Chapitre 14 : Réunion et stratégie
Je retournai ensuite à la taverne et remarquai Marcos attablé. Le trouvant plus en forme, je décidai de lui faire une surprise. Je m'installai face à lui et attendis.
— Tu ne manges rien ? me demanda-t-il entre deux bouchées.
— Non, j'ai déjà déjeuné il y a trois heures.
— Tu t'es levé bien tôt.
— Je n'arrivais pas à dormir, alors je suis allé voir une amie, lui dis-je en souriant.
— Une amie ? Toi ? Ici ? s'étonna-t-il.
— Tout à fait. Je te le présenterai une fois que tu auras fini de manger.
Lors de notre arrivée à Llivia, je n'avais pas tenu très longtemps avant d'aller la rejoindre. Sitôt que Marcos avait été installé et vu par un médecin, j'étais parti aux écuries pour la retrouver. Le palefrenier avait été ravi de me revoir. La jument commençait à refuser la nourriture. Une fois appris cette nouvelle, je m'étais rapproché d'elle. Elle avait henni bizarrement en m'apercevant, comme si elle ne me reconnaissait pas. Puis, je lui avais parlé. Une étincelle avait vite scintillé dans son regard.
Hurricán me montra sa désapprobation d'avoir été laissé pour compte avant de s'abandonner à mes caresses. Lorsque je lui signifiai qu'elle aurait un autre cavalier pour le retour elle recula, comme affolée.
— Voyons, Hurricán, tu le connais.
Elle s'ébroua et revint à mes côtés, quémandant une autre caresse.
— Ne t'inquiète pas, c'est aussi un fin cavalier qui aime gambader. Pour le moment il est encore fatigué, mais je te le présenterai une fois qu'il ira mieux.
Elle approuva et se rapprocha du foin qu'elle se mit à déguster pendant que je restais un moment à l'observer.
Les jours durant, je trouvai toujours un prétexte pour aller la voir en cachette. Marcos était si fatigué qu'il n'avait pas fait attention à mon manège.
J'ignore quand il s'en serait rendu compte si je ne lui avait pas annoncé les présentations ce jour-là.
— Bien, fais donc moi rencontrer ta beauté, s'exclama Marcos en se levant d'un bond.
Perdu dans mes pensées, je n'avais pas remarqué qu'il avait fini de manger.
— Tes désirs sont des ordres, lui dis-je avec humour en me levant à mon tour avant de m'incliner.
Puis je l'invitai à me suivre. Nous sortîmes de la taverne et traversâmes la place avant de rejoindre les écuries. Je sentais croître la curiosité de Marcos au fur et à mesure de notre marche. Une fois à l'intérieur, j'observai mon ami. Son regard se posa sur l'unique animal présent. Il en fut bouche-bée. Quoiqu'encore incertain de l'identité de l'animal, mais cette robe ébène ne pouvait pas tromper.
— Hurricán, murmura-t-il.
Elle leva la tête et hennit légèrement en le voyant. Elle se rapprocha de nous et s'ébroua avant de poser sa tête contre le torse de mon ami.
— Diego, peux-tu m'expliquer ? demanda-t-il en la flattant.
— Lorsque le soldat français m'a assommé, il m'a aussitôt repoussé dans l'eau glaciale. Le réveil a été rude. J'ai lutté contre le courant et le froid pour parvenir à la berge. Une fois hors de l'eau, et hors de danger immédiat, j'ai de nouveau perdu connaissance. J'ai été réveillé par une grosse léchouille suivie d'un souffle chaud sur le visage. C'était Hurricán, sortie de nulle part. Elle m'a permis de me reprendre et m'a forcé à rester éveillé le temps que les événements récents se rappellent à moi. D'autant plus réveillé, et après avoir vu qu'autour de moi il n'y avait personne d'autre, je suis retourné à ma chambre où je me suis changé. J'ai récupéré un minimum d'affaires pour voyager et je suis parti à ta recherche. Je n'avais alors qu'un renseignement, Perpignan. En arrivant ici, à Llivia, j'ai préféré continuer à pieds. Hurricán avait déjà parcouru une longue distance et, malgré nos pauses, elle avait besoin de se reposer plus longtemps. J'ai alors fait parvenir des messages à Bernardo. L'un lui demandait de venir la récupérer, l'autre était à remettre au palefrenier pour ne pas qu'il lui fasse d'ennuis.
