Chapitre 18 : Troubles au pueblo
À Los Angeles, après le départ d'Aldric décidé à suivre Ricardo, plusieurs personnes s'étaient pressées autour de sa compagne.
— Quelle rudesse tout de même ! Est-ce que tout va bien, Señora ? questionna Monastario, témoin de la scène, en l'aidant à se relever.
— Sí, gracias, Señor. Je crains que mon fiancé n'est effrayé ce jeune homme.
— Le señor Del Amo n'est pas violent habituellement du moins, on ne m'a rien rapporté de tel.
— Je vous remercie de votre attention. Mes amies vont m'aider pour la suite, tenta-t-elle pour le faire partir.
Mais Monastario était étrangement attiré par elle. Non qu'il ait eu le coup de foudre, loin de lui cette idée, mais la señora l'intriguait. Il y avait autour d'elle un parfum de mystère qui le poussait à vouloir en apprendre plus sur son identité.
— Vous n'êtes pas espagnole, n'est ce pas ?
— De quel droit osez-vous me poser cette question ? s'offusqua-t-elle.
Monastario eut un sourire amusé.
— Señora, vous allez bien ? intervint une jeune fille en se rapprochant d'elle avec inquiétude.
— Sí.
— Je ne voulais pas vous offenser, Señora, s'expliqua Monastario. Si je puis me permettre, vous devriez consulter le médecin. Le choc que vous avez subi m'a semblé plutôt violent.
— Merci pour votre conseil, Señor. Adiós ! dit-elle en lui tournant le dos et retournant vers la taverne plus ou moins soutenue par la jeune fille.
Elle ressentait le regard de l'étranger posé sur elle. Focalisée sur celui-ci, elle ne remarqua pas l'animosité qui se dégageait d'autres témoins.
— Je n'ose y croire ! Madame De la Boissière en chair et en os, dit un premier homme.
— Que fait-elle ici ? Je la croyais coincée à la mission San machin-chose, fit un second.
— Si elle est ici, nous pourrions profiter de l'absence du Colonel pour nous en débarrasser une bonne fois pour toute, proposa un troisième.
— Imbéciles que vous êtes ! Si elle est ici, c'est qu'elle doit avoir une piste sur le goupil que nous recherchons.
— Oh ! Et ça nous avance à quoi ? demanda le plus benêt avec une voix des plus innocentes.
Le meneur passa une main sur son visage, dépité par la bêtise de ses hommes.
— Je t'expliquerai plus tard, Édouard. Vous autres, vous rappelez-vous ce que je vous ai expliqué si jamais nous croisions sa route?
— Oui.
— Bien sûr, nous on se charge des demoiselles de compagnie afin que vous puissiez lui forcer la main et la persuader de nous aider.
— Alors, allons la saluer comme il se doit, sourit le chef diaboliquement.
— Là j'ai compris, sourit le benêt avec son air ahuri malgré son impressionnante carrure.
— Vous ne craignez pas les conséquences, chef ? Après tout nous sommes au beau milieu de la journée.
— Nous ne risquons rien face à ces Espagnols, affirma-t-il avec un sourire machiavélique. Albert, Pierre, Philippe, Arthur et Florient vont louper la fête. Dommage pour eux, rajouta-t-il avant de se diriger vers la taverne, suivi par ses hommes bousculant quiconque se trouvait sur leur passage.
Monastario, entendant les protestations de certains paysans, se tourna et remarqua dix hommes qui avançaient d'un pas décidé. Ils n'étaient certes pas du pueblo. Ses poils se hérissèrent lorsqu'il entendit un « hors de mon chemin » et que sa douce Angéla fut vivement repoussée. Ces Français étaient des rustres. Il s'empressa d'aller l'aider à se relever avant de rattraper ces hommes.
— Señor, gronda-t-il en attrapant l'épaule de celui qui venait de bousculer sa compagne tout en portant une main à son arme.
Le chef des étrangers se retourna, le visage sévère.
— Continuez sans moi, dit-il à ses hommes. Vous avez un problème ? questionna-t-il ensuite en toisant l'Espagnol qui avait eu l'outrecuidance de poser la main sur lui.
— Vous pourriez vous excuser pour votre manque de manières.
— Je ne vois pas pourquoi, répondit le Français hautain.
— Bousculez-vous souvent les personnes qui sont devant vous ?
— Je n'hésite pas à les écraser s'il le faut.
— Sachez, Señor, que ce comportement se paie par ici. La première des politesses est de s'excuser de ses mauvaises manières.
— Je n'ai que faire de vos paroles, Monsieur, persifla l'homme en lui tournant le dos.
