Chapitre 16 : La bêtise de Ricardo (première partie)
— Aldric, fit soudain la voix essoufflée et féminine de madame De la Boissière.
— Laeti… Madame, se corrigea-t-il sans me quitter des yeux.
— Où est Don Marcos ? demanda-t-elle.
— À l'abri en Espagne, rétorquai-je.
— Une idée du Capitán Andrea ?
— Non, la stratégie vient de Monsieur Goupil, expliqua Aldric. Eduardo me l'a avoué peu avant de périr.
— Monsieur Goupil porte bien son nom. Il est aussi rusé qu'un renard. Laisse-le partir il est libre de rejoindre son ami.
— Bien, sourit Aldric en rangeant son arme.
— À quoi dois-je cet honneur ? demandai-je quelque peu suspicieux.
— Une vie pour une vie.
Sa réponse m'apparaissait incomplète mais je m'en contentai. J'allai récupérer mon arme, profitant de la faible luminosité restante et me retournai vers eux.
— Gracias, Señora, Señor, dis-je en m'inclinant avant de filer.
Je fis quelques pas et, voulant vérifier qu'ils ne me suivaient pas, les surpris tendrement enlacés. Je ne savais pas pourquoi mais mon intuition me disait que Marcos était définitivement hors de danger et que nous pourrions rentrer à Madrid calmement. Je repris ma route et remarquai ma monture attendant tranquillement. Je remerciai le ciel avant de monter sur son dos et de me diriger vers l'Espagne. Un peu désorienté, j'aperçus soudain deux lumières approcher. Des cavaliers portant des torches venaient à ma rencontre.
— Señor De la Vega ? interrogea l'un d'eux.
— Sí… Don Diego De la Vega, affirmai-je.
— Suivez-nous por favor. Capitán Andrea nous a envoyé à votre recherche, m'expliqua-t-il tandis que son collègue faisait de grands gestes avec sa torche.
Le chemin jusqu'à la cité me parut soudain plus aisé et je remarquai d'autres lumières venir vers nous. Quelques minutes plus tard, nous parvînmes aux portes de la ville. Après un échange de mots de passe, l'accès nous fut ouvert.
— Señor, vous êtes attendu à la taverne. Venez avec moi je vous prie, m'indiqua le soldat qui m'avait demandé mon identité.
Pied à terre, je le suivis sur une courte distance puis nous descendîmes trois petites marches éclairées de part et d'autres par des torches. En contrebas, le soldat ouvrit une lourde porte et m'invita à entrer. À peine fus-je à l'intérieur, qu'un tonnerre d'applaudissement retentit. Marcos s'empressa de me serrer dans ses bras vigoureusement. Visiblement sa blessure ne le faisait plus souffrir.
— Vous revoilà, Señor De la Vega, mais… Je ne vois pas Eduardo, où est-il ? questionna le capitán.
— Il a été abattu. Cependant, sachez qu'il…
— C'est inutile de m'en dire plus pour le moment, m'interrompit-il. Ha ! Je vois que vous avez croisé le fer avec mon cousin, dit-il ensuite en fixant mon manteau. Il a fait preuve de clémence envers vous. En principe ses adversaires ayant subi ce genre de coupure ont également été marqué à vie.
De plus en plus intrigué, je retirai mon manteau noir et l'observai. Un A y était découpé en plein milieu du torse. Je réalisai alors que ses trois dernières touches m'avaient atteintes alors que je pensais avoir réussi à les esquiver.
— Diego, ta chemise ! s'exclama Marcos.
Baissant la tête vivement, je notai la présence d'autres coupures. Aldric avait fait un doublé et percé l'épaisseur de mon manteau sans que je ne m'en rende compte.
— Votre cousin est doué, dis-je encore abasourdi.
— Comment diable êtes-vous encore vivant ? questionna le capitaine en observant maintenant ma chemise.
— La Señora De la Boissière est arrivée et m'a laissé libre de partir. Il y a plus de vingt-quatre heures maintenant, nous avons combattu côte à côte contre des ravisseurs d'enfants et, outre le fait d'y avoir gagné une journée d'avance, je lui ai sauvé la vie. Elle devait se sentir redevable. Par ailleurs, Marcos mon ami, ton cœur peut lui dire adiós.
— Ne me dites pas qu'ils ont enfin franchi le pas, intervint le capitán.
— Au moment de partir, je les ai surpris tendrement enlacés.
— Il était temps, s'exclama l'officier. Don Marcos, je suis désolé pour vous, dit-il ensuite en lui donnant une tape vigoureuse et amicale dans le dos.
