Chapitre 17 : La bêtise de Ricardo (seconde partie)
Cette voix…
— Colonel Aldric ? questionna Toledano plus blême que jamais et s'attrapant le bras droit soudain douloureux.
Salena attrapa la main de son époux, qu'elle avait vu devenir pâle, afin de le faire réagir.
— Ne serait-ce pas le sergent Toledano ? interrogea l'homme faisant avancer Ricardo de la pointe de son épée pour mieux se retrouver lui-même dans la pièce. Oh ! Perdóneme, je vois que vous êtes passé capitaine. Mes félicitations, Señor.
Le regard de Diego passa entre les deux hommes et s'arrêta sur Arturo.
— Don Diego, lorsque vous parliez d'un dénommé Aldric, je ne pensais pas qu'il s'agissait de ce… tortionnaire.
— Vous parliez de moi ? Comme c'est intéressant... Sachez que je ne suis plus l'homme que vous avez connu, souligna Aldric en baissant son arme. Excusez mon arrivée peu conventionnelle, Messieurs, Mademoiselle.
— Señora, le corrigea Diego.
— Perdóneme. Señora, s'inclina-t-il.
— Que voulez vous, Señor ? demanda le jeune don reprenant peu à peu des couleurs.
— Que faites-vous ici ? interrogea Toledano en même temps.
— Je ne vous veux aucun mal, affirma Aldric.
— Vous avez une étrange manière de prouver vos dires ! s'exclama Salena en désignant Ricardo.
— Que s'est-il passé ? interrogea Diego.
— Je vous l'ai dit, rappela Aldric en mettant son épée au fourreau.
— C'est à mon ami que je pose la question, gronda le jeune don.
Ricardo inspira longuement avant de s'expliquer.
— J'ai voulu jouer un tour au señor Monastario.
— Tu n'apprendras donc jamais rien, soupira Diego.
— Ne me dis pas que tu m'en veux toujours pour cette histoire de bain de boue ?
— Bain de boue ? intervint Aldric amusé. Seriez-vous à tout hasard les deux personnes que j'ai aperçu depuis la grande route ? Il y avait des prisonniers, si je me souviens bien et deux d'entre eux sont tombés en contrebas dans une belle mare de boue.
— Vous étiez déjà là ? s'étonna Diego ne niant pas les faits.
— Je retournais à la mission San Fernando Rey de España, auprès de ma bien-aimée et de nos compagnons de route. Nous y avons fait un arrêt forcé suite au malaise de notre cocher. Un des frères de la mission nous a dit que son état était grave et qu'il était préférable d'aller mander un nouveau cocher au pueblo de Los Angeles.
— Quoiqu'il en soit, je ne te savais pas si vindicatif, Diego, fit remarquer Ricardo.
— S'il n'y avait que le bain de boue je pourrais facilement passer l'éponge, mais j'ai passé plus de temps en cellule à cause de tes plaisanteries que toi-même.
— Il n'empêche, je me sentais dans un jour faste en cette fin de matinée. Je revenais d'une petite promenade et je suis retourné à ma chambre pour me rafraîchir. Une fois habillé, je suis allé me pencher à la fenêtre. C'est là que je l'ai vu. Le señor Monastario était aux bras de sa charmante compagne. Je le vis la saluer, puis elle se dirigea vers les étals du marché, lui vint par là. Sans vraiment y réfléchir, j'ai attrapé la bassine d'eau et je suis retourné à la fenêtre. J'étais pourtant sûr de moi…se rémora-t-il avant de poursuivre. J'ai alors vidé le contenu par la fenêtre. Il y a certes eu un cri, mais un cri féminin…
Diego passa une main sur son visage, son ami était irrécupérable.
— Blême de confusion, je me risquai à regarder le résultat de ma… bêtise. J'entendis un nom étranger. Peut-être français.
— Madame De la Boissière, précisa Aldric.