— Bernardo ? Le pauvre bougre que tu as sauvé des poings de Roberto ?
— Lui-même. Il ne me quitte plus depuis lors. J'ai même eu du mal à l'obliger de rester à Madrid et y attendre de mes nouvelles.
— Et tu lui as demandé de monter Hurricán ?
— Non. Simplement de venir la récupérer. C'est bien différent. D'ailleurs il n'a pas encore dû recevoir le courrier dont je te parle.
— Mais… Hurricán… Comment a-t-elle fait pour sortir des écuries ?
— Je n'en ai aucune idée. Et j'ignore aussi comment elle a fait pour me retrouver, de nuit qui plus est. Il faudrait lui demander. Peut-être pourrait-elle nous répondre, plaisantai-je. À propos, nous avons rendez-vous en début d'après midi avec le capitán Andréa, à la taverne.
— Le repos est fini.
— En effet.
— Tu devrais rester ici, Diego. À Madrid tu…
— Ne t'inquiète donc plus pour cela. Ce n'est qu'une mauvaise plaisanterie de notre facétieux ami commun.
— Ricardo ? C'est Ricardo qui a fait courir ce bruit ? s'exclama Marcos abasourdi.
— Oui. Il voulait me jouer une plaisanterie du premier avril avant l'heure.
— Il ne perd rien pour attendre.
— Il n'est déjà plus à Madrid. Bien que le capitán n'en ait rien dit, je pense qu'il a dû retourner en Californie.
— Diego, crois-tu que mon père ait pu remarquer mon absence si rapidement ?
— Peut-être était-il venu te voir concourir…
— C'est bien cela, Diego. Votre absence à tous deux a été bien vite remarquée et source de quelques… difficultés, intervint Don Esteban.
— Cela confirme ce que nous pensions avec Marcos, dit le jeune don avant d'enchaîner.
— Le concours… Tu étais attendu, Diego. Mon père a dû s'apercevoir que l'escrimeur le plus doué et son meilleur ami n'étaient pas présents.
— Comme beaucoup d'autres personnes.
— Le problème est que peu d'étudiants peuvent rivaliser avec toi.
— Et avec toi, rajoutai-je. Cependant ne pas rivaliser ne veut pas dire ne pas être doués.
— Certes mais quel serait ta première conclusion si les deux meilleurs jouteurs disparaissaient en même temps ?
— Je penserai que c'est un coup monté par l'équipe adverse.
— Tu as compris où je voulais en venir.
— J'ose espérer que cela n'a pas dégénéré, soupirai-je.
— Il fut fort heureux que le concours se déroule en présence de Sa Majesté, intervint Don Esteban. La garde royale a bien vite refroidi les ardeurs des deux équipes. Mais il va sans dire que la discorde s'est par la suite retrouvée dans la rue.
— J'en suis navré, souligna Diego.
— Ne vous en faites pas et continuez donc votre récit.
Nous restâmes un bon moment avec Hurricán avant de retourner à la taverne.
Le début de l'après-midi sonna et nous vîmes approcher le capitán, le visage terne.
— Y a-t-il un problème ? questionna Marcos.
— En quelque sorte. Mes éclaireurs sont revenus et l'un d'eux est en piteux état.
— Les soldats français ? demandai-je.
— Je ne pourrais l'affirmer. Il n'était pas en condition de parler et ses collègues n'ont rien vu. Ils m'ont tous deux expliqué avoir entendu un cri suivi par un tir. Quand ils sont arrivés sur place, il était seul, gisant dans une mare de sang, armes en mains.
— C'est curieux, remarquai-je.
