Chapitre 7 : Trafic d'enfants ?
— Vous n'avez pas vu l'heure ? vociféra le père de Jeanne en ouvrant la porte.
— Le capitaine a besoin de soins, expliqua un des soldats.
Je me crispai et devinai que mon hôte voulait se retourner.
— Laissez-moi récupérer mes affaires et enfiler un vêtement, dit le médecin en grognant.
Il passa devant la chambre où je me trouvais et me lança un regard furibond.
— Que se passe-t-il, Père ? demanda Jeanne à moitié réveillée en ouvrant la porte de sa chambre.
— Le capitaine s'est blessé. Il a besoin de moi. Je reviens vite, ne t'en fais pas. Monsieur Goupil est avec toi. N'hésite pas à aller le réveiller si tu as peur, dit-il sachant que je l'avais entendu. À tout à l'heure ma puce.
— À tout à l'heure, Père, dit la fillette en bâillant.
Le docteur suivit les soldats hors de sa maison tandis que j'allais dans le salon pour regarder par la fenêtre. J'eus un mauvais pressentiment lorsque je vis un soldat s'arrêter dans la neige, scrutant je ne sais quoi par terre. Ce n'était sans doute que mon imagination. Je retournai donc dans ma chambre où je m'allongeai.
Quelques minutes plus tard, j'entendis un bruit étrange et fronçai les sourcils. Je me levai discrètement, ouvritla porte de la chambre en silence et vit un soldat qui cherchait je ne sais quoi ou je ne sais qui. Il posa la main sur la poignée de la porte de la chambre de Jeanne et entra. Je sortis alors de la mienne et le suivis dans la chambre de la petite. Il était sur le point de l'enlever lorsque j'entrai.
— Doucement, je ne te veux aucun mal, commença-t-il tandis que Jeanne se débattait pour se libérer.
Il s'arrêta subitement de parler lorsque je posai mon épée à la base de sa nuque et lâcha sèchement la petite fille. Fort heureusement, elle tomba sur son lit. Tout en faisant volte-face, il sortit son arme et le fer claqua dans la petite pièce. Jeanne se réfugia sous le lit. Les mots étaient inutiles. Il n'avait aucune chance face à moi et il fut obligé de laisser tomber son arme lorsque je touchai sa main droite
Je posai mon épée contre son torse tandis qu'il tenta de voir mon visage. La faible clarté ne suffisait pas pour cela.
— Sortez d'ici, ordonnai-je sèchement.
Il voulut récupérer son arme mais je lui fis comprendre que ce n'était pas une bonne idée en posant à nouveau ma lame contre sa nuque.
— Non, Monsieur ! me forçai-je à dire en utilisant des mots français afin de ne pas trahir mes origines.
Il mit ses deux mains en l'air et se releva lentement. Je le conduisis à la porte d'entrée, restant le plus à l'ombre possible. Je savais que Jeanne était derrière moi avec l'épée du soldat. Encore courroucé par ce brigand, je le poussai vivement hors de la maison avec un fort coup de pied. Il tomba tête la première dans la neige et je jetai son arme à ses côtés avant de fermer la porte d'un coup sec.
Je le regardai par la fenêtre tandis qu'il s'enfuyait comme un chien apeuré. Puis, je me tournai vers la fillette.
— Tout va bien, Jeanne ? demandai-je.
— Oui, renifla-t-elle.
— Tu ne risques plus rien maintenant. Le méchant homme est parti.
— Et s'il revenait avec d'autres soldats ?
— D'autres soldats ? repris-je avec étonnement. Comment sais-tu qu'il s'agissait d'un soldat ?
— Je le sais, c'est tout, murmura-t-elle.
— Il ne reviendra pas, crois moi, affirmai-je avec fermeté.
— Merci, Monsieur Goupil, dit-elle sans pour autant me relâcher.
Bien plus tard, j'entendis une personne entrer dans la maison et approcher vivement de la chambre où je me trouvais. La porte fut ouverte avec rudesse.
— Pouvez-vous m'expliquer, commença-t-il vivement.
Il s'interrompit aussitôt en apercevant la pointe de mon épée devant lui. Identifiant l'homme, je rangeai mon arme. J'étais assis sur une chaise à côté du lit. Joseph y remarqua alors une forme allongée. Lorsqu'il vit le visage de sa fille, il devint rouge de colère et, m'attrapant par le col, me souleva avec force. La chaise sur laquelle j'étais assis tomba lourdement sur le sol réveillant Jeanne en sursaut.
— Papa, s'exclama-t-elle en me voyant me débattre pour tenter de me libérer.
Joseph m'étouffait.
