Chapitre 13 : Libre ? Oui mais…
— Marcos, il nous faut retourner vers la forêt.
— Et les loups ?
— Préfères-tu les soldats de señora De la Boissière ? questionnai-je avec ironie.
— Sans façon… Je ne pourrais t'être d'aucun secours si nous devions livrer bataille. Je n'ai pas d'arme.
— Donc nous n'avons pas vraiment le choix, n'est-ce pas ?
— En effet, soupira-t-il.
Nous nous dirigeâmes bien malgré nous vers la forêt qui nous apparaissait soudain plus sombre et plus dangereuse. La neige se mit à tomber, formant une couverture blanche qui couvrit nos empreintes, enfin… au début.
— Que fait-on une fois à couvert ?
— Nous suivrons la route à distance. Je doute que les français nous poursuivent une fois que nous serons en territoire espagnol.
Nous poursuivîmes notre chemin, restant à l'orée de la forêt pour ne pas être freinés par les divers morceaux de bois et autres broussailles qui jonchaient le sol. Je gardai un œil derrière nous par prudence. Le vent tomba subitement et le ciel s'éclaircit tandis que Llivia était en vue.
— Enfin ! s'exclama Marcos.
— Vois-tu les deux bornes ? demandai-je en souriant.
— Je les devine sous le manteau neigeux.
— Une fois que nous les aurons franchis, nous serons en Espagne. Et là…
Un bruit lointain mais proche m'interrompit. Je me retournai et remarquai les cavaliers.
— Dépêche-toi, Marcos ! m'écriai-je en l'empoignant fermement et l'entraînant dans ma course.
Plus rapide, les cavaliers gagnaient rapidement du terrain, toutefois nous parvînmes à franchir la frontière avant d'être rattrapés. Les cavaliers s'arrêtèrent sur ordre du meneur qui n'était autre qu'Aldric. Observant les autres personnes présentes, nous notâmes l'absence de Madame De la Boissière.
— Rendez-vous sans faire d'histoires ! ordonna Aldric après avoir mis pied à terre et s'être rapproché de nous.
— Jamais ! rétorquai-je en serrant le fourreau de mon arme de ma main gauche et posant ma main droite sur le pommeau, prêt à en découdre.
— Ne me forcez pas, grimaça-t-il avec agacement.
— Et vous non plus, dis-je en faisant signe à Marcos de reculer vers la ville.
— Diego, la cavalerie est là, m'avertit-il.
Je n'osais rompre le contact avec Aldric mais du bruit derrière moi confirma ses dires.
— Recule vers eux et ne te préoccupe pas de moi, lui dis-je en espagnol.
— S'il bouge, j'ordonne à mes hommes de l'abattre, menaça le colonel usant de la même langue.
J'avais oublié qu'il comprenait l'espagnol. Râlant intérieurement, je fis signe à Marcos de s'arrêter le temps de trouver une solution.
— Souhaitez-vous réellement être la cause d'un incident diplomatique ? demandai-je calmement tandis que des cavaliers de la garde espagnole s'arrêtaient derrière nous.
Aldric grimaça et échangea un regard avec l'homme maintenant à mes côtés avant de remonter en selle. Il fit signe à ses hommes et les français repartirent. Je sentis un poids disparaître de mes épaules et soupirai.
— Marcos, mon cher, nous voilà tirés d'affaire, dis-je soulagé en me tournant vers lui.
— Bien, murmura-t-il avec une certaine lassitude.
Je fronçai les sourcils inquiet. Le voyant vaciller subitement, je le rattrapai. Une forte chaleur émanait de son front. Mon ami était fiévreux. J'entendis son remerciement murmuré faiblement.
— Tiens bon, Marcos, nous y sommes. Tu vas pouvoir te reposer à l'auberge.
— Señores, fit soudain le cavalier à nos côtés.
— Sí ? dis-je en soutenant Marcos.
— Pourquoi ces soldats français étaient-ils après vous ?
— Ne plus nous revoir. Il s'avère que mon ami est tombé fou amoureux d'une Française. Son fiancé, un officier, n'a pas apprécié et l'a fait enfermer pour l'empêcher de s'approcher d'elle. Je l'ai aidé à fuir, mais les soldats ont, semble-t-il, retrouvé notre trace.
Le cavalier espagnol, un officier lui aussi, se mit à rire de manière si plaisante que je crus pouvoir lui faire confiance.
— Pourquoi donc !? Que s'est-il passé ? l'interrompit Don Esteban avec perplexité.
— Je vais y venir, sourit Diego avec amusement.
— Venez, Señores, vous serez plus en sécurité en ville. Quant au Colonel Aldric, je doute qu'il renonce si facilement. Il n'est pas réputé pour sa tendresse contrairement à la magnanimité de la fille du général De la Boissière, qu'il suit partout depuis qu'elle lui a sauvé la vie il y a bien deux ans de cela.
— Que savez-vous à ce sujet ? demandai-je très intéressé.
— Très peu de choses en vérité. Le général De la Boissière, outré par les actes du colonel l'a fait condamner à mort. Señora De la Boissière est intervenue, mettant en avant les qualités de stratège du colonel. Le général aurait alors repoussé l'exécution et ainsi permis au colonel de vivre sous la seule condition qu'il demeurerait sous les ordres de sa fille. Les débuts n'ont pas été très faciles, mais au fil du temps une amitié s'est développée. Et cette amitié se serait transformée à tel point que le général a fait annuler la condamnation et libéré le colonel de son engagement. Ce dernier a préféré rester aux côtés de celle qu'il surnomme son ange salvateur.