— C'est bien cela, sourit Ricardo avant de retrouver son malaise face à la mine sévère de l'étranger.
— Aux côtés de la señora se trouvait un homme.
— Moi, gronda le Colonel.
— Il était visiblement bien remonté.
— Et comment !
— Rester dans la chambre ne présageait rien de bon. Je ne savais pas s'il avait eu le temps de voir mon visage.
— Je ne vous avais pas vu, Señor. Mais lever l'identité du coupable m'est apparu crucial. Le plaisantin allait s'en mordre les doigts. Je suis entré dans la taverne et j'ai demandé au propriétaire le nom de son client dont la chambre donnait à côté de l'entrée. Le pauvre bougre était terrorisé et n'arrêtait pas de bafouiller.
— Cela peut se comprendre, Señor. Vous êtes bien plus grand que la majorité de nos concitoyens, intervint Salena. De plus avec votre forte carrure et la colère qui devait émanait de vous, señor Gonzales a dû se sentir menacé.
Aldric observa la señora en souriant brièvement.
— Je l'ai empoigné et j'ai répété ma question. Un homme est alors intervenu et j'ai dû relâcher le tavernier. Il arborait une barbiche, une fine moustache et des yeux bleus où se lisaient l'arrogance, le dédain et l'envie d'en découdre. Il m'a expliqué que ce n'était pas en malmenant le propriétaire des lieux que je pourrais avoir ma réponse. Le Señor Gonzales a eu l'air assez perplexe de cette remarque et le lui a fait comprendre. Cependant cet étranger a eu un regard qui l'a incité à se taire et qui du reste m'a beaucoup amusé.
— Ce devait être Monastario, laissa entendre Alejandro.
— En effet. C'est ainsi qu'il s'est présenté. Il m'a proposé son aide et le tavernier a finalement sorti un grand livre sur lequel il consigne les noms de ses clients.
— À l'étage, la discussion ne m'avait pas échappé, reprit Ricardo, et je cherchais un moyen de me tirer de ce mauvais pas. Tout en gardant un œil sur ce qui se passait en bas, je me suis dirigé vers les autres chambres. La première semblait occupée, je ne m'y risquai pas. La seconde était si bien rangée que je la crus disponible pour un nouveau client. Personne ne viendrait me chercher là. Soulagé, je m'y aventurai et m'approchai du balcon pour observer les environs. Cela donnait sur la cour arrière de l'établissement. Soudain, j'entendis la porte de la chambre s'ouvrir. Je tentai aussitôt de trouver un endroit où me cacher. J'entendis un échange entre des señoritas ou des señoras des étrangères sans aucun doute possible. La porte de la chambre s'ouvrit et se referma de nouveau. Je me risquai un coup d'œil à l'intérieur et franchement… Avec ce spectacle devant moi, le sourire me revint rapidement.
— Señor, gronda Aldric en posant la main sur son arme.
— Pervers, affirma Salena le rouge aux joues en ayant compris le sous-entendu.
— Toutefois, continua Ricardo, l'étrangère avait remarqué ma présence. Elle me le fit comprendre. Mal à l'aise, je lui tournai le dos et m'excusai, prétextant penser me trouver dans ma chambre. Bien évidemment, elle ne m'a pas cru...
— Et ensuite ? questionna Salena.
— Ensuite… C'est-à-dire... balbutia Del Amo.
— Aurais-tu peur de Salena, mon ami ? s'amusa Diego.
— Non ! Bien sur que non mais… C'est embarrassant.
— Parlez, señor Del Amo, je ne vous ferai pas de mal… Du moins, pour le moment, s'amusa-t-elle faisant de nouveau sourire Aldric.
— La señora, commença-t-il. La señora m'a demandé ce qu'en penserait... ma femme.
— Ta femme ? répéta Diego avec surprise.
— Sí. J'ai insisté sur le fait que je n'étais ni marié, ni même fiancé. C'est là qu'elle a indiqué m'avoir vu en charmante compagnie la veille. Et c'est ainsi que j'ai réalisé son erreur.
