Chapitre 15 : Défaite après défaite

Nous nous observâmes tout en donnant des petits coups de frappe. Plus enclin à ouvrir la danse, j'attaquai le premier d'un coup d'estoc que le capitán esquiva au dernier moment.

Vous êtes rapide, j'ai manqué me laisser surprendre.

Vous réagissez vite vous aussi, répondis-je en le faisant sourire.

Il semblait s'amuser de la situation. Puis il m'attaqua à son tour et j'eus fort à faire pour parer ses divers assauts. Mon adversaire n'était plus un étudiant depuis longtemps et le jeu était élevé. Je n'arrivais pas à prendre le dessus du combat et ne faisais que subir ses assauts.

Ce n'est pas ainsi que vous vaincrez le colonel, me nargua-t-il.

Ma fierté en prit un coup. Je sentis la moutarde me monter au nez face à cette remarque mesquine. De colère, j'attaquai de nouveau mais le capitán n'en fut pas inquiété.

Ne confondez-pas vitesse et précipitation, jeune impétueux, dit-il en…

— En ? questionna Salena devant le silence subit de son mari.

Diego rougit légèrement et prit une gorgée d'eau, intriguant davantage ses auditeurs. Il se racla la gorge et continua malgré la gêne qu'il éprouvait alors.

— Dit-il en me fouettant le derrière du bout de sa lame.

Bien évidemment chacun rit à sa façon autour de la table.

— Mon pauvre chéri, dit Salena en lui attrapant une main et souriant très discrètement.

Pas plus honteux que sur le moment, Diego continua son récit.

Je vis Marcos s'empêcher de rire… Offusqué, impatient et malmené, il faut bien l'avouer, je replongeai vers le capitán.

Vous n'apprenez rien, dit-il en me fouettant une seconde fois.

Je grommelai et lui refit face. Autour de nous les badauds souriaient. Je songeai à calmer mes ardeurs et reprit une pause défensive. Mon geste l'interloqua, je pouvais lire l'étonnement dans son regard. Il passa à l'offensive et j'esquivai au tout dernier moment. Hardi de mon mouvement, j'enchaînai sur un coup d'attaque, enroulant mon arme autour de la sienne qu'il para de la même façon. Nous fûmes forcés de faire chacun un pas en arrière pour libérer nos armes sans les perdre. Mon assurance en avait pris un coup face à un tel adversaire.

Il souriait toujours et je me souvins alors des conseils prodigués par mon maître d'armes lors des premières leçons. « Face à un adversaire plus aisé que vous, ne laissez pas parler vos émotions. Tout adversaire aussi puissant qu'il soit à son talon d'Achille. Observez-le sereinement et n'attaquez que si vous êtes certain d'avoir trouvé la faille. » J'inspirai longuement, nous étions de nouveau face à face, en position de garde.

Le capitán me salua et je compris que l'échange était terminé. Je le saluai à mon tour et nous remîmes nos armes aux fourreaux. Bien qu'il n'y ait eu ni vainqueur, ni vaincu, j'éprouvais le sentiment de la défaite. La pluie soudaine d'applaudissements autour de nous me fit retrouver le sourire.

Vous vous débrouillez bien, jeune homme. Mais sachez qu'Aldric est bien moins clément que moi. Évitez à tout prix de croiser le fer avec lui. Le challenge vous tentera sans doute mais pour le moment, croyez-moi, vous n'êtes pas encore prêt à braver un tel défi.

J'aimerais ne pas suivre ce conseil, admis-je. En partie par esprit de compétition, mais Marcos m'en voudrait terriblement en cas contraire.

Allez vous reposer tant qu'il reste un peu de temps, je vais réquisitionner un de mes hommes dont la taille se rapproche le plus de votre ami. Nous vous retrouverons à la taverne.

Nous vous y attendrons.

Une fois à la taverne, Marcos se retourna vers moi et regarda autour de nous avant de m'entraîner à sa suite. Nous nous retrouvâmes dans notre chambre.

Diego, tu n'aurais jamais dû proposer un plan si risqué.

C'est pourtant le plus simple pour qu'il ne t'arrive rien.

Et toi ?

As-tu si peu confiance en mes compétences ? m'emportai-je. Je ne suis sans doute pas suffisamment expérimenté, mais j'apprends vite et je sais observer. Tout escrimeur a une faiblesse.

Et la tienne est l'impulsivité, commenta-t-il.

— Tu as bien réussi à la maîtriser, intervint Don Alejandro.