J'observai de nouveau mon manteau et songeai que le jour où je parviendrai à couper un vêtement sans percer la chair et sans que mon adversaire ne s'en aperçoive, alors je serai prêt à affronter Aldric.
— Sans doute Don Diego ne l'est pas, mais notre ami Zorro l'est, s'amusa Toledano.
— Il serait préférable qu'Aldric ne croise jamais le fer avec le Renard. Il pourrait l'identifier bien facilement pour avoir jouté avec lui par le passé, dit le jeune don en souriant.
La fiesta à la taverne dura un moment. Nous profitâmes d'un repas bien mérité. Le capitán Andrea offrit la tournée en l'honneur de son cousin qui avait enfin trouvé l'âme sœur.
Le retour jusqu'à Madrid se déroula sans encombre si ce ne fut le petit incident à Lérida. Un soldat, grisé par la boisson, me barra soudainement la route, m'obligeant à arrêter ma monture pour ne pas le renverser.
— Señor ? l'interrogeai-je.
Marcos, le capitán Andrea et les autres soldats qui nous accompagnaient s'arrêtèrent quelques mètres plus loin pour observer la scène.
— Vous ! hoqueta-t-il. Descendez de votre cheval et battez-vous si vous êtes un homme.
— Señor, je crains de ne pas saisir votre raison, rétorquai-je en commençant à le contourner.
J'avais cependant reconnu ce soldat. C'était celui-là même qui avait obtenu des jours de corvées lors de mon précédent arrêt à Lérida. Il m'arrêta de nouveau, attrapant la bride de ma monture.
— Pied à terre, mauviette !
— Ne poussez pas votre chance, rétorquai-je d'une voix menaçante.
— Ne vous retenez pas pour moi, laissa entendre le capitán Andrea. Vous avez mon accord pour défendre votre honneur.
— Gracias, dis-je.
Je descendis de cheval, ne pouvant empêcher un petit sourire d'apparaître.
— Je suis tout à vous, Señor, ironisai-je ensuite d'un air moqueur en m'inclinant devant le soldat qui serra ses poings de rage.
Dans un geste vif, il sortit son épée et plongea vers moi, espérant ne pas me laisser le temps de réagir.
— Olé, entendis-je Marcos s'exclamer alors que j'esquivais le soldat.
Celui-ci tituba, manquant de s'étaler au sol.
— Quel enthousiasme, plaisantai-je en sortant mon arme.
Je parai ensuite ses attaques sans forcer, le faisant pester davantage. Ce duel était une récréation après les derniers combats que j'avais mené.
— À mon tour, déclarai-je en piquant si vite que le soldat tomba à terre en reculant pour éviter ma lame.
Assis sur le sol, il s'éloigna davantage. Sa main roula sur un caillou et il perdit de nouveau l'équilibre tandis que je fis un pas vers lui. La pointe de mon arme s'arrêta au dessus de lui. Tremblant, le soldat se laissa aller.
— Le spectacle est fini, dit le capitán Andrea pour faire partir les curieux qui s'étaient attroupés autour de nous.
Je remis alors mon arme au fourreau et fit demi-tour pour retourner à mon cheval.
— Diego ! s'exclama soudain Marcos et un coup de feu lui fit écho.
Je me retournai d'un bond et aperçut le soldat à genou serrer sa main droite contre sa poitrine. Au sol se trouvait maintenant un poignard. Levant les yeux, je découvris l'officier ranger son arme à feu. Je le remerciai d'un hochement de tête qu'il me rendit.
Il se tourna ensuite vers les militaires qui se trouvaient avec mon adversaire lors de notre arrivée.
— Soldats, emmenez cet homme dégriser en cellule. Je veux qu'il y reste jusqu'à nouvel
ordre. Est-ce clair ?
— Sí, Capitán !
— Pas lui, rajouta l'officier en les voyant m'empêcher de remonter en selle.
Les soldats me relâchèrent aussitôt et j'entendis le rire moqueur de Marcos. Ayant réalisé leur erreur, ils allèrent aider leur compagnon à se relever et le menèrent finalement vers les cellules sous le regard vigilant du capitán.
— Peut-on reprendre notre route ? demandai-je de nouveau assis sur ma monture.
— Êtes-vous si pressé de rentrer ?
— Vous n'avez pas idée, rétorquai-je en souriant.
— Comment allez vous expliquer votre absence ?
— J'ai ma petite idée.
— Et qu'allez-vous dire au señor De la Callas ?
— La vérité. J'ai embarqué Marcos bien malgré-lui dans une folle aventure.
— Diego, soit sérieux, me réprimanda ce dernier.
