Chapitre 12 : Nombreuses retrouvailles
— Alors dépêchons-nous, dit Marcos.
— Du calme, mon ami. Si nous allons trop vite, nos montures ne tiendront pas la route. Par contre, il nous faut trouver un abri avant que la nuit ne tombe. Les loups rôdent toujours dans la région.
— Crois-tu qu'ils t'attaqueront de nouveau ? questionna Marcos avec ironie.
— On n'est jamais trop prudent, répondis-je avec le même humour.
Entre les événements du matin, notre discussion et les arrêts nécessaires à nos montures, la journée fila à toute allure. La lumière descendante jouait avec les ombres de la forêt et bien vite il ne resta qu'une faible luminosité.
L'ombre d'un vieil abri apparut enfin devant nous.
— Il était temps, dit Marcos.
— En effet.
Au loin des hurlements se firent entendre. Nous échangeâmes un bref regard.
— Lobos !
Sans chercher à en savoir plus, nous fîmes accélérer nos montures et arrivâmes rapidement devant le vieux bâtiment. Il n'y avait aucune fenêtre et un seul et unique accès. La porte étant assez haute, nous entrâmes à l'intérieur sans même descendre de cheval. Une forte odeur d'humidité régnait à l'intérieur. Nous prîmes diverses toiles d'araignées dans la tête avant de mettre pied à terre.
D'après les hurlements, les loups étaient encore assez loin. De ce fait, nous en profitâmes pour aller récupérer du bois afin de faire un petit feu qui nous permettrait de nous réchauffer et d'éclairer un peu l'intérieur de l'abri.
La maisonnette était en désordre, les meubles rongés par le temps étaient à terre. La table et les chaises non moins vermoulues avaient été renversées. Une épaisse couche de poussière était visible. Les anciens occupants de l'abri avaient été obligés de partir à la hâte, sans doute forcés par d'autres. Certains endroits de la pièce étaient noircis par la suie.
Nous restâmes silencieux un instant et nous vérifiâmes que la porte était bien verrouillée avant de la barricader. Les loups passèrent en hurlant, affolant Jéricho et son compagnon. Nous nous empressâmes de les rassurer avant qu'ils ne fassent trop de bruit. Je vis Marcos surveiller la porte comme s'il s'attendait à la voir s'ouvrir sur les loups. Mais la meute continua son chemin et le silence retomba. Je flattai une dernière fois les chevaux avant de les relâcher et m'approchai de Marcos que je venais de voir grimacer.
— Comment te sens-tu ? lui demandai-je.
— Je me sens courbaturé et fatigué. Crois-tu que nous sommes encore loin de la frontière ?
— Si nous franchissons la montagne nous y serons rapidement.
— Diego, on ne franchit pas la montagne, on la contourne me fit-il remarquer.
— Nous sommes mal engagés pour la contourner, mais si tu le préfères nous ferons ainsi.
— Gracias, Diego.
Face à son visage empli d'inquiétude, je lui demandai ce qui lui était arrivé. J'appris que lors de son enlèvement, il avait repris conscience dans un attelage calfeutré. Les arrêts n'avaient pas été nombreux et avaient eu lieu à chaque fois en dehors des villes et villages. Le dernier arrêt avait été plus long. Ils avaient été rejoints par un cavalier qui apportait des informations capitales aux ravisseurs. Malheureusement Marcos n'avait rien compris, contrairement à moi il n'avait pas été assez assidu aux cours de français. Il n'avait d'yeux que pour la fille de notre professeur qui l'assistait lors de ses leçons.
Le fait est que ses ravisseurs l'avaient alors fait sortir de la voiture. Au début, il croyait être arrivé, mais il en était autrement. La voiture continua de son côté tandis qu'il se retrouvait avec Madame De la Boissière, Aldric et un autre soldat. Ils franchirent la montagne sans difficulté et sans intervention militaire. Marcos avait dans l'espoir de croiser des soldats espagnols, mais… Il n'y avait pas de poste frontière de ce côté.
Ce fut dans la descente que tout se compliqua. Une avalanche les surprit et il m'avoua avoir agi sans réfléchir en courant mettre à l'abri la señora De la Boissière. Je ne pus cacher mon étonnement face à cette affirmation. Il admit que le geste avait été stupide de sa part, mais d'un autre côté il ne pouvait pas rester sans rien faire. Je lui demandai quelle avait été sa réaction. Même Laetitia De la Boissière était restée incrédule, elle l'avait cependant remercié. L'autre soldat ne s'en était pas sorti et, sur les quatre chevaux, deux avaient aussi été emportés.
