Chapitre 8 : Capitaine Guarette

Perdona me ? reprit la jeune femme sans me lâcher et me faisant alors face.

Je réalisai alors mon erreur et regardai autour de moi. Je n'avais aucune échappatoire possible. Señora De la Boissière était pâle. L'avais-je réellement blessée ? Je remarquai le visage de Joseph, il était désolé. Jeanne, terrifiée, s'accrochait à la taille de son père. Je voulus m'emparer de mon arme, mais déjà celle d'Aldric se posait contre mon torse.

Menez-le à la forteresse, ordonna le capitaine après m'avoir passé en revue.

Seulement, lorsque les soldats voulurent prendre le relais, je vis une ouverture et parvint à reculer suffisamment pour sortir mon arme de son fourreau. La lame scintilla sous le soleil et les badauds firent un pas en arrière.

Monsieur Goupil, entendis-je Jeanne murmurer.

Les armes claquèrent en un fracas assourdissant. Très rapidement je désarmai les soldats autour de moi. Aldric resta en retrait, observant mon jeu. J'entendis Joseph étouffer un rire. Il devait certainement penser à notre discussion concernant mon niveau d'escrime.

J'entendis le capitaine râler et le vit sortir un pistolet avant de me viser. Ce n'était pas bon pour moi… Heureusement, ou non, Señora De la Boissière fut soudain entre lui et moi. Elle combattit avec férocité et je la vis taire sa douleur. Elle était blessée.

Vous êtes douée pour une dame, ne puis-je m'empêcher de lui dire avec admiration.

Et encore, vous n'avez pas tout vu, grimaça-t-elle.

Je tentai de ne pas forcer sur mon jeu. Le style combat de la dame valait un meilleur combat.

Il y eut soudain un coup de feu qui suspendit momentanément notre duel. Voyant une ouverture elle en profita pour me désarmer sans me blesser… Quoique ma fierté l'était.


— Tu as été désarmé par une française ! Alejandro s'exclama presque en riant.

— Ce n'est pas l'exact vérité, sourit Diego.


Vous avez gagné, dis-je ne levant mes mains.

Je réalisai alors que c'était un bon moyen de rejoindre Marcos à la prison de la forteresse, donc…

Les soldats se ruèrent sur moi pour m'attacher les mains solidement. Puis nous quittâmes le village pour la forteresse. Malgré tout, je fulminais de l'avoir laissé gagner Oui, une femme m'avait vaincu et tout ça à cause d'une mauvaise chute… À bien y réfléchir, je me demandais même si Joseph ne m'avait pas bousculé intentionnellement.

Le chemin qui menait à la forteresse serpentait en un léger dénivelé à travers la forêt et offrait une vue imprenable sur la cité et ses environs. Malheureusement je ne pus m'attarder sur le spectacle car les soldats ne me ménageaient pas et me bousculaient à chaque arrêt que je faisais. Le capitaine nous rejoignit et je pus sentir son regard se poser sur moi. Il observait mon comportement. J'étais calme… du moins, en apparence.

Après une vingtaine de minutes à pied, nous arrivâmes à la forteresse. Un pont ouvrait le passage vers l'unique porte de la fortification et donnait sur une large cour intérieure. Des escaliers menaient vers les remparts et d'autres vers ce qui ressemblait à une cour inférieure. Malgré les apparences extérieures, le lieu était dégradé et très mal entretenu. Des amas de rocs gisaient sur le sol. Des trous béants dans les murs menaçaient l'équilibre des pierres… La forteresse était destinée à être abandonnée.

Enfermez-le dans la tour, ordonna le capitaine.

Avec le prisonnier de Madame De la Boissière ? questionna un soldat.

Oui, affirma le capitaine.

Je le regardai brièvement, je percevais son côté malsain, puis il parti de son côté. Alors que j'étais mené vers la prison, je détaillais les lieux, prenant des points de repères pour une éventuelle fuite. Après tout, je n'allais pas rester docile trop longtemps… Je suis un De la Vega, et les De la Vega ne se laissent pas maltraiter sans réagir.


Tout le monde se mit à rire autour de la table.


Nous montâmes et descendîmes divers escaliers avant d'arriver dans une cavité peu éclairée où régnait une odeur d'humidité. Il y avait là une seule et unique cellule. Derrière les barreaux, je devinais une personne allongée sur le sol. Á notre arrivée, l'homme se tourna pour nous observer et je cachai un sourire.

Enfermez-le avec l'autre par ordre du capitaine, dit un des soldats en s'adressant au geôlier.

Qu'a-t-il fait ?s'enquit-il.

Il a bousculé Madame De la Boissière et s'est battu avec elle en duel.

Il a du cran. Il est dommage de l'enfermer avec un chien comme l'autre, fit entendre le gardien.


— Quel homme horrible ! J'espère qu'il va regretter ses mots, intervint Salena.

— Le geôlier n'était pas le pire que j'ai pu rencontrer en dépit de sa mauvaise façon de parler. Il n'aurait jamais blessé physiquement un prisonnier. D'un autre côté, capitaine Guarette avait le diable en lui. Il aimait regarder et faire souffrir les autres quels qu'ils soient. Même Monastario est un ange à côté du capitaine français.

— Tu déraisonnes! s'étonna Alejandro.

— Jamais avec des sujets pareils, affirma Diego très sérieusement avant de continuer son histoire.


Ce sont les ordres, appuya le soldat.

Le geôlier ouvrit la porte de la cellule où je fus vivement jeté à l'intérieur et je roulai sur le sol. Je me relevai d'un bond et me précipitai vers la porte. Mais elle était déjà verrouillée. Je serrai les mains autour des barreaux et les secouai pour tester leur solidité.