— Très. Je reste suspicieux sur leurs explications et pourtant ce sont de bons éléments. Le fait est que la route n'est pas sure, même de nuit. Nous allons attendre quelques jours de plus.
— Capitán, je ne suis pas certain qu'attendre soit une bonne idée, intervint Marcos. Quelle est la distance entre Llivia et l'Espagne ?
— Une fois hors du territoire de Llivia, il n'y a qu'une lieue à parcourir. C'est vraiment rapide, mais…
— Tentons le coup, affirma Marcos.
— Señor De la Callas, avec tout le respect que je vous dois, je ne peux…
— Capitán, l'interrompis-je. Puis-je vous proposer un plan d'action ?
— Faites.
— Je ne pense pas que vous allez approuver mais cela vaut le coup d'y réfléchir. Nous savons que votre cousin éloigné, le Colonel Aldric, cherche à capturer Marcos ici présent.
— Où voulez-vous en venir ? questionna l'officier faisant soudain montre d'un peu d'impatience.
— Le colonel recherche un civil.
— En effet.
— Alors abusons-le.
— Diego ? interrogea mon ami.
— Qu'un de vos hommes se mette en civil et que Marcos se fasse passer pour un soldat. Je resterai aux côtés de votre homme pour ne pas éveiller les soupçons. Si les français chargent, nous accélérerons pour vous fausser compagnie. Bien évidemment il faudra que vos hommes ne les laissent pas nous poursuivre et les pourchassent. Dans le même temps, vous, ou un autre soldat, et Marcos irez vers l'Espagne pour demander des renforts.
— Non, Diego, je refuse que tu risques ta vie.
— Ne t'en fais pas pour moi, je ne les intéresse pas.
— Capitán !?
— Señor De la Callas, je comprends votre inquiétude face à cette idée néanmoins votre ami marque un point. Pourtant...
— Pourtant, vous ne changerez rien à ceci, dis-je. Si deux soldats partent vers l'Espagne pour demander des renforts cela ne pourra paraître que normal. Si vous y allez tous en abandonnant les civils cela éveillera les soupçons. Et pour ne pas faciliter la reconnaissance, il nous faudrait partir de nuit.
— Et vous ?
— Je sais me défendre, mi Capitán.
— Permettez-moi de vous mettre à l'épreuve, dit l'officier avec un petit sourire malin.
— J'en serai ravi, rétorquai-je plus que ravi.
— Capitán, méfiez-vous de Diego. Il a déjà remporté nombre de coupes, argua Marcos.
— Des coupes, des trophées… Cela n'en fait pas un escrimeur hors pair, affirma l'officier en se levant. Señor, m'invita-t-il ensuite à le suivre.
Je me levai d'un bond, émoustillé par l'idée de faire un peu d'exercice. Cela ne pouvait me faire que du bien. Tandis que nous sortions de la taverne, je remarquai le tavernier nous suivre imitant quelques autres clients. Nous nous arrêtâmes au milieu de la plaza et je notai un cercle se former autour de nous.
Nous nous observions avec un sourire lorsque le sergent arriva affolé.
— Capitán ? questionna-t-il arme en main.
— Ce n'est rien, mon ami. Nous faisons juste un petit entraînement, affirma l'officier.
— Vous en êtes certain ? interrogea le sous-officier suspicieux.
— Sí. Rangez-moi donc vos armes je vous prie, dit-il à l'attention de ses hommes que je remarquai dans la foule.
— Je suis navré de vous mettre dans cette position, déclarai-je.
— D'habitude il y a réellement menace de mort lorsque l'on me provoque. Un homme fait office de leurre tandis qu'un ou deux de ses collègues se prépare à m'abattre traîtreusement. Je sais qu'avec vous ce n'est pas le cas. Et puis, vous combattez pour le jeu, n'est ce pas ?
— Il m'arrive aussi de combattre pour défendre l'honneur des señoritas, des señoras, et ceux qui ne peuvent se défendre seul.
— Vous êtes le digne fils de votre père. En garde, Señor.
— En garde, Capitán.