— Ne lui fais pas de mal ! Monsieur Goupil m'a protégée, dit-elle au bord des larmes.
— Protégée ? Que s'est-il passé ? questionna Joseph en me reposant à terre avant de relâcher son emprise.
Je repris mon souffle et frottai mon cou douloureux tandis que la petite se cachait sous le drap. Joseph se tourna alors vers moi à la recherche d'une explication.
— Un homme est entré dans sa chambre… Un soldat peut-être, expliquai-je avec une voix rauque et entre deux souffles. Nous nous sommes battus...
— L'avez-vous blessé ? questionna Joseph.
— Oui, pour le désarmer.
— Le saligaud, jura Joseph en serrant les poings de rage. Merci, pour Jeanne et... pardonnez-moi.
— Ne vous en faites pas, je pense que j'aurais réagi de la même façon, soulignai-je
— Jeanne, il ne reviendra pas, tu peux retourner dans ta chambre… Monsieur Goupil, venez avec moi je vous prie.
Tandis que la petite obéissait sagement à son père, nous allâmes au salon pour garder un œil sur les chambres et discuter plus librement… Installé près de la cheminée, j'observai Joseph revenir avec une bouteille et deux gobelets. Bien que réticent à l'idée de boire, je ne voulais pas l'offenser. Nous bûmes en compagnie du silence un court moment, je le voyais perdu dans ses pensées.
— Il y a six ans, commença soudain Joseph, tous les enfants entre six et quatorze ou quinze ans nous ont été enlevés… Ma femme est décédée en protégeant nos filles. Jeanne n'avait que 5 ans. Ma femme avait réussi à la cacher à temps mais sa sœur… Elle disparut avec les autres enfants... J'étais en déplacement lorsque c'est arrivé. On nous a dit qu'il s'agissait de soldats espagnols… Foutaises oui ! J'ai fait mes propres recherches et il m'a fallu six ans pour connaître la vérité… Un jeune soldat français était grassement payé s'il trouvait des petites mains pour travailler dans les mines et dans les carrières. Je n'ai jamais eu de preuves contre lui, contre cet Étienne… Je ne savais même pas à quoi il ressemblait avant cette nuit.
Je haussai mes sourcils avec intérêt.
— Lorsque les soldats sont venus me chercher, j'ai entendu le prénom de l'un d'entre eux… C'était Étienne. Oui, cela aurait pu être une coïncidence. Il a prétendu avoir fait tomber sa dague dans la neige ; j'aurais pu jurer qu'il n'en portait pas. Lorsque le soldat est revenu sur les remparts, j'ai de nouveau eu l'occasion d'entendre son prénom. Ses deux mains saignaient. Il avait une coupure sur le dessus de la main droite et une autre à l'intérieur de la paume gauche, comme s'il avait refermé sa main sur une lame. Ce que vous m'avez dit ne fait que confirmer mes soupçons…
— Où étiez-vous il y a six ans ? Si, bien sûr, ce n'est pas indiscret.
— Je me trouvais au chevet du capitaine. Tout comme ce soir…
— Était-ce les mêmes soldats qui étaient venus vous mander ? questionnai-je.
— C'est possible… Mais cela fait si longtemps que je peux me tromper, soupira Joseph en se passant une main sur le visage.
— Si je puis me permettre un conseil, ne vous hâtez pas à vous faire justice… Attendez le moment propice pour cela…
— Et c'est vous, un jeune lion impulsif, qui me donnez cet avis ? On croit rêver ! plaisanta-t-il.
Je décidai alors de lui expliquer pourquoi je me trouvais ici et pourquoi j'avais une dent contre la señora De la Boissière.
…
Au petit matin, Joseph m'invita à aller prendre le petit déjeuner dans la charmante auberge où je m'étais rendue la veille. Il me laissa le temps de me préparer tandis qu'il partait avec la petite Jeanne qui souriait de nouveau.
Il m'avait expliqué avoir dit à Jeanne qu'un jour quelqu'un sauverait sa sœur et qu'ils seraient de nouveau réunis. C'était sa manière de lui faire retrouver le sourire. Lorsqu'elle avait eu dix ans, elle lui avait dit qu'Alexandre reviendrait pour les aider. C'est pourquoi, lorsqu'elle m'a vu, elle était si joyeuse. Il me confia que la dernière fois qu'il l'avait vu avec un sourire aussi radieux c'était la veille de l'incident. Et il me remercia pour cela.
Fin prêt, je les rejoignis à l'auberge. Lorsque j'entrai, je la vis… Laetitia De la Boissière. Elle était assise à la table juste à côté de celle où se trouvaient Joseph et Jeanne. Je me demandai si ce n'était pas un mauvais tour de la part du médecin. Lorsque je passai à côté d'elle, je l'entendis parler avec Aldric de trafic d'enfants avant qu'elle ne s'arrête subitement dans sa conversation. C'était un tel murmure que je pensais l'avoir imaginer.