— Señor, gronda Monastario posant de nouveau sa main sur son épaule.
Le Français se retourna vivement et frappa l'Espagnol d'un direct du droit qui l'envoya au sol. Fulminant, Monastario se releva sans se préoccuper de la douleur de son visage et commença à sortir son arme sous le regard moqueur de l'étranger.
— Enrique, s'exclama Angéla en le voyant faire.
L'ancien officier arrêta son mouvement et remit l'arme au fourreau.
— Vous êtes un pleutre à plier pour cette pimbêche.
Ce fut la goutte pour Enrique qui le frappa à son tour d'un crochet du gauche. L'homme tituba et tomba à terre, s'étalant sur une crotte de cheval fraîche qui lui valu les moqueries des témoins de la scène.
— Vous allez regretter votre geste, Monsieur, râla l'homme en sortant son arme après s'être relevé.
— Oh ! Que vous m'effrayez ! se moqua Monastario en faisant glisser son épée hors de son fourreau.
Les lames claquèrent soudain sur la plazza où les curieux s'arrêtèrent pour observer le combat. Le Français perdit sa confiance au fur et à mesure que le combat perdurait. Il avait beau essayer plusieurs de ses bottes, aucune ne parvennait à déstabiliser son adversaire. Bien évidemment, le bruit avait tiré le sergent hors de ses quartiers. Il allait appeler la garde lorsqu'il remarqua que l'un des deux bretteurs n'était autre que l'ancien capitán. Le tumulte créé par la foule avait fini par attirer tous les clients de Gonzales hors de la taverne.
Les amis du Français continuèrent sans se préoccuper du combat en pénétrant dans l'établissement délaissé par ses clients. L'un d'eux s'arrêta près de la porte pour faire le guet, un autre se dirigea vers la porte arrière, quatre montèrent à l'étage et trois s'attablèrent après avoir pris une bouteille derrière le comptoir.
Depuis sa chambre, la française avait remarqué le tumulte extérieur et le silence bref dans la taverne. Elle fit signe aux jeunes filles qui l'accompagnaient d'aller se cacher dans un coin. Elle venait de quitter sa robe au profit d'un pantalon et d'un chemisier qui la faisait paraître plus masculine qu'elle ne l'était réellement. Elle sortit son épée et surveilla la porte. Le plancher grinça brièvement dans le couloir qui menait aux chambres.
Les jeunes filles étaient terrorisées. Elles n'avaient pas l'habileté de leur compagne de voyage, bien que la plus jeune d'entre elles ait souhaité apprendre. Mais Madame De la Boissière avait fermement refusé. La porte s'ouvrit brusquement sur un homme hargneux qui s'approcha, sabre en main. Ils engagèrent le combat.
Deux autres hommes entrèrent dans la chambre. Ils se dirigèrent vers le coin où s'étaient cachées les jeunes filles, alors qu'un quatrième larron entrait pour prêter main forte au combattant. Découvertes, elles hurlèrent de terreur.
Malgré la cohue qui régnait autour des deux bretteurs, le cri soudain suspendit momentanément le combat. Il y eut un temps mort durant lequel Monastario regarda vers la taverne tandis que son adversaire avait un rictus de plaisir. Le Français se préparait à frapper sournoisement mais...
— Enrique ! cria Angéla pour l'avertir.
L'ancien officier se focalisa de nouveau sur son combat et para l'attaque du français qui cacha une grimace. Puis, Monastario attaqua si vite qu'il fit voler l'arme de son adversaire avant de se précipiter vers la taverne. Rageant, le français alla ramasser son arme Un coup de feu résonna et la terre vola devant les pieds de Monastario, l'obligeant à trouver une cache. La panique gagna aussitôt la foule qui s'éparpilla.
— Lanciers ! Aux armes ! ordonna le sergent en s'abritant derrière le puits alors qu'un second coup de feu retentit.
Le français souriait diaboliquement. Néanmoins son sourire disparu lorsqu'il remarqua son adversaire entrer dans la taverne.
Une fois la porte franchit, Monastario perçut du mouvement sur le côté mais ne s'en préoccupa pas. Son regard s'était arrêté sur une armoire à glace qui portait deux jeunes filles inconscientes sur ses épaules. À l'étage, la jeune femme qu'il avait aidé à se relever peu auparavant luttait contre deux hommes. Un autre surveillait les arrières du grand gaillard.
— Lâches, siffla-t-il.