C'est ainsi qu'ils avaient rejoint Villefranche de Conflent et c'est pourquoi ils étaient apparus tous aussi fatigués les uns que les autres.
Le sommeil nous gagna et nous finîmes par nous endormir. Lorsque le matin arriva nous reprîmes notre route après un bref petit déjeuner. Nous avions quelques vivres mais, ne sachant pas ce qui nous attendait, nous préférâmes nous rationner. Je gardai un œil sur la grande route que je devinai sur notre droite et je finis par reconnaître les environs.
Soudain je m'arrêtai. J'observai le chemin que nous suivions et qui s'enfonçait dans la forêt. Il y avait là quelque danger, l'ambiance n'était plus la même.
— Nous devrions nous rapprocher de la grande route, appuyai-je avec un léger malaise que je ne pus dissimuler.
— Aurais-tu peur ? me nargua Marcos.
— Ce chemin ne me semble pas sur.
Comme pour confirmer ma suspicion, des hommes jaillirent des fourrés. À leur allure cela ne pouvait être que des brigands. Nous fûmes vite cernés et celui qui devait être le chef se mit à rire sournoisement.
— Salutations, jeunes voyageurs égarés. Vous me semblez bien chargés. Laissez-nous vous délester de vos richesses.
Marcos me regarda perplexe.
— Qu'a-t-il dit ? me questionna-t-il.
— Ce sont des voleurs qui pensent que nous avons quelques trésors à partager, lui expliquai-je avec amusement.
Il y eut un autre bruit autour de nous qui me fit dresser les oreilles vers la forêt.
— Marcos, quoiqu'il arrive par la suite, surtout ne bouge pas, lui dis-je subitement.
— Diego ? m'interrogea-t-il avec surprise.
— Vous deux, descendez de vos chevaux, ordonna le chef des brigands nous menaçant avec un pistolet dans chaque main.
Je pris mon temps pour obéir et je pouvais deviner l'étonnement de Marcos qui m'imita. Il est vrai qu'en d'autres cas et d'autres lieux nous ne nous serions pas laissé faire. Un fort grognement retentit autour de nous, créant un début de panique parmi les brigands. Certains reculèrent, le chef baissa les armes et regarda autour de lui tandis que Marcos me regardait avec inquiétude.
— Ne bouge surtout pas, lui répétai-je en espagnol.
Le chef des brigands se rapprocha de nouveau, se libérant une main en rangeant un de ses pistolets. Ce fut à ce moment là que les loups sortirent à leur tour de la forêt. Je demeurai impassible et attrapai les rênes de nos montures affolées.
Ce fut l'affolement parmi les malfaiteurs qui prirent la fuite aussi vite qu'ils le purent. Le chef des bandits était toujours face à moi, terrorisé. Je sentais la nervosité de Marcos grandir.
—Ne t'inquiète pas, tout va bien se passer, lui dis-je pour tenter de le rassurer.
Me prenant pour responsable de l'arrivée des loups du fait de mon calme, le brigand leva son pistolet vers moi.
— Vous êtes le diable ! s'exclama-t-il.
Malgré l'impression que je donnais, j'étais tout aussi nerveux. Avant que l'homme n'ouvre le feu, un loup se jeta sur lui, le saisissant à la gorge.
— Diego ! s'exclama Marcos horrifié.
Le loup lâcha l'homme et se tourna vers nous en grognant. Un autre animal arriva. Son pelage noir reluisait. Je l'aurais reconnu facilement même si je n'avais pas vu le mouchoir que j'avais attaché à sa patte arrière quelques jours auparavant. C'était LE loup.
Son congénère l'observa et partit les oreilles basses. L'animal, toujours chef de meute, se rapprocha de moi. Marcos, ne me voyant pas réagir, se mit face à moi et porta la main à mon épée.
— Non, Marcos, lui dis-je en l'empêchant de la sortir de son fourreau. Il ne nous fera aucun mal.
Dans un geste lent, Marcos baissa son bras. Je pus observer le comportement de l'animal se faire plus calme. Il vint se frotter à mes jambes, me permettant de le caresser brièvement comme j'aurais pu le faire avec un cheval. Puis, il fit quelques pas en arrière là, il nous jeta un dernier regard avant de hurler et de partir avec précipitation. Jéricho et son ami se cabrèrent et il fut plus difficile de les calmer.