—Monsieur Goupil, s'exclama Jeanne enjouée.
Visiblement elle ne s'attendait pas à me voir.
— Bonjour, répondis-je en prenant place, n'offrant que mon dos à Madame De la Boissière.
Après un moment de silence, ils reprirent leur discussion et lorsqu'Aldric parla un peu fort de « trafic d'enfants », j'échangeai un regard avec Joseph. Savaient-ils quelque chose sur ce sujet ?
— À propos, Monsieur Goupil, je vous remercie encore pour avoir protégé mon enfant la nuit dernière, souligna le médecin.
J'eus le sentiment qu'il disait ceci assez fort pour qu'ils nous entendent.
— C'était… tout naturel, affirmai-je en me raclant la gorge.
Ce n'était pas bon pour moi, je pouvais le sentir.
— Tout le monde n'aurait pas réagi comme vous, vous savez.
Je demeurai silencieux.
— Monsieur Goupil, intervint la petite.
— Qu'y a-t-il ? fus-je dans l'obligation de demander.
— Comment se fait-il que vous ne dormiez pas ? questionna-t-elle innocemment.
— Je suis inquiet pour un proche qui a des problèmes de santé de ce fait le sommeil a tardé à me gagner. Cela m'a permis d'entendre un bruit étrange et de voir un homme entrer dans ta chambre, expliquai-je en souriant.
Mais mon sourire fut bref… Joseph posa son verre et je tressaillis tandis que Madame De la Boissière posait son épée contre ma nuque.
— Diego, dit-elle avec colère.
J'étais repéré mais tentai de rester impassible.
— Qu'est-ce que vous faites ? demanda Jeanne effrayée.
— Laet… Madame, s'exclama Aldric.
Apparemment ce n'était pas sa réaction habituelle à une telle situation.
Joseph m'observait. Bien que je fusse calme, mon cœur avait fait un bond au contact de la lame. Je me fis violence pour ne pas réagir vivement.
Je me retournai lentement et repoussai l'arme du bout des doigts.
— Vous devez faire erreur, Madame. Je me nomme Jacques. Jacques Goupil, dis-je en la regardant droit dans les yeux.
Aldric se leva et m'observa. À son regard je sus qu'il n'était pas sûr de mon identité. Après tout je ne portais pas de barbe la première fois que nous nous étions rencontrés.
Elle repositionna son arme vers moi, la plaçant juste sous son menton.
— Votre méprise va trop loin, Madame ! dis-je tentant de me contenir.
J'étais prêt à exploser. Je me levai d'un bond, sentant mon cœur accélérer. Je serrai mes poings fermement afin de ne pas sortir mon épée.
— Monsieur Goupil, fit la fille du docteur d'une petite voix. Elle était très inquiète pour moi.
— Tout va bien se passer, Jeanne, affirmai-je avec une sérénité qui contrastait fortement avec mes vrais sentiments.
Tandis que je parlais à Jeanne, je continuais de regarder les yeux de la señora.
— Veuillez m'excuser, finit-elle par dire en baissant son arme mais sans la remettre au fourreau.
Pendant une petite minute elle continua de m'observer. Puis, elle retourna s'asseoir à sa table tandis qu'Aldric relâchait le pommeau de sa propre épée. J'époussetai mes vêtements et me rassis à mon tour. Joseph m'observa et devina ma tension malgré mon air serein. Il en eut un petit sourire enfantin. Il savait ce qu'il en était entre elle et moi. Madame De la Boissière et Aldric continuèrent leur discussion à voix basse, jetant des coups d'œil réguliers à notre table. Lorsqu'ils eurent fini de prendre leur petit-déjeuner, ils quittèrent l'auberge les premiers et je me sentis mieux.
Nous partîmes à notre tour une vingtaine de minutes plus tard. Au dehors se trouvait de nombreux soldats devant nous et beaucoup de gens. Des hommes et des femmes déjà à l'œuvre. Aux pieds des trois petites marches une dame était en train de parler à un soldat. Subitement déséquilibré, je tombai tête la première, l'entraînant dans ma chute. Elle gémit de douleur tandis que je sentais les regards des curieux converger vers nous.
— Perdona me, Señorita, dis-je en l'aidant à se relever sans avoir pris le temps de laregarder et sans y penser.
Il y eut un lourd silence et je sentis mon ventre se serrer. J'avais le sentiment d'être dans une très très mauvaise situation et je n'avais pas tort.
