Chapitre 6 : Une nuit épique
Peu avant le dîner, je décidai d'aller visiter un peu la cité, histoire de me changer les idées. Mes pas me conduisirent devant une ravissante auberge à l'opposé de la porte d'Espagne et à proximité d'une seconde sortie.
J'entrai, m'installai dans un coin de la pièce assez sombre et commandai un verre de vin.
Les gens étaient bien peu bavards. J'étais sur le point de partir lorsque je vis Madame De la Boissière entrer, seule. Restant dans l'ombre, je l'observai un moment. Elle s'installa à une table non loin de la mienne, me tournant le dos. Quelques minutes plus tard, son compagnon de route, Aldric, arriva à son tour et s'installa de sorte que je voyais en partie son visage.
— Madame…
— Aldric, nous ne sommes plus en service, le coupa-t-elle.
La distance qui nous séparait me permettait d'écouter leur conversation.
— Laetitia, tu ne devrais pas rester seule.
— Tu sais très bien que je ne risque rien, nous ne sommes plus en Espagne. As-tu vu un médecin ?
— Oui… Je l'ai aussi conduit près du prisonnier sitôt qu'il eut fini de me soigner. Tu as l'air songeuse… Y-a-t-il un problème ?
— Je ne pense pas… As-tu pu voir le visage de son ami ?
— Non, affirma Aldric intrigué. Pourquoi donc ?
— Je crois l'avoir vu, expliqua Laetitia.
— Ici, à Villefranche de Conflent ? C'est impossible… Jean nous a affirmé que ce témoin avait disparu dans l'eau glaciale et tumultueuse. Certes, il aurait pu s'en sortir, mais comment aurait-il pu nous retrouver si vite ?
— Je ne suis certaine de rien. Il me semble qu'il était dans la foule lorsque nous sommes arrivés. Mais je peux me tromper. Nous venions d'affronter la montagne et la fatigue, cela n'aide pas… Qu'y a-t-il Aldric ? demanda-t-elle.
— J'ai honte, Laetitia. Honte d'avoir failli alors que cet étranger… Il n'a pas hésité une seule seconde.
— Ne culpabilise pas, dit-elle en posant une main sur les siennes.
— J'aurais pu te perdre aujourd'hui, grommela-t-il.
— Mais je suis vivante !
Je perçus de la douleur dans sa voix et je la vis ramener sa main droite vers elle.
— Que faisons-nous pour l'autre ? demanda Aldric en redressant la tête.
Puis il prit sa main à ses côtés pour la lui caresser.
— Rien… Le capitaine Guarette m'a assuré que le fort Liberia était imprenable et difficile d'accès.
— Je doute qu'un seul homme soit assez fou pour s'y attaquer.
— En effet… Cependant n'oublie pas que cet homme a blessé Jean, rappela Laetitia. Et d'après lui, ce jeune homme avait un fort potentiel en tant que bretteur.
Si la forteresse était réellement imprenable, cela risquait de devenir plus épineux que ça ne l'était déjà. Je réglai mon dû et sortis de la taverne discrètement sentant néanmoins un regard se poser brièvement sur moi.
Je retournai à la maison de Joseph où ce dernier m'attendait sur le pas de la porte. Avec un grand sourire, il m'invita à sa suite et me conduisit à la cuisine où la table était dressée.
Le dîner se déroula tranquillement. Mon hôte ne me posa aucune question contrairement à la petite Jeanne avide de curiosité quant à mon pays d'origine. Puis il fut l'heure d'aller se coucher.
Bien évidemment, je ne parvenais pas à trouver le sommeil. Mon ami était ici, blessé. Les paroles de Joseph me tourmentaient… Pouvais-je avoir confiance en un étranger ? En un français ? Si mon père avait pu me confirmer l'histoire de Joseph cela aurait été plus simple.
Soupirant, je me levai d'un bond, enfilai mes vêtements et mon long manteau noir avant de me glisser sans un bruit par la fenêtre pour me retrouver dans l'obscurité de la nuit. Je pris soin de refermer la fenêtre derrière moi pour ne pas refroidir la maison de mes hôtes. D'épais nuages jouaient à cache-cache avec la lune. Pas un chat, pas une âme qui vive dans les ruelles de la cité.
Je filai comme une ombre silencieuse vers les remparts, attentif au moindre bruit. Des torches éclairaient les ruelles ci et là. Je parvins finalement à trouver un accès. Deux escaliers rocailleux s'élevaient de façon symétrique. Je pris celui de gauche et me retrouvai dans un long corridor éclairé régulièrement. Des pas résonnaient, quelqu'un approchait. J'avançai à la recherche d'une cachette. Des alcôves offraient quelques ouvertures, des endroits propices… mais toutes étaient éclairées. J'accélérai mon allure tandis que les pas se faisaient de plus en plus proches. Je parvins à trouver un recoin sombre et m'y engouffrai.