Nous reprîmes place sur nos montures, encore un peu étourdis par les derniers événements Marcos semblait beaucoup plus hébété que moi.
— Diego ?m'interrogea-t-il une fois qu'il eut recouvré ses sens.
— C'était ce loup, affirmai-je devinant sa question silencieuse.
— Comment peux-tu en être aussi certain ?
Pour toute réponse, j'ouvris ma main droite, révélant mon mouchoir que je venais de récupérer sur la patte de l'animal.
— Nous sommes quittes, plaisantai-je.
Marcos en leva les yeux au ciel.
— À ton avis, devons-nous aller dans la forêt ?me demanda-t-il par la suite.
Je regardai les environs et reconnus la forteresse de Mont Louis qui ne semblait pas si loin de nous. J'en conclus que nous ne devions pas être proche de l'Ermitage Notre Dame où nous pourrions manger et nous reposer plus facilement.
— Nous allons regagner la route principale. Nous y serons plus en sécurité.
Nous passâmes sous les remparts de Mont Louis sans être inquiétés et notre chevauchée se poursuivit sans encombre jusqu'à l'Ermitage. Souhaitant nous prévenir de tout problème, nous restâmes à l'écart des autres personnes durant notre halte. Nous commençâmes par manger un peu tandis que nous observâmes les allers-venues de chacun.
Lorsqu'il fut temps de partir, j'allai trouver un moine pour lui demander de prendre soins des chevaux. Marcos et moi avions décidé de continuer à pied. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je me retrouvai face au Père François !
— Monsieur Goupil, s'exclama-t-il gaiement.
— Père, le saluai-je en retour.
— Avez-vous fait bon voyage ?
— Oui, en effet. J'ai croisé la route d'un ami sur mon chemin de retour. Nous nous apprêtions à continuer à pied et j'aurais aimé que Jéricho et son compagnon de voyage, venant de Villefranche de Conflent, retournent à leurs propriétaires respectifs.
— Je peux vous déposer où vous le souhaitez. Je retourne à Puygcerda. C'est à l'ouest d'ici. Il y a sur mon chemin un carrefour dont une des routes vous mènera à Llivia, dit-il en murmurant la fin de sa phrase.
— Nous ne voudrions pas vous apporter des ennuis, mon Père.
— Ne vous en inquiétez pas et venez avec moi, cela me fera un peu de compagnie.
— Padre… Mon père, me corrigeai-je, je sais que l'endroit n'est pas approprié pour se confesser, mais il est essentiel que vous sachiez que nous sommes poursuivis.
— Fils, ne m'en dites pas plus. Ma proposition tient toujours, sachez-le. Et pour vos amis équidés, je vais aller parler au valet d'écurie de l'Ermitage. C'est un de mes amis et il prendra soin d'eux pendant mon absence. Lorsque je reviendrai, je les conduirai moi-même à leurs propriétaires. Si je ne me trompe pas, le compagnon de Jéricho appartient au médecin de Villefranche, n'est ce pas.
— Comment le savez-vous ?
— C'est un secret, sourit-il. Pendant que je parle avec le palefrenier, réfléchissez à mon offre.
— Gracias, Padre.
Tandis que le Père François allait de son côté, je fis le point avec Marcos. Il me fit remarquer que la proposition du Père François nous permettrait de nous reposer plus longtemps.
Quelques minutes plus tard, nous quittâmes l'Ermitage à bord d'une charrette en compagnie du Père François. Notre voyage fut calme et l'architecture de Villefranche de Conflent fut le centre de notre conversation. Après quelques temps, la charrette s'arrêta à un carrefour.
— Encore merci pour tout, mon Père, dis-je en m'inclinant avant d'aider Marcos à descendre.
— Je vous en prie, jeunes gens. Que Dieu soit avec vous pendant votre voyage, nous bénit-il avant de partir, nous laissant au beau milieu de la route.
— Allons-y mon ami. Si mes souvenirs sont bons, nous sommes maintenant à deux lieux de Llivia où nous pourrons nous reposer réellement en paix et beaucoup plus longtemps.
— Llivia ?
— Sí. C'est un village espagnol enclavé sur le territoire français depuis le traité des Pyrénées.
Nous avions déjà parcouru une lieue et demi sous un magnifique soleil lorsque le temps changea sans prévenir. Des nuages denses arrivèrent, cachant le soleil et faisant baisser la température. Puis le vent se fit brusquement plus coupant tandis que nous luttions pour rester debout. Sentant soudain une menace sur nous, je me retournai et notai plusieurs cavaliers.
