Chapitre 10 : Fuite
Diego s'arrêta brièvement pour siroter un peu d'eau. Son audience attendait la suite plus ou moins patiemment.
— À en croire vos explications vous ne l'avez pas blessé. Quel est le problème ? demanda Toledano.
— Eh bien, ne nous fais pas attendre, Diego. Que t'as donc dit Joseph ? questionna Don Alejandro.
Le jeune don sourit brièvement.
Joseph me raconta qu'Aldric courut aux côtés de Madame De la Boissière, pensant que je l'avais blessé. Elle le réprimanda et lui expliqua que ce n'était pas moi, mais la montagne. Ensuite, Joseph lui offrit ses services médicaux.
— La montagne ? De quelle montagne parles-tu ? questionna encore Alejandro.
— J'y arrive, Père, dit Diego avant de poursuivre.
Le fait est qu'elle perdit connaissance et Joseph prit sur lui de la mener chez lui pour s'occuper d'elle. Aldric s'interposa sans savoir ce qu'il en était et le menaça. Pas plus impressionné, Joseph l'interrogea.
C'est ainsi que j'appris que Madame De la Boissière, Aldric et Marcos avaient été pris dans une avalanche. Aldric y échappa en étant désarçonné de son cheval, mais la jeune femme fut ensevelie sous la neige, tout comme Marcos. D'ailleurs, il semblerait qu'il lui ait sauvé la vie.
— Il lui aurait sauvé la vie en dépit du fait qu'elle l'ait enlevé ? demanda Salena étonnée.
— C'est bien mon garçon, dit le vice-roi en gonflant sa poitrine avec fierté.
— Avec Aldric à proximité, nous n'avons pas abordé ce sujet.
Une fois qu'il eut fini de prendre soin de Madame De la Boissière, il prétexta devoir aller voir Marcos pour changer ses bandages. En fait, il me devait une confession pour m'avoir mis dans cette situation.
— Tu veux dire que ton déséquilibre … commença Don Alejandro.
— Était volontaire, affirma Diego. Ne le jugez pas trop vite. Il avait une raison de faire ainsi, je vais vous l'expliquer, poursuivit-il.
Il espéra ne pas arriver en retard. Il connaissait la réputation du capitaine envers les étrangers. Joseph emprunta Jéricho pour arriver plus vite à la forteresse. Il me vit tandis que le capitaine me menait vers la tour. Sachant ce que cela signifiait, il retourna chez lui en premier lieu par désespoir, car, seul, il ne pouvait pas combattre. Mais une fois qu'il y arriva, il fut surpris de trouver Madame De la Boissière qui non seulement avait retrouvé conscience mais qui de plus demandait à me voir.
— C'est une réaction très étrange, fit remarquer Don Alejandro.
— Elle n'a pas su résister à votre charme, plaisanta Toledano.
— Capitán, je vous en prie, je suis un homme marié, dit Diego en attrapant sa moitié par la taille.
— Ne vous inquiétez pas, mon cher, et s'il vous plaît, continuez votre récit, dit Salena désireuse d'en apprendre plus.
Joseph lui raconta ce qu'il avait vu et c'est ainsi qu'ils se retrouvèrent tous quatre à m'attendre devant la prison. Il lui était impensable de laisser Jeanne sans surveillance après ce qui était arrivé la veille, finit-il de m'expliquer.
— Pourquoi êtes-vous allé l'en informer ? demandai-je avec surprise tandis qu'il tirait un pot contenant une crème de traitement de son sac.
— Je ne sais vraiment pas quoi vous répondre, dit-il avant d'appliquer l'onguent sur mes contusions.
Je frémis sous son toucher, légèrement de douleur mais surtout de froid.
— C'est un vieil onguent dont la recette m'a été transmise par une vieille sorcière gitane. Je sais que mes collègues n'aiment pas s'en servir, mais je le trouve très efficace, m'expliqua-t-il. Évitez de chuter sur ce côté, vous pourriez avoir plus que de simples hématomes.
Une fois qu'il eut fini de prendre soin de moi, il s'approcha de Marcos qui lui demanda comment allait la señora. Toutefois, Joseph ne comprit pas.
— Pardonnez-moi, Monsieur, mais je ne parle pas espagnol.
Je vis Marcos soupirer et décidai de me rapprocher d'eux. Après tout, tout en demeurant Monsieur Goupil, je pouvais agir en tant qu'interprète.
Me voyant à ses côtés, Marcos répéta sa question que je traduisis pour le docteur.
Je vis le médecin réfléchir, il m'avait déjà expliqué ce qu'il en était. Devant l'inquiétude de Marcos, il me demanda de résumer ce que j'avais appris. C'est ce que je fis tandis que Joseph changeait les bandages de Marcos.
Une fois les soins terminés et après m'avoir laissé un petit pot d'onguent, il nous salua et demanda à sortir. Aldric vint lui ouvrir et le médecin lui donna un dernier conseil pour sa jambe avant de repartir avec Jeanne.
La journée nous parut sans fin. Nous discutâmes brièvement avec Marcos. Aldric avait l'ouïe plus fine que le geôlier et comprenait l'espagnol à en croire son rire lorsque nous parlâmes du capitaine de la cité.
D'ailleurs ce dernier se manifesta peu après la pause déjeuner qui fut somme toute aussi égale que n'importe quelle autre prison. Aldric avait déplacé la petite table et la chaise pour se mettre dans un angle mort de la pièce où sa visibilité était plus étendue. Mais de ce fait il n'était plus visible depuis les escaliers.
Le capitaine s'approcha des barreaux d'un pas ferme. Il n'avait pas vu du tout Aldric qui souriait narquoisement.
