Chapitre 11 : 24 heures de répit
Le lendemain matin, alors que nous étions sur le point de quitter notre refuge, nous entendîmes un cavalier approcher. Nous nous cachâmes derrière un mur grâce auquel nous pûmes l'observer sans être vus.
Le cavalier passa au petit galop. Sa main gauche, seule visible, était bandée. Devant lui, ligotée et bâillonnée se trouvait une enfant. Mon sang ne fit qu'un tour en reconnaissant la petite Jeanne. Nous laissâmes le cavalier passer, s'assurant qu'il était bien seul et nous remîmes en selle. Lorsque je commençai à suivre l'homme, Marcos m'interpella.
— Où vas-tu, Diego ? Ce n'est pas par ici l'Espagne.
— Je sais, répondis-je, mais si c'est bien là la petite que je connais, alors je ne peux rester sans rien faire.
— C'est bien toi, sourit Marcos en me suivant.
Nous chevauchâmes sur une lieue et parvînmes aux abords d'une mine surveillée. Nous restâmes à couvert pour observer l'endroit. Il n'y avait pas plus de dix hommes en tout et pour tout. Le cavalier que nous avions suivis mit pied à terre sans se préoccuper de l'enfant. Un des hommes s'approcha de lui et lui donna l'accolade pour le saluer.
Il avait la quarantaine, plutôt bien portant, un visage sévère, marqué par le temps et les combats. Il marchait légèrement de travers. Une jeune femme sortit d'une cabane. Elle avait le teint pâle, des cheveux noirs et son visage reflétait la terreur. Elle regarda l'étranger puis observa son chargement. Je la vis courir vers l'enfant bâillonnée, faisant tomber le quadragénaire quand il voulut l'empêcher de s'approcher. Elle n'eut que le temps de détacher l'enfant. L'homme s'était relevé et avait déroulé son fouet. Les coups pleuvaient. Je serrai les poings de rage devant tant de cruauté. Elle n'avait rien fait pour recevoir tel châtiment d'ailleurs rien ne le méritait. J'aurais voulu intervenir mais j'ignorais comment ne pas risquer la vie de Marcos. Au moment où je me décidai à intervenir, nous entendîmes des cavaliers approcher. Je jurai tout bas et sortis mon épée. J'avais négligé nos éventuels poursuivants. Je fis signe à Marcos de rester à couvert et les attendis de pied ferme.
Les cavaliers s'arrêtèrent devant moi. Ils étaient deux. Ils mirent pied à terre et sortirent leurs armes à leur tour. Leurs visages étaient cachés par le col de leurs manteaux, mais pour moi il n'y avait pas de doute. Il s'agissait de Madame De la Boissière et du dénommé Aldric.
— Où est-il ? demanda la jeune femme en parlant de Marcos.
Elle n'avait pas encore réalisé ce qu'il se tramait céans.
— Le ravisseur d'enfants ? Sur votre droite, expliquai-je en désignant les hommes à l'intérieur du campement qui avaient réagi à leur arrivée.
Elle tourna brièvement la tête et resserra son emprise sur son arme. Elle bouillonnait intérieurement, je le sentais et me servis de la situation.
— Une alliance vous tenterait-elle ?
— Avec quelle contrepartie ? questionna-t-elle gardant un œil sur les hommes.
— Notre liberté, au señor De la Callas et à moi-même.
— Madame ! s'exclama Aldric outré par ma proposition, mais surtout par le silence subit de celle-ci.
Visiblement ce n'était pas un négociateur.
Elle demeura pensive tandis que les hommes s'étaient rapprochés.
— Je vous laisse 24 heures d'avance, proposa-t-elle enfin après sa courte réflexion, à prendre ou à laisser.
Je commençais à apprécier la señora. Sous son masque de fierté, elle cachait un grand cœur.
— Gracias, répondis-je en m'inclinant brièvement.
