brièvement.

— … Vous avez les mêmes manières que lui. Rasseyez-vous, dit-il en posant ses affaires sur la table.

Le médecin commença alors à s'occuper de ma blessure en silence. Et finalement, il me parla d'Alexandre. Je ne me rappelle pas de tout, mais cet homme aurait aidé Joseph et sa future femme à retourner sains et saufs en France.


— Ce n'est pas possible ! Alors ce coquin est toujours vivant, quelle surprise !

— Donc vous le connaissez ? demanda Salena.

— Diable oui ! Joseph était aussi têtu que moi. Il y avait des tensions à la frontière et lui, ainsi que sa future femme, étaient retenus prisonniers par des bandits de grand chemins, comme d'autres espagnols et français. Je patrouillais avec le sergent… Je ne me rappelle pas de son nom. Quoiqu'il en soit, nous avons libéré les otages et laissé les français retourner chez eux pour montrer notre bonté en dépit des tensions. L'amie de Joseph était affaiblie. Elle avait des problèmes de santé causés par le mauvais traitement qu'elle avait reçu. Le sergent ne voulait pas les escorter en France. Cela aurait été perçu comme de la trahison. J'en ai décidé autrement en pensant à ma douce Isabella. J'ai profité de la nuit pour partir avec eux. Je me moquais bien d'être jeté en prison à mon retour. Leurs vies étaient plus importantes. Ce fut une sacrée expédition, expliqua Alejandro en souriant.

— Je lui ai demandé s'il se rappelait de votre nom de famille, mais non, expliqua Diego


Connaissez-vous son nom de famille ? questionnai-je à la fin du récit.

Hélas non, soupira Joseph. Mais au moment de partir, il m'a avoué qu'il était d'origine espagnol et qu'Alexandre était l'équivalent français de son prénom.

Je levai les sourcils tandis que le médecin observait ma réaction.

Vous êtes son fils, j'en mettrai ma main à couper.

Il ne sera pas nécessaire de vous mutiler de la sorte, dis-je avec un grand sérieux. Mon père…hésitai-je. Mon père se prénomme Alejandro.

Alejandro, répéta le médecin, que devient-il ?

Il a succédé à mon grand-père et s'occupe d'un ranch… en Amérique.

Sur le nouveau monde ? fit Joseph avec étonnement.

Il fut jadis appelé ainsi.

Et vous venez de là-bas ?

Comme je l'expliquais à votre fille, je suis ici pour étudier les différentes cultures de mes aïeux, dis-je.

Êtes-vous aussi bon escrimeur que votre père ? demanda Joseph le regard pétillant.

Hélas non, répondis-je ne voulant pas d'ennuis. Je sais me défendre et c'est bien suffisant, rajoutai-je avec ironie.

Une chose est certaine, votre accent est moins prononcé que celui de votre père, dit le médecin me faisant sourire. Quant à votre tête, il n'a pas été nécessaire de suturer. Cela vous aurait laissé une marque inutilement.

Gra… Merci, Monsieur. À l'avenir je me méfierai davantage des enfants qui font des batailles de boules de neige, dis-je avec humour.

Je suis vraiment désolée, Monsieur Goupil, fit Jeanne mal à l'aise.

Ce n'est rien, jeune fille. Merci encore pour tout, Monsieur. Je dois reprendre ma route maintenant.

Ne voulez-vous point rester pour dîner ?

Je ne voudrais pas abuser de votre hospitalité ni vous attirer des ennuis.

Allons donc ! Quels ennuis pourrait m'apporter un jeune homme comme vous ? Vous êtes le bienvenu en ma maison.

Merci, dis-je en m'inclinant poliment après m'être levé.

Soudain la cloche sonna si bruyamment que tout le village se retrouva dans les ruelles pour voir ce qui était la cause de cette agitation. Nous ne fîmes pas exception.