— C'est pourtant cette impulsivité qui m'a valu ces deux coups d'épée sur mon postérieur, sourit Diego à moitié embarrassé avant de continuer.

Écoute, je sais que ce plan est dangereux pour moi, surtout si le pot aux roses est découvert. Grâce à Huracán tu rejoindras l'Espagne plus rapidement. De plus, nous allons chevaucher sous le couvert de la nuit.

Marcos soupira longuement, je le vis réfléchir, peser le pour et le contre de cette stratégie. Le Capitán Andrea arriva avec un soldat, mettant terme à notre conversation. L'homme en question était un des éclaireurs revenu en début d'après-midi. Hormis la couleur de ses yeux et celle de sa chevelure, il avait une morphologie assez proche de celle de Marcos et plus ou moins la même taille. Nous lui expliquâmes les grandes lignes de notre stratégie puis, afin de prévoir d'éventuelles retouches vestimentaires, les deux hommes échangèrent leurs vêtements. Marcos serra davantage la ceinture de l'uniforme pour éviter de perdre son pantalon.

Capitán, êtes-vous certain que cela soit une bonne idée ? demanda le première classe Eduardo.

Ne vous inquiétez pas, soldat, nous serons derrière-vous, affirma l'officier. De plus, les Français veulent votre compatriote vivant. Vous êtes celui qui risque le moins. Grâce à la nuit ils ne pourront vous identifier correctement à moins d'être très proche de vous. Ils n'ouvriront pas le feu. Si tout se passe bien, nous serons de l'autre côté de la frontière en moins d'une demi-heure.

Le capitán lui fit une dernière recommandation et sortit de la pièce, nous laissant avec Eduardo. Je le devinais mal à l'aise avec nous. Plus d'une fois il avait essayé de sortir de la pièce et nous fausser compagnie mais à chaque fois je trouvais un argument différent qui l'obligeait à demeurer avec nous. Bien que son comportement fût assez intriguant, je ne m'en inquiétai pas.

Nous finissions de rassembler nos quelques affaires lors le capitán vint nous voir. Au dehors, le soleil n'était pas encore couché.

Y a-t-il un problème ? demandai-je.

J'ai réfléchi à votre plan. Bien que la nuit soit une bonne couverture pour nous, elle l'est aussi pour nos ennemis. Nous les entendrons certainement arriver, mais nous ne saurons pas par quel côté. Nous risquons d'être ralentis par l'obscurité. Il nous faudrait profiter des dernières lueurs du jour.

C'est plus risqué, affirma Marcos.

En effet, mais considérez la difficulté de chevaucher la nuit quand vous ne connaissez pas assez le terrain, vous verrez alors que le risque est moins grand en partant un peu plus tôt. Si Aldric et ses hommes chargent, nous serons plus à même de les contrer en les voyant arriver.

Et si nous attendions que le soleil soit sur le point de disparaître ? Trop haut nous serons une cible aisée. Assez bas, ils vont être obligés de venir à nous pour pouvoir agir, intervins-je.

Alors préparons-nous, lança Marcos tandis que le capitán acquiesçait.

Fin prêt, nous quittâmes Llivia sous bonne escorte. En tête se trouvait le capitán et Marcos vêtu en première classe. Eduardo, le faux Marcos, était à mes côtés et nous étions tous deux au centre de la colonne. Nous partîmes au petit trop et fîmes accélérer nos montures mais sans les faire galoper afin de les ménager le cas échéant.

La tension se fit sentir lorsque nous passâmes les frontières de Llivia. À l'horizon le soleil était bas et sa lumière inondait le ciel en une teinte rougeoyante. Cependant, il y avait encore trop de lumière à mon goût et malgré la faible distance qui nous séparait de l'Espagne, je pressentais que les choses n'allaient pas bien se passer.

Nous étions à mi-parcours lorsque les Français chargèrent, nous encerclant de tous côtés, ou presque. Voyant une ouverture, j'accélérai, entraînant Eduardo avec moi. Comme attendu, les soldats français nous coursèrent et les soldats espagnols les suivirent pour les empêcher de nous rattraper. J'espérai que tout aille bien pour Marcos et le capitán Andrea.