Ce fut ensuite la plus courte des batailles que je connus. Les hommes présents étaient de bien piètres bretteurs. Nous terminâmes avant même d'avoir commencé.
Je vis la señora grimacer, mais ce fut si fugace que je crus l'avoir rêvé. Elle ne présentait après tout aucune blessure.
La jeune femme qui était venue en aide à Jeanne avait déposée celle-ci contre le chalet. Elle était restée en retrait à nous observer avec un grand intérêt. La petite demeurait toujours inconsciente. Il ne restait plus en lice que l'homme à la quarantaine et le soldat que nous avions poursuivis.
— Alexandra, retourne à l'intérieur, vociféra le plus âgé.
— Plus jamais, finit-elle par déclarer après un long moment de silence comme si elle prenait sur elle et qu'elle se forçait à faire front.
Notre présence avait semble-t-il eu un effet encourageant sur sa personnalité. Mais qu'avait-elle subi par le passé ?
— Co… Comment, balbutia l'homme incrédule.
Face à cette rébellion, il leva le fouet prêt à frapper.
— Tu vas le regretter, misérable racaille !
La jeune femme répondant au nom d'Alexandra fit mur de son corps entre l'homme et Jeanne. Au moment où il fit chanter son fouet, j'intervins et levai le bras gauche. La lanière s'enroula autour de mon épais manteau, m'évitant ainsi une quelconque blessure. J'attrapai le bout devant ma main.
— Que… grommela l'homme en tentant de récupérer vainement son arme.
Le soldat profita alors de la situation, croyant sans doute que je ne pourrais me défendre dans une telle position… Le scélérat se trompait grandement. Sans lâcher ma prise sur le fouet, je fis montre de ce que devait être un bon combattant. J'entendis Aldric et Madame De la Boissière discuter derrière-moi et je finis par désarmer le soldat, le blessant à l'épaule droite d'une pique bien dosée.
— Aldric, occupe-toi de lui, entendis-je Madame De la Boissière lui ordonner tandis qu'elle se rapprochait de moi.
Il y eut soudain un sifflement aigu. C'était Marcos toujours caché dans les fourrés. Cette astuce m'informa de l'arrivée imminente de cavaliers. J'en relâchai brièvement la lanière du fouet au profit de son propriétaire qui récupéra l'usage de son arme. Je le vis préparer un nouvel assaut… Mais cette fois, ce fut un jeune garçon qui l'arrêta en arrivant derrière lui et en saisissant le manche.
Madame De la Boissière sortit son arme à feu et la leva vers lui.
— Lâchez ce fouet ou je n'hésiterai pas, ordonna-t-elle sévère.
L'homme commença par obéir et baissa la tête vaincu. Le jeune garçon jeta le fouet au loin avant de se diriger vers Alexandra qui tenait délicatement Jeanne dans ses bras. Je notai alors une ressemblance entre elles.
— Vous allez payer, ragea soudain l'homme à la quarantaine en sortant une arme à feu à son tour.
Il n'eut pas le temps de s'en servir, celle-ci lui explosa en main. Rugissant de douleur, il tomba à genou et s'attrapa sa main meurtrie.
— Vous étiez prévenu, affirma Aldric en rangeant son arme encore fumante.
Il y eut un second sifflement plus pressant. Je me tournai vers madame De la Boissière.
— 24 heures, dis-je comme pour vérifier ses dires.
— 24 heures, affirma-t-elle en souriant légèrement.
Je courus alors vers les fourrés et retrouvai Marcos qui m'attendait de pied ferme. Il était temps. Le capitaine Guarette menait la marche devant une dizaine de soldats.
— Madame ? interrogea-t-il avec surprise.
Malgré la distance, nous entendîmes clairement la conversation. Il devait s'attendre à nous trouver en lieu et place de la señora.
— Capitaine Guarette, nous venons d'appréhender deux des trois responsables des disparitions d'enfants de Villefranche et des cités environnantes d'il y a six ans.