— Ainsi, Monsieur, vous voilà sous la protection de cette bâtarde. J'aurais mieux fait de vous mettre aux arrêts lorsque vous êtes arrivé. Diantre ! Que d'étonnement, Monseigneur, se railla-t-il. Vous portiez le long manteau noir sur lequel vous êtes allongé. Puisque cette catin n'est plus là, reprenons où nous en étions.
Entre bâtarde et catin, ce fut un peu trop pour qu'Aldric garde son sang-froid. Il se leva si brutalement que la table se renversa à terre. Le capitaine blêmit aussitôt et se retourna en sortant son arme.
— Oh… Ce n'est que le chien de cette...
Le capitaine n'eut pas le temps de finir sa phrase. Déjà Aldric était sur lui, le saisissant par le col et le soulevant, toute douleur à la jambe complètement disparu.
— Un mot de plus, capitaine, et vous n'aurez pas le temps de savoir ce qui vous arrivera cette nuit. Et si vous osez vous plaindre à Madame, sachez qu'il y a ici un témoin qui n'hésitera pas à relater les mots que vous avez osé dire. Est-ce bien clair ?
— Je… Oui, affirma le capitaine en se contenant.
De nouveau à terre, il arrangea son costume et partit en toute hâte tandis que Marcos et moi-même éclations de rire. Bien sûr Marcos me demanda de traduire ce qui avait été dit et sa réaction fut tout aussi brutale, bien que verbale, qu'Aldric.
— Ne vous en déplaise, je garderai ses insultes pour moi-même. Aldric ne put s'empêcher de rire à son tour en l'entendant. Bizarrement le capitaine ne revint pas à la charge.
Ce fut de nouveau le fou rire autour de la table.
Ces brèves entrevues avec Madame De la Boissière et Aldric avaient porté leurs fruits. L'après-midi passa tout aussi longuement. Lorsque le dîner arriva, Aldric eut la déplaisante surprise de trouver nos assiettes presque vides. Le pauvre soldat qui nous portait la pitance regretta d'être là. Aldric mit en avant ce que ferait Madame De la Boissière si elle avait vent de cette affaire. Le soldat repartit aussitôt pour aller chercher des portions convenables.
Grommelant, Aldric n'eut pas le temps de se rasseoir qu'un messager arriva. Il était mandé par sa dame. Le geôlier retrouva alors sa place et autant vous dire que notre garde du corps lui laissa un conseil plus que menaçant.
Lorsque le soldat revint avec nos gamelles, il eut la surprise de trouver le geôlier à la place d'Aldric. Celui-ci avait un sourire ravi lorsqu'il vit la double portion à laquelle il avait droit. De notre côté, cela resta maigre. Un simple morceau de pain et un pichet d'eau. A priori les paroles du soldat n'avaient pas de valeur aux yeux du cuisinier.
Quelques instants plus tard, alors que le geôlier avait presque fini son plat, ce dernier s'effondra subitement. Je me levai et m'approchai des barreaux.
— Hola, señor ! appelai-je en vain.
J'entendis soudain du bruit dans les escaliers, quelqu'un approchait. Une ombre grandit au bas des marches. Il était tard pour une simple visite. Je portai la main à ma ceinture… vide. Bien sûr mon arme était restée sur la place du duel… Je maugréai de ce mauvais sort.
— Monsieur ? m'exclamai-je soudain en apercevant Joseph arriver.
Sans un mot, il s'approcha du geôlier et récupéra le trousseau de clefs. Il vint ensuite nous ouvrir tandis que Marcos se levait à son tour. Le médecin nous fit signe de le suivre et de rester silencieux. La nuit était sombre, il n'y avait aucun bruit ni âme qui vive mais il demeurait prudent. Nous sortîmes de la forteresse sans encombre, empruntant un passage dérobé. Nous arrivâmes aux portes de la cité où nous attendait avec anxiété la petite Jeanne, Jéricho et un autre cheval. J'eus l'agréable surprise de récupérer mon arme.
— Pourquoi ? demandai-je finalement à propos de l'aide qu'il nous apportait.
— Vous faut-il une raison pour aider des inconnus ?
J'en fus sans réponse immédiate.
— Vous allez au devant des ennuis, tentai-je.
— Il y a longtemps que j'ai appris à les combattre. Partez maintenant. Le somnifère ne fera pas effet bien longtemps. Vous avez quelques denrées dans les sacoches suspendues à vos chevaux et, dans la vôtre, vous trouverez une chemise de rechange. Elle sera sans doute trop grande mais vous protégera mieux du froid.
— Merci encore. Jeanne, prends bien soin de toi, dis-je à la petite qui me regardait avec tristesse.
Je me penchai vers elle et la serrai dans mes bras avant d'imiter Marcos qui était déjà prêt à partir.
— Un dernier conseil. Attendez d'être assez loin pour faire galoper vos montures. Le bruit risquerait de hâter le réveil de la garde.
— Prenez soin de vous et de Jeanne, dis-je avant de faire signe à Marcos de me suivre.
Un étrange sentiment me happa. La sensation d'avoir été vu par d'autres. Je crus même voir le buisson derrière eux se mettre à bouger mais, compte tenu du peu de luminosité, ce pouvait être simplement mon imagination. Comme personne ne nous suivit cela devait être le cas.
Nous nous arrêtâmes à deux lieues de là dans une bâtisse laissée à l'abandon. Continuer de chevaucher de nuit n'eut pas été prudent avec la présence des loups dans la région. Nous fîmes un petit feu pour nous réchauffer, après avoir fait rentrer nos chevaux avec nous et les avoir installés dans un coin de l'abri. Dehors, ils auraient été la proie des animaux sauvages et auraient pu trahir notre présence si jamais nous étions poursuivis de plus ils aideraient à nous tenir au chaud.