— Vous semblez bien au courant de l'affaire, mi Capitán, fis-je remarquer.
— À vrai dire, le colonel Aldric est avant tout un cousin éloigné et, malgré nos divergences, nous sommes toujours restés en contact. Il nous est même arrivé de nous retrouver face à face.
— Nous avons donc eu de la chance que vous soyez en ville, soutint Marcos.
— En effet, Señor. Notre patrouille est arrivée hier, suite à la demande de Don Esteban de la Callas, affirma-t-il en observant nos réactions tandis que nous arrivions devant la taverne où je remarquai la présence du tenancier.
— Excusez ma curiosité, Capitán, mais Señor De la Callas vous envoie bien loin de Madrid.
— Certes, mais nous ne sommes pas les seuls à patrouiller. Un avis de recherche a été lancé suite à la disparition de son fils. Nous avons pour mission de le retrouver et de le rapatrier à Madrid. Une fois que vous serez bien rétabli c'est ce que nous ferons, ajouta-t-il nous faisant comprendre qu'il avait deviné notre identité.
Du moins celle de Marcos.
— Señor De la Cruz ! me salua l'aubergiste tandis que nous entrions dans son établissement.
— Señor, saluai-je en retour avant de rejoindre mon ami ainsi que l'officier.
— Savez-vous qui a alerté mon père ? questionna Marcos une fois que nous fûmes assis et confirmant ainsi les doutes du capitán.
— Je l'ignore. De votre côté, sauriez-vous où je puis trouver le señor De la Vega ?
— C'est moi-même, répondis-je assez étonné.
— Vous ? La description que l'on a faite de vous est bien loin de la réalité, s'amusa l'officier.
— Que voulez-vous dire ?
— Vous avez été dépeint comme une personne distinguée, toujours rasé de près et à la tenue irréprochable.
— Je crains que mon périple n'ait terni mon image, expliquai-je avec non moins d'amusement et passant la main sur mon menton.
Je ne m'étais pas rasé une seule fois depuis que j'avais quitté Madrid, même durant mon précédent arrêt à Llivia.
— Que puis-je pour vous ? demandai-je inconscient que je venais de tomber dans un traquenard.
— J'ai ordre de vous conduire à la prison de Madrid pour trahison et espionnage, affirma l'officier soudain plus grave.
— Je vous prie de m'excuser, qu'avez-vous dit ? m'étonnai-je.
Le capitán répéta la sentence avec calme et gravité. Je me levai d'un bond et posai ma main sur le pommeau de mon arme, prêt à en découdre s'il le fallait.
— Señor, je vous le déconseille, dit l'officier en m'imitant et gardant son flegme.
— Puis-je savoir qui m'accuse de pareille bêtise ? demandai-je bouillonnant de colère.
— Capitán, intervint Marcos, sur l'honneur de ma famille, les De la Callas, je vous fais serment de la droiture et de la loyauté envers la couronne du señor De la Vega.
Le capitán m'observa et je vis un si bref sourire d'amusement apparaître que je crus l'avoir rêvé.
— En attendant de pouvoir éclaircir cette affaire, puis-je vous demander de rester sous ma surveillance ?
— Soit ! répondis-je sèchement en lâchant mon arme.
— Gracias, répliqua-t-il avant de quitter l'auberge.
— Marcos, mon ami, j'ai bien peur que ton père ne te fasse des remontrances, dis-je en reprenant place.
— Tu devrais te soucier de cet incident. Qui peut bien avoir fait courir ce bruit ?
— Je ne sais pas. Mais qui que ce soit il va le regretter amèrement. On ne s'attaque pas à un De la Vega impunément.
— Surtout après ce que tu viens de vivre, ironisa Marcos tentant de me dérider.
Et cela fonctionna !
Durant la semaine qui suivit, nous nous reposâmes correctement. Au lendemain de notre arrivée à Llivia, je décidai de me débarrasser de ma barbe. Le troisième jour, j'allai saluer le padre de Nuestra Reina de Los Angeles qui m'accueillit à bras ouverts. Nous discutâmes de mon périple et je lui fis la description de l'ermitage Notre Dame. Chemin faisant vers la taverne, je remarquai le capitán qui discutait avec le sergent.
— Combien de temps allez-vous encore attendre avant de lui avouer la vérité ?questionna le sous-officier.
Curieux de la tournure de la phrase, je prêtai attention à la réponse tout en demeurant caché.
— Le temps nécessaire. Sa réaction fut assez vive, je l'admets. Ce n'est pas un De la Vega de pacotille. Son tempérament doit faire la fierté de son père. L'auteur de la lettre a bien fait de nous prévenir. J'ose espérer pour sa vie que ce jeune homme ne lui en tiendra pas rigueur. La plaisanterie est de taille.
Je haussai les sourcils à cet aveu. Un seul homme était capable d'une telle bêtise. Ricardo Del Amo. Je fus incapable de retenir le fou rire qui m'anima alors, ce fripon allait se mordre les doigts dès mon retour. Puis, me remettant peu à peu, je perçus un murmure entre les deux hommes.
— Señor De la Vega, la confession vous aurait-elle fait retrouver goût à la vie ? questionna la capitán innocemment. Il est vrai que mon rire n'avait pas été très discret.
— En effet, mais pas celle à laquelle vous pensez.
— Vous m'en direz tant, dit-il en faisant signe à son subalterne qui s'éclipsa discrètement.