L'homme derrière l'armoire à glace lui fit signe de continuer. Il sortit son arme pour empêcher l'Espagnol de se rapprocher. Le premier, libre d'agir, fila vers la porte arrière au moment où Monastario se débarrassait de son adversaire. Les trois hommes attablés finirent par se lever et sortirent leurs armes si bruyamment qu'Enrique en fut alerté. Il se tourna vivement et contint les attaques simultanées de ses trois nouveaux adversaires.
À l'étage Madame De la Boissière était parvenu à repousser ses assaillants en haut des escaliers. Lorsqu'elle aperçut le combat en contrebas, elle redoubla l'intensité de ses attaques et élimina le premier homme. Soudain seule cible de la colère de la jeune femme, il ne fallut par longtemps au second pour trépasser à son tour. Elle descendit ensuite les marches quatre à quatre et gagna la porte arrière. La voyant passer, deux des hommes luttant contre Monastario le délaissèrent pour aller s'occuper de la jeune femme. Ils parvinrent à la repousser vers les escaliers non sans lui avoir fait faire le tour de la pièce et avoir renversé tout le mobilier du rez-de-chaussée.
— Couards ! jura Monastario après avoir occis son adversaire.
Il avait observé la scène, l'étrangère était douée pour une femme néanmoins, il courut vers l'escalier mais fut soudain arrêté par le Français de la plaza.
— Nous n'en avons pas fini, Monsieur, lui dit-il en lui barrant le chemin avec sa lame.
La voix du nouvel arrivant fit réagir la jeune femme.
— Vous !? s'étonna-t-elle en levant la tête pour être certaine qu'elle ne rêvait pas.
Son mouvement de surprise la déséquilibra. Son adversaire profita de l'occasion et frappa. Elle sentit la pointe de l'arme lui mordre cruellement l'épaule gauche. Elle grimaça de douleur et tomba sur les marches derrière elle. Le contre-coup du choc qu'elle avait pris sur la plaza était en train de la gagner. Son assaillant n'avait pas attendu qu'elle se reprenne. Faute de parvenir à le contrer suffisamment pour se relever, elle dut se résoudre à demeurer assise, tentant tant bien que mal de se défendre.
La voyant ainsi affaiblie le Français eut un sourire de satisfaction. Il l'abandonna le temps de faire reculer son second adversaire vers la porte d'entrée, où demeurait le guetteur qui tirait des coups de feu réguliers pour empêcher les lanciers d'approcher.
— Touché ! lança Monastario après avoir blessé son opposant au bras droit.
Le Français lâcha un cri de douleur tandis que son arme tombait à terre. Le guetteur se tourna en un instant et attrapa une chaise qu'il brisa sur le dos de l'Espagnol, lequel s'effondra sous l'impact.
— Merci Jean-Pierre, grimaça l'homme en prenant son pistolet de sa main gauche. Laissez-la moi et rejoignez Edouard. Jean-Pierre, va avec eux et dis à Rémi qu'il peut y aller lui-aussi. Je vous rejoins dès que j'aurai mis les points sur les « i » avec Madame De la Boissière.
Plus libre de bouger, la jeune femme se relevait en vacillant.
— Madame, dit-il en s'approchant d'elle, vous allez devoir coopérer avec moi si vous voulez revoir vos amies en vie.
— Jamais !
— Allons, Madame… Vous savez que je suis très sérieux à ce sujet. Aussi, je vous déconseille vivement de vouloir nous suivre, dit l'homme en levant son arme à feu vers elle.
— Vous n'êtes qu'un couard. Vous abriter derrière un pistolet ne vous sauvera pas, dit-elle en descendant deux marches.
— Doutez-vous de mes capacités ? Peut-être vous faut-il une preuve de ma précision.
— Vous connaissant vous rateriez un bourreau dans un couloir, dit-elle avec assurance en faisant un pas de plus.
En dépit des apparences, elle se sentait très fatiguée.
— Assez ! C'est assez ! J'avais dans l'idée de vous éliminer une fois que vous m'auriez mené au goupil mais maintenant…
Sous les morceaux de chaises, Monastario reprennait vaguement conscience. Il fit tomber quelques bouts de bois lorsqu'il bougea légèrement mais nul ne sembla s'en préoccuper. Il devinait la scène devant lui plus qu'il ne la voyait réellement. Il n'avait pas compris un seul mot de la discussion mais, visiblement, la jeune femme éprouvait une forte animosité envers le Français et le sentiment était réciproque. Agenouillé, ou presque, Enrique ramassa un morceau de bois et le lança un peu au hasard avant de reperdre conscience et de s'effondrer de nouveau au moment où un coup de feu résonna.