Je vis le capitán regarder autour de lui, mal à l'aise comme s'il connaissait ces lieux. L'homme à la quarantaine le regarda souriant.
— Vous êtes vous-même en état d'arrestation, rajouta-t-elle me surprenant quelque peu et pointant son arme vers le capitaine.
— Quelle bonne farce, ria l'officier hautain.
Quelques soldats derrière lui s'agitèrent. Visiblement ils ne semblaient pas au courant de l'affaire… Du moins les trois-quarts d'entre eux.
— C'est totalement absurde, Madame. Vous n'avez rien contre moi.
— Vous croyez ? demanda-t-elle avec tant de conviction que je vis le capitán douter et perdre son sourire. Il y a aussi nombre de témoins qui pourront affirmer le contraire de ce que vous pensez.
— Et si nous réglions ceci à l'épée ?proposa le capitaine.
— Si cela vous chante, répondit-elle amusée.
— Laetitia ! s'exclama Aldric avant de se reprendre. Veuillez m'excuser… Madame.
Quelque chose clochait avec le comportement du capitaine. Je le vis brièvement échanger des regards avec certains de ses soldats.
— Reste-là, Marcos, j'ai comme un mauvais pressentiment.
— Mais ?
— Tu ne vas pas me dire que si tu pouvais te battre tu resterais les bras croisés. De plus, je ne sortirai de ma cache que si cela est vraiment nécessaire.
— Sois prudent, Diego.
Je me rapprochai de nouveau alors que le capitaine et la jeune femme avaient engagé le combat. Je remarquai trois soldats reculer vers les fourrés en sortant leurs armes à feu.
— Les gredins, fulminai-je en les voyant faire.
Ils s'arrêtèrent juste devant moi, mais, me tournant le dos, ils ne me virent pas. Les fers résonnaient toujours. Le capitaine avait beau attaquer comme un diable, elle n'en était pas affectée. J'avais eu l'occasion de jouter avec elle. Elle avait eu un bon maître.
— En effet, sinon elle ne t'aurait pas désarmé… Tu me fais honte, Diego, le taquina Don Alejandro.
— Ce n'est arrivé qu'une fois, dit le jeune don mal à l'aise.
— Une fois de trop, renchérit le vieil hidalgo.
— Je savais que j'aurais dû garder ce passage sous silence, soupira-t-il.
Toledano et Don Esteban se mirent à rire. Salena vint à son secours.
— Si j'en crois l'histoire de mon époux, il a laissé gagner la señora. C'est très honorable de sa part.
— Honorable en effet, mais tout récemment je l'ai vu combattre une señora qui ne lui a pas fait de cadeaux, souligna Arturo.
— Cette même señora vous a vaincu si j'ai bonne mémoire, sourit Salena.
— Qui vous dit que je ne l'ai pas laissé faire ?
— Le masque qu'elle portait, rappela le vice-roi, il vous était impossible de savoir qui était votre adversaire.
Mal à l'aise, Arturo se racla la gorge.
— Voulez-vous votre revanche à visage découvert ? demanda la señora De la Vega avec amusement.
— Où en étiez-vous, Don Diego ? s'enquit Toledano cherchant à éviter les ennuis.
Le jeune homme souriait.
— Gracias, Salena, lui murmura-t-il, soulagé d'avoir évité un sujet épineux.
— De nada.
Diego reprit alors le cours de son histoire.
— Où en étais-je ? … Ah oui ! Sur le fait qu'elle avait eu un bon maître.
Finalement, elle le désarma sans grande difficulté. Le capitaine serra ses poings de rage, mais on pouvait deviner dans son regard que pour lui la partie n'était pas encore terminée. Je sortis de l'ombre et fondit sur le premier soldat, déviant alors son tir. Sans laisser le temps aux deux autres d'intervenir, je les mis hors d'état de nuire.
