Chapitre 5 : L'enlèvement de Marcos.
— Que se passe-t-il ? demandai-je à Jeanne. Pourquoi la cloche sonne-t-elle ainsi ?
— Il peut s'agir de plusieurs raisons… Une attaque, l'arrivée imminente d'une personne très importante, un messager attendu, un incendie dans le voisinage… expliqua-t-elle.
La population s'était rassemblée près de la porte d'Espagne ; porte qui se nommait ainsi car elle faisait face à la frontière espagnole, ainsi que me l'expliqua Joseph. Les soldats faisaient murs et se tenaient en rang pour accueillir le nouvel arrivant. Le capitaine, en charge de la sécurité de la cité, arriva rapidement, bousculant les gens autour de lui sans ménagement pour se faire une place vers les soldats. L'homme était imbu de sa personne, arrogant et brute. Ce que je pus constater quand il me bouscula, manquant par la même occasion de faire tomber la petite Jeanne.
— Quel rustre, sifflai-je entre mes dents tandis que je rattrapai la petite in extremis.
Le capitaine s'arrêta, se retourna et observa la foule. M'avait-il entendu le traiter de rustre ? Ne remarquant rien d'étrange, il continua son chemin jusqu'à arriver devant la porte. Il y eut un long moment d'attente puis trois personnes arrivèrent. Deux étaient à cheval et la troisième tenait leurs rênes en ouvrant la marche, à pied.
Un des cavaliers avait un bras en écharpe et la seconde main était attachée à la selle. Malgré sa jeune barbe et visage éprouvé et sali par les intempéries, je le reconnus sans peine et écarquillai les yeux.
— Marcos, laissai-je échapper en un murmure.
Je sentis le regard de Jeanne se poser sur moi avec intérêt tandis que j'observai les deux autres personnes. Le second cavalier avait une forte carrure et semblait souffrant lui aussi. Quant à la personne qui tenait les rênes, elle était frêle et le blason qui ornait ses vêtements me sembla familier. Je l'avais déjà vu auparavant, j'en aurais juré. Lorsque la personne ôta sa coiffe et le vêtement qui couvrait pour partie son visage, mon sang ne fit qu'un tour.
— Laetitia De la Boissière, sifflai-je avec hargne en portant la main à mon arme.
— Doucement, jeune homme, me murmura Joseph alors que la petite Jeanne avait posé ses mains sur la mienne.
Reprenant conscience de mon environnement, je tentai de maîtriser ma colère et retirai ma main.
— Merci, murmurai-je avant de reculer quelque peu et de me cacher dans l'obscurité au moment où la jeune femme regardait la foule comme si elle avait eu la sensation d'être épiée.
Elle échangea quelques mots avec le capitaine qui s'inclina devant elle, signifiant ainsi qu'elle devait avoir un rang plus important. Lorsque les soldats du capitaine commencèrent à molester le prisonnier, je fus de nouveau et fermement retenu par Joseph. Dans le même temps, la jeune femme tira un coup de feu en l'air, apeurant la population, me surprenant et calmant les ardeurs des soldats. La remontrance fut telle que j'en fronçai les sourcils. Qui était-elle réellement ? Que s'était-il passé durant leur voyage ? Un brouhaha se fit entendre. Le capitaine se tourna et le bruit s'arrêta net.
— Aldric, accompagne les soldats et le prisonnier je te prie, dit-elle fermement.
— À vos ordres, Madame.
Laetitia se tourna à son tour, observant la population. Je la vis se raidir un court instant, m'avait-elle vu ? Je bouillonnais intérieurement et j'aurais voulu me jeter sur elle, mais Joseph me retenait.
— Jeune homme, vous êtes aussi impulsif que votre père.
— Lâchez-moi, vociférai-je.
— Ne m'obligez pas à recourir à la violence, fit-il durement.
Fou de colère, je voulus le frapper, mais Joseph me devança et m'assomma. Je sombrai alors dans l'inconscience. Je me souvins alors de la manière que la señora De la Boissière avait choisi pour piéger Marcos.