Deux gardes passèrent devant moi. La flamme de la torche, que l'un d'eux portait, éclaira brièvement mon visage. Le soldat s'arrêta un peu plus loin, se retourna et ne vit que l'obscurité.
— Pierre ? questionna son ami.
— Ce n'est rien… J'ai cru qu'il y avait un intrus, rétorqua le soldat en se retournant vers lui.
Les deux gardes reprirent leur chemin. Le danger étant momentanément écarté, je soupirai. Restant en retrait et dans l'ombre, je les suivis à une distance raisonnable. Arrivé à un premier embranchement, je les laissai poursuivre leur ronde sur leur droite et je continuai tout droit dans le passage. Le sol glissant m'obligea à redoubler de vigilance. J'arrivai près d'un autre embranchement et choisis la voie de gauche. Je remarquai une cour intérieure éclairée par la lueur d'un feu de camp, servant de point de rendez-vous pour les soldats. Dès lors que deux gardes arrivaient, deux autres se levaient, les saluaient et partaient à leur tour.
Je continuai mon chemin et pris le chemin de droite lorsque j'arrivai à un nouveau croisement. Des tourelles étaient positionnées de façon stratégique. Sur le chemin, un escalier menant dans la cour inférieure s'offrit à moi. Je le descendis et arrivai sur la devanture d'une maisonnette, vraisemblablement les quartiers du capitaine. Sitôt en bas je me cachai dans l'ombre des escaliers, je venais d'entendre des voix derrière moi. Lorsque les pas s'éloignèrent, je m'assurai que la voie était libre et m'approchai. Les voix à l'intérieur s'intensifiaient à mon approche. Je reconnus celle de Laetitia et, serrant les poings de colère, je me rapprochai à grand pas.
Je remarquai une fenêtre un peu en hauteur et grimpai sur un tonneau pour pouvoir mieux écouter.
— Vous dites que le prisonnier pourrait faire changer la position du roi d'Espagne ? Allons donc, c'est absurde. Il n'a rien de royal ou de princier. Comment diable pourrait-il influencer le roi à l'en faire abdiquer ?
Je fronçai les sourcils, intrigué.
— Ce n'est pas lui à proprement parler, mais son père qui est un conseiller très haut placé à la cour du roi. Ferdinand VII a une confiance aveugle en lui.
— C'est encore plus absurde, souligna Don Esteban. Sa confiance en moi est grande, certes, mais pas à ce point.
— Puis-je poursuivre ?
— Si, Diego.
— Gracias.
— Je vois… Mais pourquoi l'avoir mené ici ? demanda le capitaine Guarette.
— Nous nous rendons à Perpignan, et comme je vous le disais, nous avons été obligé de changer de chemin car…
Je n'entendis rien de plus que le fracas du tonneau lorsque je touchai le sol. La maison s'agita. L'alerte était donnée. Je me relevai rapidement mais péniblement à la recherche d'un abri. Les caches étaient rares et l'arrière de l'escalier pour se fondre dans l'obscurité était désormais hors d'atteinte. Ni une, ni deux, j'optai pour les tonneaux et me glissai parmi eux, songeant, au dernier moment, à redresser celui qui était tombé…
Je devinai le capitaine scruter la cour devant lui avant de se tourner vers les tonneaux. Je sentis mon cœur accélérer, ne sachant pas s'il me voyait ou non. Je le vis avancer, sabre en avant, prêt à frapper.
— Capitaine ? appela Laetitia au moment où celui-ci allait explorer le recoin le plus sombre où je me trouvais alors.
Il arrêta son geste et se retourna vers son invitée avant de ranger son épée ; à mon plus grand soulagement. J'avais vu la lame se rapprocher dangereusement de mon visage et s'y arrêter à deux doigts.
— Ce devait être un gros chat, cependant son ton laissait entendre qu'il n'y croyait pas.
— Il se fait tard, je vais retourner dans ma chambre, dit la jeune femme.
— Laissez-moi vous raccompagner, Madame.
— Je vous remercie, Capitaine, mais ce ne sera pas nécessaire. Les remparts de la cité sont sûrs après tout.
— Comme vous voudrez, Madame, dit-il en s'inclinant pour la saluer.
Le capitaine la regarda partir avant de retourner dans ses quartiers, du moins c'était ce que je pensais.
Ce fut un calvaire pour moi que d'attendre et d'être certain que tout danger était écarté… Toutefois, je ne tins pas très longtemps et courus à la suite de la française. Le capitaine, àl'affût pour piéger l'intrus, me vit passer à toute allure.
— À la garde ! cria-t-il en s'élançant à ma suite.
Je l'entendis très clairement et redoublai de vitesse en remontant le col de mon manteau pour cacher mon visage. Devant moi, la française s'arrêta, fit volte-face, sortit son arme en grimaçant et s'apprêta à me transpercer. Réalisant que je n'étais pas armé, je continuai néanmoins sur ma lancée, enfonçant davantage mon chapeau sur ma tête pour couvrir mon visage au maximum. Je ne laissai que mes yeux visibles.