— La veille ? questionna Alejandro.
— Oui. Je lui ai affirmé que ce n'était pas ce qu'elle croyait et que Doña Salena était l'épouse de mon ami.
— Moi ? Mariée à un homme comme vous ? s'offusqua Salena. Ah ! On aura tout vu ! Je plains d'ores et déjà votre future épouse si vous ne grandissez pas.
Sa répartie fit rire presque tout le monde. Bien que blessé par les propos de la señora De la Vega, Ricardo savait qu'elle avait raison. Il se racla la gorge et continua :
— Voyant qu'elle ne me croyait pas, j'ai réitéré mes explication en précisant le nom de mon ami. Elle a paru subitement très intéressée.
— Comment ça intéressée ? s'étonna Salena.
— Oui. Elle voulait savoir où le trouver. Il faut admettre que sa question avait du piquant et pour cause, elle avait posé son épée contre ma poitrine. Je lui ai dit qu'une señora n'avait pas à se promener avec une arme comme elle le faisait. Elle m'a rétorqué avoir appris à les utiliser avec une grande précision et, joignant le geste à la parole, elle coupa les deux premiers boutons de ma chemise. Je la comparais à Zorro et nous avons alors brièvement parlé de lui.
— Tu l'as comparé au Renard ? dit Diego avec surprise.
— Oui. Ses coups d'épées pourraient rivaliser avec lui… Voire même avec toi cela dit.
— Tu sais, Ricardo, j'ai laissé tomber l'escrime avant même de revenir à Los Angeles. Tout cela est bien loin derrière moi… Toute cette violence, cette fatigue, cette transpiration, se défendit Diego faisant soupirer son père et interpellant Aldric.
— Je n'en crois rien… Quoiqu'il en soit, j'ai fait un pas vers elle pour la tester. Elle est restée ferme sur ses positions et n'a pas bougé. Sa lame me piquant davantage m'a obligé à faire un pas en arrière. C'est à ce moment que cette grosse brute…
— Señor ! tonna Aldric faisant de nouveau apparaître sa lame.
— Que cet homme charmant est arrivé, corrigea-t-il la gorge nouée, et qu'il s'est mépris sur la situation. Il m'a demandé ce que je faisais dans la chambre de sa fiancée. Je n'ai pas eu le temps de répondre que déjà il m'empoignait et me jetait sur le lit. La señora lui expliqua les fait, je pus me relever, quoique avec méfiance. Je compris vite que cet homme était dangereux et surtout très jaloux. La señora s'excusa pour la conduite un peu cavalière de son compagnon et me demanda de la conduire à tes côtés.
— Je ne vois vraiment pas pourquoi, tenta Diego innocemment.
— Oh ! Alors pourquoi parliez-vous de moi avec le sergent… le capitaine Toledano ? s'amusa Aldric.
— Je narrais à mes amis et ma famille un fait, une sorte de légende, du moins je le croyais, qu'une de mes connaissances m'avait raconté à Madrid… Un jeune officier français s'était fait une réputation morbide et à la seule évocation de son nom les jeunes recrues militaires en perdaient le sommeil.
Aldric, d'abord perplexe, se mit ensuite à rire de bon cœur. De son côté, Ricardo poursuivit.
— Le fait est que je n'avais d'autre choix que d'accepter devant la menace que ce gaillard représentait. Cependant, une fois au rez-de-chaussée, señor Gonzales m'a interpellé.
— Je vous laisse imaginer quelle réaction j'ai pu avoir en découvrant que cet individu était le plaisantin, dit le colonel.
— Vous deviez être fou de rage.
— Sí, señor De la Callas, c'est exact, s'inclina Aldric en en surprenant plus d'un. Ivre de rage, je l'ai empoigné et traîné au dehors malgré l'inquiétude de ma dame. Je l'ai d'abord plongé dans le premier abreuvoir venu avant de lui asséner un crochet du droit.