…
Les ruelles de Madrid étaient sombres lorsque nous sortîmes de la taverne. Nous n'avions pas loin à aller mais un sentiment de malaise s'insinua dans mon esprit. Je me sentais épié.Machinalement, je portai ma main à mon côté pour attraper le pommeau de mon arme… Celle-ci se referma dans le vide. Mon épée était restée dans ma chambre. Maudissant mon infortune, je soutins Marcos qui titubait.
— Eh bien, mon ami, aurais-tu autant bu ? questionnai-je avec humour mais restant sur mes gardes.
— Voyons, Diego, tu sais bien que je n'abuse jamais, dit-il sobrement tout en s'arrêtant net et scrutant l'obscurité de la ruelle devant nous.
— Toi aussi ? interrogeai-je simplement.
— Oui, affirma-t-il.
— Alors, nous ferions mieux de faire le grand tour, conseillai-je.
Marcos hocha la tête et fit demi-tour, m'entraînant à sa suite.
À peine eûmes-nous fait quelques pas qu'un cri brisa le silence. Un appel au secours à ne pas en douter. Nous échangeâmes un regard et nous jetâmes dans le passage obscur. Peu importait le danger ou la prudence si une señoritaou une señora était en détresse. L'appel à l'aide retentit de nouveau, plus fort, plus proche. Nous arrivâmes sur la scène du drame rapidement. Deux hommes de forte carrure étaient en train de malmener une jeune femme. La ruelle dans laquelle ils se trouvaient était faiblement éclairée mais la scène qui se jouait était sans équivoque possible. Sans se poser de questions nous nous jetâmes sur les deux agresseurs. Surpris, ces derniers ne purent riposter et se retrouvèrent vite à terre. Ils décampèrent sans demander leur reste.
Nous les regardâmes filer en reprenant notre souffle.
— Est-ce que tout va bien, Señorita ? m'enquis-je.
— Si, gracias, répondit-elle.
— Laetitia ? s'exclama Marcos en reconnaissant sa voix.
— Marcos ? dit-elle perplexe.
— Si, affirma-t-il en se rapprochant d'elle et prenant ses mains dans les siennes. Que faites-vous ici si tard ? questionna-t-il ensuite tandis que je me figeai.
Ma sensation de malaise était toujours là et plus forte qu'avant.
— Marcos, grondai-je comme un rappel à l'ordre.
Laetitia se tourna vers moi et je ressentis sa déception de ne pas être seule avec lui. Ma présence n'était pas désirée.
— Diego, nous ne pouvons pas la laisser seule ici, soutint Marcos.
Je vis la jeune femme chercher à m'identifier mais l'obscurité ne l'aida pas.D'autant plus que je reculai dans l'ombre pour ne pas lui faciliter la tâche. Il lui fut impossible de voir à quoi je ressemblais, dommage pour elle...
— Ne restons pas là ! m'exclamai-je.
— Si, Diego… DoñaLaetitia, laissez-nous vous escorter chez vous. Les rues ne sont pas sures pour les señoritas, souligna Marcos.
— Gracias, cher Marcos, dit-elle en lui attrapant le bras.
Lorsqu'elle passa devant moi, elle tenta de nouveau de percer mon identité, mais de nouveau je reculai dans l'obscurité. J'étais aux aguets, elle devait le sentir. Nous reprîmes notre chemin, toutefois je demeurai en retrait. Je remarquai que nos pas nous éloignaient de l'université pour mieux se rapprocher de la sortie ouest de la ville.
— Où nous conduisez-vous ? demandai-je abruptement.
Il n'y avait pas d'auberges dans ce secteur, je le savais très bien. Laetitia s'arrêta net.
— Diego ? Qu'est-ce-qui te prend ? questionna Marcos en se tournant vers moi. Il devait sans doute me trouver trop sec dans ma façon de parler à la señorita.
J'entendis vaguement sa remontrance. Mon regard était fixé vers une zone des plus obscure. Marcos se ressaisit. Il savait que je n'aimais pas Laetitia, mais mon comportement montrait qu'il y avait des ennuis en perspective. Il y eut un petit bruit derrière-moi, nous n'étions plus seuls. J'attrapai un morceau de bois posé contre le mur d'une maison et, me retournant, portai un coup à un homme qui arrivait.