Cela ne servira à rien, me dit le geôlier en allant s'asseoir à une petite table située au bas des escaliers. Dans le même temps les soldats partirent.

Je lâchai les barreaux et observai la cellule. J'ôtai mon long manteau noir que j'étalai sur une vieille couverture au sol pour me faire une sorte de paillasse avant de me rapprocher du second prisonnier. À son regard, je sus qu'il m'avait reconnu malgré ma barbe de quelques jours. Il ouvrit grand les yeux et voulut me saluer comme à l'accoutumée, mais je lui indiquai le geôlier d'un mouvement de tête.

Bonjour, Monsieur, cela fait-il longtemps que vous êtes ici ? demandai-je en français sachant pertinemment quelle serait sa réponse.

No comprende, répondit-il me regardant bizarrement.

Je souris en entendant le geôlier ronchonner des mots incompréhensibles.

Pardonnez-moi, je vais recommencer, dis-je toujours en français avant de répéter ma question en utilisant l'espagnol.

Depuis hier… Que fais-tu ici ? Comment m'as-tu retrouvé ? demanda Marcos en murmurant sans doute de peur que le gardien ne l'entende et ne comprenne notre discussion.

C'est un malheureux concours de circonstance qui m'a conduit ici… Quant à la seconde question, ce serait trop long à te raconter maintenant. Sinon, comment vas-tu ?

As-tu déjà été piégé par une « légère » avalanche de neige ? grimaça Marcos.

Non… Peux-tu marcher ? Chevaucher ?

Oui… Un médecin est venu s'occuper de moi le soir de mon arrivée. Fort heureusement ce n'est que mon bras gauche qui me fait souffrir. As-tu croisé Doña Laetitia ?

Si… Elle est la raison pour laquelle je suis ici avec toi

Tu t'es battu contre elle ? interrogea Marcos intrigué.

En effet. Je dois admettre qu'elle est plutôt douée pour une dame, même si elle ne semblait pas en grande forme.

Si tu es ici alors… Tu as perdu ! s'exclama Marcos incrédule.

Pas vraiment. Notre combat a été interrompu par un coup de feu… Et puis se battre en duel contre une dame, ce n'est …

Vous deux, ça suffit comme ça, hurla le geôlier. Je ne sais pas ce que vous baragouiner mais arrêtez de parler ou je sévis.

Je me tournai vers lui. L'homme était grassouillet et n'avait pas d'armes à la ceinture, ni même à portée de mains.

Des pas résonnèrent soudainement dans les escaliers. Je me levai et m'éloignai de Marcos pour mieux me rapprocher des barreaux et de mon lit de fortune.

Señor ? interrogea Marcos.

Ne t'inquiète pas, lui répondis-je toujours en espagnol.

Qu'est-ce je viens de vous dire, grommela le geôlier en se levant.

Êtes-vous bien installé ? demanda le capitaine en arrivant.

La chambre est un peu sombre et humide, mais l'ambiance est plutôt bonne, répondis-je ironique avant de me pencher vers mon manteau.

Je le vis sourire.

Geôlier, faites le sortir ! ordonna-t-il en sortant un pistolet et me visant à travers les barreaux.

La porte s'ouvrit en un grincement sinistre.

Sortez de là ! ordonna le capitaine.

Pourquoi donc ? Je suis à mon aise, répliquai-je en m'allongeant sur mon manteau.

Je fermai les yeux paisiblement lorsque tout à coup je sentis la pointe d'une lame contre mon torse. J'ouvris les yeux rapidement.

Vous aurais-je fâché, Monsieur ? questionnai-je innocemment.

Levez-vous, fit le capitaine durement en appuyant sa lame légèrement à en faire perler une goutte de sang.

Sentant la pression se faire plus forte et une douleur apparaître, je finis par obtempérer. Il rangea son épée et récupéra le pistolet dans sa main droite pour me faire sortir de la cellule.

Le geôlier referma la porte derrière nous. Puis le capitaine me fit traverser un autre couloir qui menait vers l'air libre. Là, ils enjambèrent un petit pont qui servait d'entrée dans une vieille tour délabrée. Une vieille ruine que je sentais chancelante. Nous montâmes des escaliers en colimaçons à n'en plus finir et arrivâmes devant une lourde porte de bois.

Je fus forcé de m'asseoir sur une vieille chaise où un vieil homme défiguré, au dos voûté et à la longue barbe m'attacha fermement. Le capitaine alla verrouiller la porte et j'eus de nouveau un mauvais pressentiment. Je jaugeai la solidité des liens en bougeant légèrement mes poignets et mes chevilles… Les mouvements étaient aisés mais les nœuds étaient serrés.

Pourquoi êtes-vous ici ?me demanda le capitaine.

Je l'ignore, Monsieur. Cependant, vous devriez le savoir puisque c'est vous qui m'y avez conduit, rétorquai-je en souriant.

Je vis le vieil homme taire un rire tandis que l'officier serrait les poings de rage.

Puis le capitaine échangea un regard avec le vieillard qui s'empressa d'aller ouvrir le seul et unique placard de la pièce en grand, mettant en vue divers anciens instruments de torture. Je sifflai d'admiration pour cacher mon malaise.

Vous êtes plutôt bien équipé, dis-je avec assurance.

Je vous ferai ravaler votre insolence, me menaça-t-il.

Je vous crois sur parole, gardai-je pour moi.

Le tortionnaire sortit un vieux morceau de tissu du placard et alla le dérouler sur la table devant moi avec un sourire malicieux, découvrant ainsi d'autres instruments plus diabolique les uns que les autres. Il attrapa le plus acéré avant de s'avancer moi.