Avec Eduardo, nous tentâmes de distancer les français, prenant toutefois la direction de l'Espagne pour ne pas éveiller les soupçons. Nous avions gagné une certaine longueur lorsque, sans raison, le cheval de la première classe se cabra, le faisant tomber à terre. Je m'arrêtai aussitôt et courus à ses côtés pour l'aider à se relever. Mais, à la lueur d'un reflet, je devinai un poignard dans sa main gauche et reculai vivement tandis qu'il tentait de me frapper. D'abord perplexe, j'en conclus qu'il devait être un espion à la solde des français.

Esquivant ses attaques, je parvins à le désarmer m'en sortant avec de nouvelles coupures sur mon manteau. J'allais attraper l'homme par le col lorsqu'Aldric arriva, seul. Ses hommes devaient contenir les soldats espagnols. Il parvint à nous identifier et je l'entendis râler. Il sortit son pistolet et visa d'emblée Eduardo.

Por favor no, Señor. C'est ce renard qui vous a trompé, dit-il en espagnol et me désignant. Je n'ai pas pu venir vous prévenir, j'étais surveillé.

Je ne m'en étonnai pas davantage. Après tout, il venait d'essayer de me tuer.

Muchas gracias pour ces informations, affirma Aldric avant d'ouvrir le feu.

Eduardo s'effondra.

Pourquoi l'avoir tué ? demandai-je sentant un frisson de dégoût me parcourir le dos.

Il était devenu un obstacle, dit-il mettant pied à terre après avoir laissé tomber son pistolet.

Il sortit sa lame et je reculai bien malgré moi.

« Évitez à tout prix de croiser le fer avec lui, » me remémorai-je.

Señor, auriez-vous peur de moi ? se moqua-t-il.

Peur ? Non, je reste prudent, rétorquai-je en posant ma main sur le pommeau de mon arme.

Le combat était inévitable. J'observai les alentours et je ne pus que constater qu'il n'y avait pas d'endroit où se cacher. Le terrain était plat, légèrement rocailleux et la lumière du jour faiblissait.

Allons, Monsieur Goupil, sortez donc votre épée si vous ne voulez pas vous faire étriper, dit-il en chargeant.

J'eus à peine le temps d'esquiver. En dépit de sa forte carrure, mon adversaire était rapide. Sans même y penser à deux fois, je sortis mon arme et je remarquai son léger sourire.

Je préfère cela, me nargua-t-il en réattaquant aussitôt.

Nos lames claquèrent, en bas, en haut, de côté. J'avais beau étudier le jeu de mon adversaire, je ne trouvais pas de faille. Sans doute grisé par le combat, il m'offrit soudain une possibilité d'attaque que je m'empressai de saisir, vainement. Le combat continua de plus belle et Aldric referma la porte, me repoussant sur ma ligne défensive. Je le devinai soudain grimacer, non de fatigue mais de douleur. Je me souvins alors l'avoir vu claudiquer, sa faiblesse était sa blessure, il fallait que je fasse en sorte d'accentuer mes attaques sur ce côté. Je tentai de hausser mon jeu mais, comme s'il avait deviné mes intentions, Aldric para et m'attaqua sans ménagement. Il tenta de me piquer par trois fois, usant de coup en diagonal et horizontal et par trois fois j'esquivai ses attaques. Il m'offrit de nouveau une ouverture d'attaque. Je ne réalisai pas que je jouais alors son jeu. Je plongeai dans le piège avec précipitation et avec son mouvement de défense il me désarma, envoyant voler mon arme plusieurs mètres plus loin.

Et maintenant ? questionnai-je presque avec le sourire.

Marcos devait être à l'abri, c'était le plus important.

Maintenant... commença-t-il en approchant sa lame de mon torse. Maintenant, Monsieur Goupil, vous allez regretter de m'avoir joué un si mauvais tour.

Je sentis une goutte de sueur couler le long de mon visage. J'avais réussi à localiser mon arme malgré la faible clarté, mais elle était bien trop loin et reculer ne ferait que retarder ce qui me semblait désormais inéluctable. J'attendis fièrement, bravant le danger, impassible malgré une peur que je sentais grandir. Une peur comme je ne n'en avais jamais ressenti auparavant. Je le vis soudain sourire si brièvement que je me demandai si je ne l'avais pas rêvé.

Préférez-vous une mort lente ou une mort rapide ? demanda-t-il d'un air goguenard.

Ai-je réellement mon mot à dire ? questionnai-je ne pouvant m'empêcher de jouer d'ironie.

Fort bien. Alors laissez-moi choisir à votre place, s'exclama-t-il en levant son arme, prêt à frapper tandis qu'un frisson glacial me parcourait le dos et que ma gorge se nouait.