Trois autres hommes arrivèrent ensemble et passèrent à l'offensive. Marcos, faisant mur devant Laetitia pour la protéger des attaques, fut traîtreusement assommé par celle-ci. Tandis qu'un des hommes le ramassait comme un vulgaire sac de patates, les deux autres tentèrent de se débarrasser du témoin gênant, en l'occurrence moi. Ils sortirent leurs armes, pensant que leurs lames seraient plus menaçantes. Je me défendis comme un diable. Du coin de l'œil, je remarquai la française monter à cheval et faire signe à l'homme qui portait Marcos de la suivre.
En deux temps trois mouvements, j'assommai l'un des deux agresseurs avec mon bâton. Voyant une opportunité, je ramassai son épée et me débarrassai du morceau de bois. Mon adversaire restant était doué et tenace.
— Jean, débarrasse-toi de lui rapidement et rejoins-nous. Mon père nous attend à Perpignan, ordonna la française.
— Bien, Madame.
Je me sentais désavantagé et cherchai une manière de me sortir de ce mauvais pas. Mon adversaire ne me laissait pas de répit. Soudain je fis en sorte de subir les assauts de mon ennemi et reculai au plus près des remparts de la ville. Avec un peu de chance, un garde nous apercevrait. Toutefois j'admets que je ne faisais pas semblant de subir ses assauts. Mon adversaire était très doué. Le plus dur fut de ne pas être blessé, voire pire. Le français montra des signes de fatigue et, profitant d'une ouverture, je parvins à le toucher.
Comme si la blessure l'avait réveillé, l'homme redoubla l'intensité de ses échanges et me fit reculer davantage hors de la cité. Nous arrivâmes près d'un cours d'eau, plus en vue des gardes des remparts pour autant qu'un d'entre eux fut aux aguets.
— Vous êtes doué, jeune espagnol… Dommage qu'il faille vous éliminer, dit l'homme en piquant vers moi.
Je fis un pas de côté et esquivai l'attaque…
Mais la terre humide glissa sous mes pieds et me déséquilibra. Je tombai en arrière et roulai en bas de la pente pour finir tête la première dans l'eau glacé. Le bruit, amplifié par la proximité d'un pont, allait finir par attirer l'attention de la garde. Avant de sortir de l'eau, je parvins à apercevoir la silhouette de mon adversaire qui m'attendait sur la berge, arme à la main. Je lui saisis les pieds et l'entraînai dans l'eau.
— À la garde ! entendis-je crier un soldat juste avant de disparaître dans l'eau.
Nous sortîmes la tête de l'eau un peu plus loin… Nous nous accrochâmes à la rive pour reprendre notre souffle, luttant pour ne pas être entraînés par le courant devenu plus intense. Plus rapide, Jean me frappa à la tête avec le pommeau de son arme et me repoussa dans l'eau…
Le souvenir de cette scène s'arrêta tandis que je reprenais connaissance. Je portai la main à ma tête lourde et douloureuse dans laquelle les questions se bousculaient.
— Vous voilà de nouveau parmi nous, jeune homme, fit remarquer le père de Jeanne.
—Pourquoi m'avoir assommé ?
— Mais je vous en prie. Ce fut un plaisir que de vous sauver la vie… La fille du général De la Boissière n'en a pas l'air, mais c'est une épéiste émérite. En outre, les soldats de la cité ne vous auraient pas laissé le temps de l'approcher… Si vous m'expliquiez un peu la situation, je pourrais vous aider. Après tout, je reste redevable à votre famille.
Je soupirai longuement et détournai la tête. Je ne voulais pas mêler qui que ce soit à cette histoire, et encore moins un français.
— Je ne vous retiens pas, jeune homme… Mais sachez que l'impulsivité et la colère d'un lion ne mènent à rien. Vous restez néanmoins mon invité pour ce soir. Jeanne prépare le dîner, reposez-vous et restez là, je suis mandé à la garnison.
Je le regardai sortir de la pièce puis refermai les yeux en soupirant de nouveau.
…