— La vérité vous aurait évité bien des ennuis supplémentaires, intervint Don Esteban.
— Y auriez-vous cru ? questionna Diego.
— Je ne saurais vous répondre. Cette histoire est tellement invraisemblable...
— Ne vous inquiétez donc pas pour cela, ricana le jeune don.
Quelques jours plus tard nous arrivâmes à Madrid. J'eus à peine le temps d'expliquer les grandes lignes de l'affaire à Bernardo, que j'avais retrouvé dans ma chambre universitaire. Je fus arrêté et mené dans les geôles madrilènes. Je n'avais même pas eu le temps de m'expliquer. Marcos avait beau tenté de relater les événements, personne ne l'écouta. Même le capitán Andrea eut un mal fou à prouver que la qualité d'espion m'avait été attribuée par plaisanterie. La lettre qu'il avait reçu avait mystérieusement disparu de ses quartiers durant son absence.
— J'aurai donné n'importe quoi pour être là et voir cela de mes propres yeux, ricana Ricardo.
Son arrivée soudaine à ce moment du récit surprit tout le monde. Il ne s'en rendit compte et poursuivit :
— Mais comment t'en es-tu sorti ?
— Une chose est certaine, ce n'est pas grâce à toi, répondit Diego en observant son ami dont l'état vestimentaire le surprenait.
Il avait dû se battre pour se retrouver dans cet état. Appuyé sur le mur de l'entrée, il restait sur le pas de la porte et ne semblait pas décidé à bouger.
— Éclaire nous donc, fit-il.
Les journées passèrent très lentement, le Capitán Andrea était l'une des rares personnes à venir me voir. J'appris de lui que Don Esteban de la Callas croyait tant les rumeurs à mon propos qu'il avait interdit à Marcos de venir me voir par peur que je lui donne le mauvais exemple. Toutefois, ce fut bien grâce au vice-roi que la lumière fut faite sur ma personne. Ma barbe commençait à apparaître lorsqu'il vint me voir. Marcos et Constancia l'avaient convaincu de me rendre visite afin que je puisse lui donner ma version de l'histoire.
Durant notre discussion, nous n'évoquâmes jamais l'absence de Marcos. En fait, je n'eus qu'à nommer l'homme responsable de la plaisanterie pour que le comportement de Don Esteban change complètement.
Ricardo Del Amo s'était construit une petite réputation à Madrid, en particulier à la cour royale où il était considéré comme un bouffon.
— Un bouffon ? Quelle malchance ! s'exclama Ricardo. Ma renommée est ruinée.
— Je ne dirais pas cela, Señor Del Amo. Au contraire, vous êtes très apprécié à la cour de Sa Majesté, si jamais il avait besoin d'une cure d'hilarité, ironisa Don Esteban.
Ricardo sentit ses joues devenir rouges tandis que chacun rigolait.
— Une fois qu'il fut au courant de la situation, reprit Diego, je fus libéré dans l'heure. Et Monsieur Goupil se fit oublier.
— À propos, Diego, y a-t-il une signification particulière dans le choix du nom de Jacques Goupil ? demanda Salena.
— Goupil est l'ancien nom français du renard. Le nom de cet animal a changé après la publication en 1240 du livre « Le Roman de Renart ». C'est une satyre de la vie médiévale où Renart jouait des tours pendards aux autres et échappait aux diverses punitions en usant de ruses. Et en ce qui concerne Jacques, si ce que j'ai appris est vrai, ce nom aurait la même signification que Diego.
— Renard ? questionna Ricardo avec amusement.
— Diego, vous auriez dû me dire tout cela en prison, cela vous aurez évité beaucoup de problèmes, souligna Don Esteban. Après tout, j'aurais pu vérifier vos dires auprès de Marcos et du capitaine Andrea.
— Ce qui est fait est fait. De plus, c'est une aventure supplémentaire que je pourrais raconter à mes enfants quand ils seront assez âgés, dit-il en plongeant son regard dans celui de Salena. En outre, la prison madrilène était plus confortable que celle de Villefranche, rajouta-t-il faisant rire chacun.
— Quand avez-vous l'intention de partir pour votre voyage de noces ? demanda Ricardo.
— Dans moins de deux semaines si personne ne nous joue de mauvais tour, répondit sèchement Salena, en le fusillant du regard.
— D'ailleurs, que fais-tu ici et que t'est-il arrivé ? demanda Diego.
— Ce plaisantin a trouvé amusant de verser de l'eau sur ma Dame par la fenêtre de sa chambre, annonça une voix solennelle, jetant un froid dans la pièce.