J'esquivai l'assaut de la française aisément malgré l'étroitesse du couloir et continuai ma course. Des bruits de pas me rappelèrent la situation. Les soldats arrivaient au bout du corridor. Derrière moi j'aurai pu jurer que le capitaine venait de rejoindre la française. Je remarquai soudain des escaliers qui grimpaient sur ma gauche et montai les marches quatre à quatre.
— C'est une impasse, il ne peut plus nous échapper, dit le capitaine.
Je sentais le sarcasme dans sa voix et priai le ciel pour qu'il eut tort. Pourtant, une fois au sommet, je ne pus que constater l'évidence. J'étais fait comme un rat. Il n'y avait aucune autre issue que l'escalier. La seule lumière qui pénétrait dans la pièce où je me trouvais était celle de la lune qui passait à travers les meurtrières trop étroites pour pouvoir passer ne serait-ce qu'une jambe. L'obscurité me procurait déjà une bonne cachette, mais ce n'était pas suffisant. Il y avait un pilier central rejoint par des poutres de soutènement.
En contrebas, les soldats se rapprochaient…
Sans chercher plus longtemps, je grimpai fébrilement sur une des poutres et m'immobilisai. Une chance, les poutres étaient un peu plus larges que moi… J'entendis les soldats arriver dans la pièce, le souffle court.
— Où est-il passé ? demanda l'un d'eux.
— C'est le diable, affirma un autre avec un tel ton qu'il se signa certainement.
— Taisez-vous, imbéciles, ordonna le capitaine aux aguets. Retournez-tous à vos postes et que l'un de vous m'apporte une torche.
— À vos ordres, Capitaine, obéirent les soldats.
— Que comptez-vous faire ? demanda Laetitia.
— Je vais retrouver cet homme, il ne peut pas être très loin. Il n'y a qu'une issue, les meurtrières sont trop étroites. Pourriez-vous l'identifier ?
— Malheureusement non, il faisait trop sombre lorsqu'il est passé à mes côtés. Puisque je ne puis plus vous aider, je vous souhaite une bonne nuit, Capitaine.
— Bonne nuit, Madame.
J'entendis la señorita s'éloigner.
J'attendis encore un peu. Plus personne ne semblait s'approcher, mais le capitaine était toujours là, je le sentais. Je me tournai et l'observai un court instant. Je pouvais voir sa silhouette et tus mon envie de rire. L'homme me faisait maintenant penser à Demetrio Lopez Garcia. Quoiqu'à bien y regarder, le capitaine semblait encore plus enrobé que le sergent… Mais lorsqu'il bougea un peu, la ressemblance disparut. Ce n'était qu'une illusion provoquée par la pénombre.
Je descendis discrètement de mon perchoir. Le capitaine ne me donnait pas l'impression de m'avoir entendu et demeura impassible… aux aguets. Je ramassai le caillou sur lequel je venais de poser les pieds. Il était suffisamment gros pour l'assommer sans pour autant lui faire trop de mal, bien que cette pensée ne m'ait pas traversé l'esprit à ce moment là.
Soudain, le capitaine se retourna. Il n'eut pas le temps d'appeler ou de s'étonner qu'il se retrouva sur le sol, inconscient… Je posai la pierre et empruntai les escaliers, mais à mi-chemin et grâce à son ombre, je notai la présence d'un garde en contrebas. Je découvris aussitôt d'autres marches menant vers ma droite et les empruntai avant de me plaquer dans l'obscurité. Un des soldats revenait avec la torche demandait par le capitaine.
L'alerte fut de nouveau donnée lorsque le soldat découvrit le corps inanimé de son supérieur… Je remarquai de la lumière en contrebas des marches et pestai tout bas. Si les soldats venaient par ici, c'en était fini de moi. Curieusement, aucun d'entre eux ne vint par ce chemin. Intrigué, je descendis les marches en restant le plus bas possible dans ce passage obscur. Je constatai que la partie basse des escaliers était effondrée, ce qui expliquait pourquoi les soldats ne pouvaient l'emprunter.
Je continuai de descendre à tâtons et me retrouvai dans un autre couloir qui semblait suivre par-dessous le couloir d'où je venais. Il devait y avoir deux chemins de rondes superposés l'un à l'autre. Me fiant à mon instinct je suivis le chemin et demeurai de nouveau attentif au moindre bruit. Au-dessus, l'agitation régnait. Je remerciai ma bonne étoile pour n'avoir croisé personne sur ma route et pour avoir trouvé facilement le chemin de la sortie.
Une fois hors des remparts, je redoublai de vigilance et demeurai dans l'ombre pour retourner chez mon hôte. Comme si de rien n'était, et après m'être changé, je me glissai dans le lit. Il y eut un petit bruit qui me fit relever la tête et je regardai autour de moi nerveusement.
Tout à coup, on tambourina à la porte de la maison. Je sentis mon cœur faire un bond dans ma poitrine. Avais-je été repéré ? Je me levai et m'approchai de l'entrée de la chambre pour épier ce qui se passait.