Le coup de feu avait bien sûr fait réagir les autres protagonistes de l'affaire. Le premier soldat se releva et sortit son arme. Contraint au combat, je fis de même et je sentis plusieurs regards se poser sur moi.
J'entendis des pas fermes et ressentis soudain une forte animosité autour de moi tandis que je désarmai sans peine le soldat.
— Vous avez dépassé les bornes, Capitaine. Dites à vos hommes de cesser les hostilités ou je ne réponds plus de moi, tempêta Aldric.
— Colonel Aldric, intervint Madame De la Boissière tentant visiblement de le calmer.
Donc ce n'était pas un simple garde du corps mais un colonel.
— Colonel Aldric ? s'exclama Toledano le visage soudain blême.
— Oui. Le connaissez-vous ?
Le capitaine n'avait pas entendu la question, perdu dans ses pensées.
Ce ne peut être lui, songeait-il, c'est impossible. Le colonel dont j'ai eu le malheur de croiser la route a été condamné à mort et exécuté en place publique pour ce qui m'a été rapporté.
— Señor Toledano ? interrogea Salena.
— Oui... Excusez-moi, Don Diego, vous pouvez poursuivre.
Le capitaine semblait très bouleversé. Interloqué, Diego fronça les sourcils mais poursuivit.
— C'est… C'est d'accord, dit le capitaine aussi blême que s'il avait vu le diable en personne.
Je le serais autant, pensa Toledano.
Aldric le lâcha sans ménagement et l'officier tomba à terre lourdement. Réalisant à qui il faisait face, il blêmit. La nausée le submergea tandis qu'il se mettait à trembler. La terreur que lui inspirait le colonel était telle qu'il en mouilla son uniforme.
— Arrêtez ces hommes, ordonna ensuite la señora De la Boissière après avoir laissé le temps au Señor Guarette de se reprendre et de retrouver un semblant de fierté.
— Que fait-on de l'autre ? demanda un soldat en me désignant.
— Cet homme est libre de partir, affirma-t-elle avec autorité.
Aldric fut de nouveau à ses côtés tandis que les soldats obéissaient prestement.
— Madame ?
— Je vais bien, Aldric, sourit-elle.
Ils s'approchèrent de la petite Jeanne toujours inconsciente. Alexandra, la jeune femme aux cheveux ébène, l'avait prise dans ses bras et la berçait tendrement. Je retournai dans les fourrés, mon intervention s'arrêtait là. J'avais gagné vingt-quatre heures et ce n'était pas de trop pour retourner vers l'Espagne d'autant que nous n'allions pas prendre le plus court chemin.
Nous pûmes observer des retrouvailles entre certains jeunes et des soldats. J'eus le sentiment que nous venions de retrouver les enfants disparus six ans auparavant en plus d'avoir aidé à appréhender les responsables.
Une fois la voie dégagée, nous reprîmes notre route. Le temps était au beau fixe. J'en profitai pour raconter mon périple depuis Madrid.
— C'est une chance que nous ayons dû emprunter la montagne pour passer en France.
— Et un heureux hasard que la petite Jeanne m'ait blessé à la tempe avec sa boule de neige. – Cependant, mon ami, nos ennuis sont loin d'être terminés. Madame De la Boissière nous a laissé une journée d'avance mais cela ne va pas nous permettre de rejoindre l'Espagne assez vite.
— Tu sais, Diego, je doute qu'elle nous poursuive de nouveau dans 24 heures. Elle va avoir des comptes à rendre pour avoir arrêter le capitán.
— Il lui a offert un bon nombre de preuves de sa corruption et il y avait beaucoup de témoins. Elle ne risque rien.
— Si ce n'est un retour de bâton pour nous avoir laissé filer.
— J'ai dans l'idée qu'elle avait une autre mission, même si elle n'était pas prioritaire pour elle à ce moment là.
— Donc tu crois qu'elle va revenir à la charge.
— Dans moins de 24 heures maintenant, oui, affirmai-je.