— Et quel crochet, fit remarquer Ricardo se frottant son visage endolori où l'hématome était maintenant bien visible. Projeté par l'impact, j'ai roulé sur la place, me couvrant de terre, de poussières… et de ridicule. La jeune femme a voulu m'aider mais j'ai trouvé sa compassion très malvenue. Je l'ai repoussé un peu trop violemment et elle est allée heurter un poteau en bois. Culpabilisant en la voyant étendue sur le sol, j'ai hésité un instant puis suis parti en toute hâte. Je ne voulais pas de nouveau affronter les foudres de son compagnon.
— Lequel t'a suivi jusqu'ici, fit remarquer Diego.
— Je n'étais pourtant pas suivi lorsque je suis parti.
— Avant de poursuivre ce rustre, je me suis assuré que ma dame allait bien. Puis j'ai emprunté le premier cheval que j'ai vu et je me suis lancé à sa poursuite. Les empreintes étaient fraîches et la poussière dégagée par son galop se voyait nettement.
— Señor Del Amo, vous pouvez vous estimer heureux d'être encore en vie, fit remarquer Arturo. Colonel Aldric, soyez assuré que cet homme sera puni pour sa violence.
— Co… Comment ? balbutia Ricardo.
— Vous pouvez en faire ce que bon vous semble, il ne m'intéresse plus. J'ai levé un renard bien plus intéressant.
— Un renard ? Zorro ? interrogea Ricardo.
— Zorro ? Non, pas ce renard, un autre Goupil, rectifia Aldric.
— Goupil ? répéta le señor Del Amo complètement perdu.
— Oui ! Votre ami, dit le colonel en désignant le jeune De la Vega.
— Je crains que vous ne fassiez erreur, Señor.
— Vous vous nommez bien Diego ?
— Vous savez, Diego est un prénom espagnol très courant.
— En ce cas peut-être préférez-vous Jacques Goupil. Vous n'avez plus de barbe mais votre regard n'a pas changé, ni votre voix.
— Si je suis la personne que vous pensez, qu'attendez-vous de moi ?
— Je serais tenté de dire un match retour, histoire de voir comment vous avez évolué. Mais je ne suis hélas pas ici pour cela. Mes intentions sont plutôt… amicales.
— Amicales ? s'exclama Ricardo.
— Je vous assure que oui. Cependant, en aucune façon envers vous, Monsieur.
— Et quelles sont vos intentions ? demanda Salena sceptique.
— Mes intentions sont de mener votre… mari auprès d'autres personnes.
— Et si je refuse de vous suivre ?
— En ce cas, vous ne me laisseriez pas le choix que d'user d'une manière plus forte. Puisque je sais où vous trouver, je puis vous forcer la main à ma façon, rajouta Aldric usant du Français et jetant un rapide coup d'œil à Salena.
— Je vous le déconseille, Monsieur. Mon épouse est aussi impétueuse que votre fiancée. Vous seriez même surprise de la voir égaler votre dame à l'escrime, gronda Diego usant de la même langue, lui valant des regards curieux de la part de ses amis et de sa famille.
— C'est intéressant et tentant, sourit Aldric. Cependant, vous ne faites que confirmer que vous êtes la personne que nous cherchons. Alors ? Allez-vous me suivre bien gentiment ? demanda Aldric usant de nouveau l'espagnol.
— Que lui as-tu dit, Diego ? questionna Salena
— Je t'ai comparé à sa fiancée, sourit brièvement le jeune don. Vous ne me laissez pas vraiment le choix, Señor. Cependant, je ne peux laisser mes invités ainsi.
— Il va sans dire, Monsieur Goupil. Rejoignez-nous à la taverne de Los Angeles en fin d'après-midi. Nous vous y attendrons.
— Nous ? reprit Toledano.
— Oui, Señores, Señora, salua-t-il avant de s'éclipser.
